Vendredi 22 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
dimanche 29 juillet 2012 à 00h28

En plein air, à la lumière du jour, dans des lieux inattendus (Parc Floral de Paris, caserne de pompiers Sévigné, Musée de la Vie romantique - quand ce ne sont pas des endroits tenus secrets jusqu’au dernier moment), trois comédiens jouent Le Shaga de Marguerite Duras. Pas de musique, ou plutôt si : Jean-Marie Lehec, Karine Martin-Hulewicz et Claire Deluca - actrice durassienne historique et créatrice de l’œuvre en 1968 – jonglent pendant une heure avec une langue inventée, que l’un (l’une) d’entre eux se met à parler, déréglant jusqu’à la folie le discours des autres. A l’époque, Duras, pas encore entrée dans sa propre légende, visait le théâtre de l’absurde selon Ionesco, Pinget et les autres. Aujourd’hui, c’est une sorte de dépassement du langage que nous entendons, une manière de communiquer dont les ressorts ne sont pas si éloignés de ceux de la musique. Ce soir dans la cour XVIIIème (hôtel de Lamoignon) de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris : deux cents fans assis sur le pavé, ravis quand une mouette jette son cri au moment où la pièce parle d’oiseaux. Le spectacle, léger (seul accessoire : un bidon d’essence), tourne depuis 2008, avec une escale la saison dernière à l’Athénée. On n’entend plus si souvent la musica durassienne sonner avec cette évidence des premiers jours.

François Lafon

Jusqu’au 5 août, lieux variés - Rencontre avec l’équipe dimanche 29 juillet 16h30, librairie Le Monte en l’air, Paris 20ème. Renseignements et réservation : www.quartierdete.com Photo © DR

Indice de satisfaction au festival des Vieilles Charrues : Bob Dylan 8/20, Jean-Christophe Spinosi 18/20. Basé à Brest avec l’Ensemble Matheus, Breton d’adoption, le baroqueux a mis le feu au podium, en compagnie de la mezzo suédoise Malena Ernman. Propos recueillis par Ouest-France : « Vivaldi interprété par le chef d'orchestre, Jean-Christophe Spinosi, c'est de la bombe », « D'habitude on ne pleure pas aux Vieilles Charrues mais là, c'est trop beau ». Le maestro lui-même : « On a une idée fixe à Matheus : dépoussiérer le genre. Aujourd'hui, on a franchi une étape. Notre obsession : partager la conviction des musiciens. Sur scène, on était in vivo avec le public. C'était énorme ! » La vidéo parle d’elle-même. Et si vous trouvez que les violons sont acides, que la chanteuse s’emmêle dans ses vocalises et que le chef a un look furieusement sixties, c’est que vous ne comprenez rien au désenclavement du classique. « Ca déchire », commente un fan du rappeur Orelsan. Dans tous les sens du terme.

François Lafon

Le baryton russe Evgeni Nikitin ne chantera pas le Hollandais dans Le Vaisseau fantôme le 25 juillet pour l’ouverture du festival de Bayreuth. Aphonie ? Mésentente avec le chef Christian Thielemann ? Non, tatouage : une croix gammée, visible sur un document diffusé par une chaîne de télévision allemande et relatant le passé de batteur de rock du chanteur. Le plus curieux est que Nikitin avait fourni l’année dernière au festival une documentation photographique sur ses décorations cutanées - célèbres dans le métier -, probablement en vue d’une utilisation par le jeune metteur en scène Jan Philipp Gloger. « Une croix gammée en Russie dans les années 1990 n’avait pas la même signification qu’en Allemagne en 2012 », a déclaré à sa décharge l’auteur et éditeur russe Anastasia Boutsko. « Une croix gammée est rédhibitoire, et pas seulement à Bayreuth », a répondu Christian Thielemann, reprochant par ailleurs à l’agent de Nikitin de ne pas avoir averti son client du scandale auquel il s’exposait. Au tournant des années 1980, le baryton afro-américain Simon Estes avait été admis à chanter Le Vaisseau fantôme sur la Colline sacrée, mais s’était vu refuser le rôle de Wotan : un Roi des dieux noir, c’était encore trop pour l’époque. Bayreuth n’a toujours pas fini de régler ses comptes avec son passé.

François Lafon

http://www.bayreuther-festspiele.de Photo © DR

mercredi 18 juillet 2012 à 09h48

Selon une étude réalisée par les Départements d'obstétrique, gynécologie et psychologie de la Wayne State University de Detroit (USA), les sopranos vivent en moyenne cinq ans de plus que les mezzo-sopranos. Responsables : les oestrogènes (hormones féminines), dont le nombre est plus élevé chez les chanteuses développant leur registre aigu. L’étude concerne 286 sopranos et mezzos nées entre 1850 et 1930. Pourquoi cet intérêt pour les divas ? Pour contourner les lois de l’éthique, qui interdisent la publication de tests relatifs à l’influence des hormones sexuelles sur la longévité. Car l’étude concerne aussi les chanteurs (226 cas étudiés). Ceux-ci vivent en moyenne un an et demi de moins que leurs partenaires féminines, mais la testostérone n’a pas les mêmes effets que les oestrogènes : basses et ténors ont la même espérance de vie, qu’ils cultivent ou non leur registre aigu. Moralité : les sopranos ont toujours une longueur d’avance sur leurs partenaires. Ce ne sont pas Magda Olivero (102 ans) ni Lisa della Casa (93 ans) qui diront le contraire.

François Lafon

Photo © DR
 

samedi 14 juillet 2012 à 21h40

Retransmission sur Medici TV et Arte Live WEB de Written on skin, l’opéra de George Benjamin (musique) et Martin Crimp (livret), en direct du festival d’Aix-en-Provence. « Attention : chef-d’œuvre » (Concertclassic.com) ; « Le premier chef-d’œuvre du siècle» (Le Soir, Bruxelles) ; « Le meilleur opéra écrit depuis vingt ans » (Le Monde). « On dirait que Benjamin a étudié tous les pièges posés par le genre pour mieux les déjouer » (Le Figaro). Pas si simple, pourtant, le chef-d’oeuvre : intrigue en abîme, télescopage des époques, tissu vocal subtilement dialectique, réflexion sur l’image et l’incarnation. « J'ai un problème avec l'écriture vocale de beaucoup d'œuvres récentes, car je n'aime pas que la voix fasse des zigzags permanents, explique Benjamin. J'ai dû (…) éviter les changements continuels de tessiture, bannir les intervalles modernes, devenus conventionnels. Je voulais surtout que la ligne vocale reflète les intentions des personnages. Il y a un rapport de force et une intention derrière chaque réplique. ». Au lieu de régler ses comptes avec le genre, il en renouvelle les données. Cela change, en effet, des habituels anti-opéras. Le spectacle, superbement mis en scène par Katie Mitchell, est programmé à Londres, Amsterdam, Toulouse et Florence. C’est tout pour l’instant. Medici le propose en VOD (payant) jusqu’au 31 octobre, Arte en streaming jusqu’en janvier 2013. Bande son sur France Musique le 22 juillet.

François Lafon

Photo © Pascal Victor/Artcomart

vendredi 13 juillet 2012 à 00h27

Sur Arte, avant Les Noces de Figaro en direct du festival d’Aix-en-Provence, Mozart Superstar, un « 52 minutes » de Mathias Goudeau. Montage assez virtuose d’extraits de films et de concerts : Amadeus de Milos Forman et Michael Jackson pratiquant le moonwalk, Natalie Dessay en Reine de la nuit et Madonna en guêpière, Maria Joao Pires dirigée par Pierre Boulez et Mozart l’opéra rock au Palais des Sports. But de l’opération : montrer que Mozart était une rock-star avant l’heure. Pour accréditer la thèse, défilé de spécialistes (le directeur du Mozarteum), de penseurs XVIIIème (Philippe Sollers), de journalistes show-biz (Bertrand Dicale), de psychologues et d’interprètes (Patricia Petibon). Dérapages, amalgames, raccourcis hasardeux : pas facile d’imaginer ce que serait devenu le divin Wolfgang s’il était né deux siècles plus tard. La mise en scène actualisée, sagement tendance des Noces de Figaro par Richard Brunel n’apporte pas davantage de réponse. Alors, on écoute la musique, finement dirigée par Jérémie Rohrer : le propre des classiques, c’est justement de parler à toutes les époques.

François Lafon

Sur le site australien limelightmagazine.com : les dix pianistes les plus marquants de l’histoire, choisis par les maîtres actuels du clavier. Dans l’ordre croissant des préférences : Artur Schnabel (Au plus loin des profondeurs de l’œuvre), Wilhelm Kempff (charme et spontanéité), Alfred Brendel (respect du texte et liberté), Glenn Gould (habileté à sculpter la polyphonie), Alfred Cortot (subjectivité et musicalité), Emil Guilels (un son en or massif), Arthur Rubinstein (ton brillant, variété des phrasés), Sviatoslav Richter (technique et imagination), Vladimir Horowitz (virtuosité pétillante et génie des couleurs), Serge Rachmaninov (technique surhumaine et chant infini). Uniquement des hommes, tous disparus, sauf Brendel, qui ne joue plus en public. Petit jeu d’été : établissez votre propre liste. En voici une, qui ne reprend aucun des noms précités (toujours dans l’ordre croissant des préférences) : Samson François (intuition et imagination), Clifford Curzon (mûrissement et équilibre), Walter Gieseking (modernisme et impressionnisme), Clara Haskil (sobriété et intensité), Claudio Arrau (profondeur et méditation), Edwin Fischer (probité et inspiration), Dinu Lipatti (spontanéité et humanité), Wilhelm Backhaus (rigueur et intemporalité), Rudolf Serkin (poésie et austérité), Arturo Benedetti Michelangeli (précision et passion). A vous maintenant, et n’hésitez pas à nous envoyer votre palmarès.

François Lafon

En photo : Artur Schnabel

vendredi 6 juillet 2012 à 11h42

Dans le magazine Classica : Musique classique et télévision : et si le jour se levait enfin ? Le constat contredit le titre. Le jour se lève sur Mezzo et Mezzo HD, chaînes jumelles pratiquant la musique haut de gamme, mais payantes. Il entretient une lueur persistante sur Arte, où la musique (influence de l’Allemagne ?) n’est pas traitée en parent pauvre de la culture. Nuit presque noire, en revanche, sur les chaînes généralistes : Victoires de la musique annuelles et poussiéreuses, diffusion en pleine nuit de programmes sous-traités, accords avec les Opéras de Lyon et de Paris (mais là aussi, programmes annoncés comment, et diffusés à quelle heure ?). Le temps où Musiques au cœur passait tous les dimanches à 22h fait figure d’âge d’or. Seule planche de salut, nous dit-on : le mélange des genres. Le classique est amer ? Ajoutez-y un peu de variétés. Audience correcte pour Musiques en fêtes au Théâtre antique d’Orange, avec pointures classiques (Ruggero Raimondi) et stars modernes tous publics (Adamo ou Nolwenn Leroy, pas Sexion d’Assaut), chiffres encourageants pour la Grande Battle (airs classiques adaptés en pop) présenté par Naguy et Jean-François Zygel, survie durable de La Boîte à musique du même Zygel, avec peoples expliquant que le classique, ils en ont toujours rêvé, espoirs pour Berlingot, classique soft estival présenté par Patricia Petibon le vendredi sur la 2. Les audiences, toujours elles, jusque sur les chaînes dispensées de publicité en soirée. Même avec Roberto Alagna, Turandot de Puccini en direct d’Orange (France 3, 31 juillet) sera battu par un match de football ou une rediffusion de Cold cases. La grande musique, culture de classe ? La réponse risque de ne pas être politiquement correcte.

François Lafon

mercredi 4 juillet 2012 à 10h04

« Y a-t-il besoin d’un compositeur pour écrire de la musique ? » C’est la question que, sur le site BBC News, pose Armand Leroi, professeur de biologie évolutive du développement à l'Imperial College de Londres. « On ne pense pas toujours la musique en termes d’évolution. Or tout le monde sait qu’elle a une histoire et des traditions, qu’elle est en perpétuelle mutation. Les différentes traditions musicales se rejoignent, se transmutent, fusionnent et de divisent à nouveau. Ce qui est évident dans le domaine de la biologie, pourquoi ne pas tenter de le lui appliquer ? Pourquoi ne pas admettre qu’elle évolue selon un processus darwinien ? » Travaux pratiques avec le Dr Bob MacCallum, spécialiste de la vie des moustiques à l'Imperial College de Londres le jour, animateur de Darwin Tunes la nuit. Sur son programme d’ordinateur : deux brèves boucles sonores. Il y a des notes dans tous les sens, les différents types de sons sont générés de façon aléatoire. Puis les deux boucles originelles se mélangent et se recombinent, afin de créer quatre nouvelles boucles, puis seize, puis autant qu’on veut, jusqu’à donner une centaine de thèmes musicaux. Quelques milliers de mutations plus tard, apparaissent des timbres instrumentaux que personne n’a programmés. Il y a des moments forts et des moments faibles, des périodes de création intense et des plages de stagnation, des blocages débouchant sur des solutions inattendues. Comme dans l’histoire de la musique « humaine », en somme. Test sur des adultes : certains thèmes marchent, d’autres non. Tests sur des enfants : ce ne sont pas les mêmes thèmes qui marchent. On trie tout cela, les flops passent à la poubelle, les tops servent à créer de nouveaux thèmes, plus complexes, plus harmonieux, plus mélodieux. Résultat de l’expérience : en se passant de compositeurs, on peut créer la musique dont rêvent les consommateurs. La loi du marché en tant que force créatrice. « Ce n’est pas du Mozart, concède le Pr Leroi, mais la musique du peuple dans sa forme la plus pure ». En musique aussi, le populisme a de beaux jours devant lui.

François Lafon