Vendredi 22 novembre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Au théâtre de l’Athénée, première parisienne de l’opéra-comique de Gerald Barry d’après Oscar Wilde  The Importance of being earnest, créé en France (Nancy) il y a dix ans. « Une partition qui ajoute du nonsense au nonsense » selon le metteur en scène Julien Chavaz (dont on a vu sur la même scène l’excellent Moscou, Paradis de Chostakovitch) « un opéra sur presque rien d’après une pièce sur presque rien ». Sauf que dans cette mondaine histoire de double inventé (Ernest devenu Constant en français) et d’enfant trouvé dans un sac de voyage (« In a handbag ! », réplique aussi célèbre outre-Manche qu’ici « Le poumon ! » du Malade imaginaire) Wilde, au faîte de sa célébrité et à la veille de sa déchéance, pose les jalons d’une révolution théâtrale dont Eugène Ionesco et son compatriote Samuel Beckett feront leurs choux gras. C’est ce qu’a saisi Barry - Irlandais lui aussi, et aussi célèbre dans le monde anglo-saxon qu’il est méconnu ici (The Importance… est une commande de Gustavo Dudamel et du Los Angeles Philharmonic) – lequel jette la mitraille de mots d’auteur dont la pièce est faite dans un tourbillon musical où le nonsense se met à faire sens à force d’échapper à toute analyse. De son côté Chavaz prend au mot les mots et les notes dans des décors et des costumes bonbons anglais, lançant les chanteurs polyvalents d’Opera Louise dans un perpetuum mobile acrobatique dont le perpetuum mobile musical (excellent Orchestre de Chambre fribourgeois dirigé par Jérôme Kuhn) est l’inépuisable ressort. Là encore, on pense à Ionesco et à sa Cantatrice chauve, en savourant au passage des idées lumineuses, telle celle de confier le dragon Lady Bracknell à une basse (Graeme Damby), ou de souligner les métaphores culinaires (c’est-à-dire sexuelles) dont Wilde a truffé son œuvre.  
François Lafon 

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 24 mai (Photo © Diane Deschenaux)
 
A La Coopérative, « éditeur de littérature » : Mouvement contraires, souvenirs d’un musicien, de Désiré-Emile Inghelbrecht. Parce que l’auteur dirigeait chaque année une version de concert « culte » de Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs-Elysées, on l’imaginait austère avant tout, une sorte de Hans Knappertsbusch français. Ces mémoires, édités en 1947 et devenues introuvables, viennent nuancer le propos. Pourquoi « Mouvement contraire » ? Parce que « partant d’un point choisi au seuil de la vieillesse où l’on peut entreprendre de conter sans passion, l’auteur projette de redescendre d’abord, en un journal à rebours, vers le temps heureux de la jeunesse et de l’enfance. Il reprendra ensuite du même point, pour remonter vers les temps nouveaux ». Il n’a pas eu le temps d’opérer la remontée, mais la descente est déjà un beau cadeau. Cela commence en 1933, lorsque à la veille de fonder l’Orchestre National de la Radiodiffusion française (futur National de France), le maestro-compositeur inaugure le monument des frères Martel à son ami Debussy, et se termine en 1887, quand le petit Désiré-Emile (sept ans) est admis au Conservatoire de Paris. Entre temps, c’est un témoignage de première main sur un âge d’or de la musique et des arts que nous traversons (en dépit du « trou noir » de la guerre), pour le meilleur, le pire et même le cocasse. De l’Opéra Comique dirigé par le grand Albert Carré au Théâtre des Champs-Elysées créé par l’aventureux Gabriel Astruc, des Ballets suédois aux Ballets Russes de Diaghilev, Inghel, comme on l’appelait, passe son siècle au scanner. Fausses traditions artistiques et vraies tractations politiciennes sont épinglées au passage, tandis que sont loués avec lyrisme la danseuse Carina Ari (son épouse) et le « peintre des chats » Steinlen (dont il fut le gendre) : rien de nouveau, dirait Monsieur Prudhomme. Mais comme le conteur - tel Berlioz ou Debussy avant lui, - manie la plume avec autant d’adresse que la baguette, cette plongée à rebours devient un véritable temps retrouvé, un livre de chevet en tout cas pour les mélomanes curieux. Impeccable travail éditorial, avec illustrations choisies et discographie exhaustive, donnant envie d’écouter ou de réécouter les Debussy et Ravel de première main d’Inghelbrecht, mais aussi ses Mahler, ses Beethoven, ses Mozart  moins connus, ou ses propres œuvres telle l’étonnante Nursery.
François Lafon 
 
Mouvement contraires, souvenirs d’un musicien, de Désiré-Emile Inghelbrecht. La Coopérative, 329 p., 21 euros

 

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