Mercredi 24 octobre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
samedi 28 février 2015 à 12h27

Comme un écho aux propos de la chanteuse et metteur en scène Mireille Delunsch (voir ici) à propos du régime sec imposé en ces temps de crise aux institutions culturelles, la dramaturge et professeur de lettres Barbra Métais-Chastanier pointe dans le quotidien Libération la dérive populiste des politiques culturelles : « Se diffuse, ainsi, à gauche comme à droite, un discours antiélitiste qui privilégie les formes les «moins contraignantes», selon les mots de Karim Boumedjane, chargé de la culture au Blanc-Mesnil, au détriment de l’exigence artistique », débouchant sur des « fabriques de l’exclusion » et sur un « élitisme qui ne dit pas son nom », les « lieux d’art et de culture » devenant « des lieux «populaires» et « soucieux des goûts de chacun», vague succédané démagogique du «populaire» des années 50 défendu par Jean Vilar ou Antoine Vitez ». Appliqué à la musique dite classique, communément considérée comme élitiste, le débat perd une partie de son sens, une fois admis que Carmen est plus populaire que Moïse et Aaron de Schoenberg (et pourtant, le Veau d’or vs le Verbe désincarné…) et que le Boléro de Ravel est plus susceptible de plaire au plus grand nombre que la 3ème Symphonie d’Albert Roussel, son exacte contemporaine (1930). Déjà Jean Vilar, Maurice Béjart et Pierre Boulez, dans un rapport célèbre commandé par André Malraux, suggéraient de rebaptiser l’Opéra de Paris « Centre français pour le théâtre et la musique ». « Il ne s’agit plus alors d’un opéra où l’on vient passer une soirée même excellente, mais d’un centre de rénovation aidant à repenser tous les problèmes posés par la fonction du théâtre, du mouvement de la musique, un noyau dont pourront surgir de nouvelles idées sur la conception de notre époque quant à la culture générale », y expliquait Boulez. Rapport datant de ... 1968, bien vite enterré, Vilar refusant de "collaborer" avec le régime gaulliste. Aucun lien bien sûr avec l’onéreuse et élitiste Philharmonie de Paris tant désirée par Boulez, laquelle d’ailleurs, pour l’instant, ne désemplit pas.

François Lafon

dimanche 22 février 2015 à 18h29

Des compositeurs actifs en Finlande au début du XIXème siècle, beaucoup sont d’origine allemande, comme le plus célèbre d’entre eux, Fredrik Pacius (1809-1891). C’est aussi le cas de Konrad Greve (1820-1851). Arrivé dans le pays en 1842, il devient violoniste et chef d’orchestre à Turku, dont il dirige la Société musicale, puis va en 1846 étudier au conservatoire de Leipzig, peut-être avec Mendelssohn. De retour à Turku, il y compose en 1849 son unique quatuor à cordes, en la mineur, que le Quatuor Rantatie - du nom d’une route jouxtant un lac non loin d‘Ainola, la demeure de Sibelius - a eu la bonne idée d’enregistrer (Fuga 9384) : partition attachante, dont on perçoit bien les origines musicales mais respirant un parfum nordique. Le destin d‘Ernst Mielck (1877-1899) est des plus tragiques. Né à Viipuri (Viborg), en Carélie, ce jeune prodige part dès 1891 se former à Berlin, au Conservatoire Stern puis auprès de Max Bruch. Dirigée par Robert Kajanus, sa symphonie en fa mineur opus 4 fait sensation à Helsinki en octobre 1897 : une des raisons pour lesquelles Sibelius, de douze ans son aîné, abordera lui aussi le genre (1899). Mais Mielck meurt en Suisse de tuberculose dans les bras de sa mère en octobre 1899, à la veille de son vingt-deuxième anniversaire. Nul ne sait quelle aurait été son évolution. Il n’aurait sans doute pas supplanté Sibelius ni joué le même rôle, car sa production s’inscrit fortement dans la tradition germanique, sans accents « nationaux » : c’est en Allemagne qu’il connut ses plus grands succès. Témoigne de sa position unique son quatuor en sol mineur opus 1 (1895), que nous révèle les Rantatie sur le même CD. Ses grands ancêtres sont Schubert et Brahms. On y distingue un beau mouvement lent et un finale très original, en forme de variations et d’esprit « danse hongroise ».

Marc Vignal

jeudi 19 février 2015 à 19h24

Dans la revue professionnelle La Lettre du Musicien de février, la soprano Mireille Delunsch publie un texte polémiquement intitulé « A quand une Music Pride ? ». Extraits : « Offrez la musique classique, comme un cadeau précieux (…). Si vous ne le faites pas, bientôt, il n’y en aura plus ! (…) Demandez-en ! A vos députés, à vos élus, oui, en leur écrivant ! (…) N’écoutez pas les grands médias qui font du “classique-bashing”, si, si ! C’est insidieux mais, sur fond de millions qu’a coûté la Philharmonie et qui n’est pas “populaire”, sur fond d’accusation d’élitisme, on nous suggère que (…) gratter trois accords de guitare est bien suffisant pour provoquer des extases. Protestons donc pour que l’excellence reste la locomotive de notre culture (…), ne serait-ce que pour garder un œil critique sur ce que les multinationales de la production musicale veulent nous forcer à acheter, à grand renfort de publicité. (…) Et nous autres musiciens et chanteurs (…), cessons de raser les murs en ayant honte de ne pas faire d’argent, de dépendre de l’argent public. Cet argent-là génère des recettes considérables en activités économiques parallèles ». Un texte clair et net, qui colle au contexte : coupes claires dans les subventions, fermeture de théâtres et de conservatoires, lâchages municipaux d’institutions prestigieuses (Les Arts Florissants à Caen, Les Musiciens du Louvre à Grenoble), oubli de la pratique musicale dans le plan gouvernemental de « mobilisation de l’école pour les valeurs de la république ». Sur le site de Pompei, en Italie (2 millions de visiteurs chaque année), la Maison des gladiateurs, endommagée par les pluies diluviennes de l’automne dernier, est laissée à l’abandon au prétexte que les programmes de restauration sont arrêtés faute d'argent : « On a fait de grandes expositions, des concerts, un site Internet, et on a délaissé la conservation, le travail de l'ombre », commente dans le quotidien La Croix un professeur d’histoire ancienne. Là aussi, la crise a bon dos.

François Lafon

Photo : Mireille Delunsch dans la Voix humaine © DR

jeudi 12 février 2015 à 10h40

Sur le site de Cordes et âmes, « label équitable de musique nouvelle », interview de Jacques Attali, énarque et polytechnicien, économiste écouté, écrivain prolifique, conseiller spécial de François Mitterrand à l’époque où ce dernier était président de la république. Sujet : son activité de chef d’orchestre qu’il pratique depuis une quinzaine d’années, dans la lignée du Premier ministre de Grande Bretagne Edward Heath ou de l’homme politique français Lionel Stoleru. « La musique est ma passion, lorsque l’on m’a donné la possibilité de diriger j’ai saisi cette opportunité. J’ai beaucoup travaillé, appris un instrument : la direction, maintenant je la pratique ». Et d’ajouter : « Je suis de ceux qui pensent que comme on n’est pas sûr d’avoir sept vies successives, il faut avoir sept vies simultanées ». La suite est moins claire (la faute au décrypteur ?) : « Il y a un continuum qui va de la musique religieuse jusqu’à celle la plus populaire et simple. La musique classique est celle qui est la plus proche de la musique religieuse dans la plupart des cas mais en même temps elle s’inspire énormément de la musique populaire. Musique classique, religieuse, populaire, elles sont considérablement interdépendantes. Vous avez des tas de musiciens dits populaires qui maîtrisent les règles classiques de la musique ». Limpide en revanche la déclaration finale : « La seule chose qui me semble ne pas avoir de sens c’est la musique lorsqu’elle sort de la « grille harmonique ». Je crois personnellement que la musique atonale est une impasse, elle ne correspond pas à la nature même de l’audition, elle a constitué une tentative de « terrorisme musical » qui ne correspond pas à la nature profonde de ce qu’est la musique. En dehors de ça toutes les musiques qui sont à l’intérieur de la gamme, et en particulier la musique indienne, mais avec des nuances tout à fait considérables, méritent d’être prises au sérieux ». Mais pourquoi, en France, la réflexion sur la musique est-elle si souvent le talon d’Achille des intellectuels ?

François Lafon

jeudi 5 février 2015 à 11h29

Présentation par Stéphane Lissner entouré de Benjamin Milepied (directeur de la danse) et Philippe Jordan (directeur musical) de la saison 2015-2016 à l’Opéra de Paris. En gros sur la façade de la Bastille : " Vibrer ? Frémir ? Oser ? Désirer ? Abonnez-vous ". Tout un programme par ailleurs copieux, contrastant nettement avec celui « de transition » proposé cette année. Mise en place de thématiques déployées sur six saisons et appuyés sur le triumvirat Wagner-Schönberg-Berlioz, l’opéra en temps de crise devant faire réfléchir avant que de divertir et attirer des sponsors au moyen de projets forts, tels le diptyque lyrico-chorégraphique Iolanta/Casse-noisette de Tchaikovski, mobilisant cinq chorégraphes pilotés par le metteur en scène Dmitri Tcherniakov. Mise en place par ailleurs d’une Académie sur le modèle de celle du festival d’Aix (Lissner déjà), englobant l’Atelier Lyrique toujours dirigé par Christian Schirm qui a fait son succès. Paris sur l’avenir : treize avant-premières à 10 € pour les jeunes, ouverture (septembre 2015) de « 3ème Scène », plateforme numérique destinée recevoir des créations originales, commandes d’œuvres nouvelles à des trios compositeur-librettiste-metteur en scène. Pour le grand public : reprises de spectacles anciens, marronniers du répertoire (la Trilogie populaire de Verdi), débuts in loco ou retour de quelques stars (Anna Netrebko, Jonas Kaufmann, Bryn Terfel). Même équation nouveauté-œcuménisme côté danse, Benjamin Millepied insistant sur la vocation du Ballet à entretenir sa tradition « sur les pointes » tout en poursuivant ses expériences contemporaines avec, notamment, Anne Teresa De Keersmaeker. Effet people : bombardé de questions, le wonder boy steals the show. L’autre face de l’opéra responsable selon Lissner ?

François Lafon

dimanche 1 février 2015 à 18h40

Trois flashs à la nouvelle du décès d’Aldo Ciccolini : son nom occupant toute une affiche au graphisme bien connu sur la façade de la Scala de Milan, dans les années 1980. Il y donnait un récital chaque année. A la même époque en France, son pays d’adoption, un concert au théâtre du Ranelagh, cadre confidentiel pour celui qui avait été l’invité célébré de la télévision (Grand Echiquier, Les Grands Interprètes de Bernard Gavoty), et qui avait fait d’Erik Satie un best-seller discographique. Enfin en 2001 au Palais des Congrès de Nantes, dans la précipitation précédant la diffusion sur France 3 des Victoires de la Musique dont il était pourtant l’invité d’honneur, la vision du maestro attendant longuement, debout, qu’on se souvienne de sa présence. Aldo Ciccolini se prêtait au jeu médiatique, mais maniait parcimonieusement les superlatifs dont celui-ci se délecte. Cette attitude anachronique a probablement participé sur le tard à la reconnaissance - voire à l’adulation - que le public averti offre parfois aux meilleurs.

François Lafon