Mercredi 24 octobre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
samedi 27 juillet 2013 à 09h30

Bicentenaire Wagner, double réédition – chez Perrin et en Folio - de Ma Vie, autobiographie de l’artiste. Un doublon ? Pas tout à fait. L’histoire de l’œuvre - autojustification autant qu’autoglorification - est en elle-même un roman. Quand Wagner meurt en 1883, sa veuve Cosima en fait disparaître le plus d’exemplaires possible et en établit une version « officielle », traduite en français en 1911. Une nouvelle traduction paraît en 1983, censée s’appuyer sur l’original ressorti en allemand en 1963, mais elle est elle-même tronquée et fautive. Les responsables des nouvelles éditions – Dorian Astor chez Perrin, Jean-François Candoni chez Folio – reviennent à la traduction de 1911, la revoient, la corrigent et l’augmentent de passages supprimés. Différence notable : le premier est le plus exhaustif possible, alors que le second opte pour le digest, façon de rendre digeste un texte qui ne l’est pas toujours. Perrin pour les spécialistes, Folio pour les néophytes, donc ? Pas tout à fait non plus, l’appareil critique établi par Astor permettant de mieux se retrouver dans le texte que celui, plus succinct, de Candoni, lequel signe, cependant, une préface qui est un modèle du genre. A la ville comme au théâtre, Wagner a besoin de metteurs en scène pour jongler avec ses ambiguïtés.

François Lafon

Wagner : Ma Vie. Traduction révisée, complétée et annotée par Dorian Astor. Perrin, 828 p., 34€ - Choix et édition de Jean-François Candoni. Folio Classique n° 5559, 544 p., 8,10 €

mardi 23 juillet 2013 à 11h48

Remue-ménage autour du concert "For Russia with love", programmé le 7 octobre à Berlin par Gidon Kremer avec la Kamerata Baltica. Une manifestation de soutien aux artistes et personnalités persécutés par le régime de Vladimir Poutine, à laquelle participeront Martha Argerich, Daniel Barenboim, la pianiste Khatia Buniatishvili et le violoncelliste Nicolas Altstaedt. « En tant qu'artiste, je n'ai pas seulement le droit mais aussi le devoir d'attirer l'attention du public sur ces problèmes. Dans le passé, des gens comme Pablo Casals, Yehudi Menuhin et Mstislav Rostropovitch ont eux aussi combattu pour certaines libertés, » explique Kremer dans une interview donnée au quotidien allemand Die Welt. Au programme, des clins d’œil aux Pussy Riots, mais aussi L’Ange de deuil, une pièce dédiée par le compositeur géorgien Guia Kantcheli à l’homme d’affaires Mikhaïl Khodorkovski, emprisonné depuis 2004 pour escroquerie à grande échelle et évasion fiscale. « Je ne sais pas si celui-ci a commis des crimes économiques, mais le fait qu’il passe les meilleures années de sa vie dans un pénitencier loin de sa famille est ridicule, » se défend Kremer. Et d’en appeler à son maître David Oistrakh (« Il a été un représentant du régime soviétique en même temps un grand artiste. Qui sait si que ce conflit ne lui a pas coûté de nombreuses années de vie ? ») pour relativiser tout manichéisme politique. Une façon de dire que le soutien à un sulfureux oligarque n’est un scandale qu’aux yeux des occidentaux ?

François Lafon

samedi 20 juillet 2013 à 08h51

Quel cadeau faire à Verdi pour son 200ème anniversaire ? Une intégrale vidéo de ses opéras, les tubes comme les oubliés. Cela donne Tutto Verdi, 30 DVD ou Blu-Ray en gros (coffret luxe) ou au détail, réalisés pour la plupart au Teatro Regio de Parme. Problème : Parme ne peut pas s’offrir les têtes d’affiche de ses rêves, lesquelles hésiteraient de toute façon à se pencher sur les ouvrages les moins bankables. L’époque est lointaine (années 1970) où Philips réunissait en studio les stars du moment pour enregistrer Le Corsaire ou La Bataille de Legnano. Résultat, une photographie assez précise de l’interprétation verdienne moyenne en ce début de XXIème siècle : voix italiennes et timbres slaves de qualité inégale, quelques vétérans illustres (Leo Nucci, Renato Bruson), des vedettes de passage (Marcelo Alvarez, Anna-Caterina Antonacci). Même topographie pour les chefs - batteurs de mesure dans la tradition, références locales (Gianluigi Gelmetti), extras inattendus (Yuri Temirkanov) – et pour les metteurs en scène, Liliana Cavani, Pier’Alli ou Pier Luigi Pizzi faisant presque figure d’avant-gardistes. Pour les relectures et exégèses, Wagner, l’autre bicentenaire de l’année, reste en tête. Quelques mesures pourtant d’Otello par Riccardo Muti, invité surprise de la série, et l’on se prend à imaginer un anniversaire Verdi autrement exaltant.

François Lafon

Tutto Verdi 26 opéras, Requiem, documentaire de Sergej Grguric – 30 DVD – 64 h 47 min.

dimanche 14 juillet 2013 à 18h53

Manne pour la presse anglo-saxonne, traditionnellement plus « gossip » (ragots, commérages) que la nôtre : le divorce Roberto Alagna - Angela Gheorghiu. Dans The Independent (centre droit, public middle class), celle-ci accuse son ex-époux de violence conjugale. Réplique du Guardian (centre-gauche, public un peu plus upper class) : un article intitulé « Les assertions sérieuses d’Angela Gheorghiu ne devraient pas être prises au sérieux. » Communiqué du ténor sur Facebook : « Les accusations publiées dans un article récent paru dans The Independent et qui ont été largement reprises par ailleurs, sont sans fondement et diffamatoires. Désormais cette affaire est entre les mains des avocats. » Intéressant quand même de comparer les fact files (fiches d’information) accompagnant l’article de l’Independent :
Angela Gheorghiu, 47 ans, née à Adjud, Roumanie – Soprano - Etudes : Université Nationale de Musique de Bucarest - Débuts professionnels : Cluj-Napoca, Opéra National de Roumanie, 1990 - Débuts internationaux : Londres, Royal Opera House, 1992 - Récompenses : Artiste féminine de l’année, Classic Brit Awards, 2001, 2010 ; Officier de l’Ordre des Arts et Lettres ; Star of Romania.
Roberto Alagna, 50 ans, né en Seine-Saint-Denis, France – Ténor - Etudes : largement autodidacte, débuts dans des cabarets. - Débuts professionnels : Glyndebourne Opera Touring Company, 1988, après avoir remporté le Concours Luciano Pavarotti. - Récompenses : Laurence Olivier Award for Outstanding Achievement in Opera, 1995; Chevalier de la Légion d’Honneur, 2008.
L’artiste officielle et le self made man. Le(la)quel(le) croire, lorsqu’on est abonné à un journal centre droit middle class ?

François Lafon
 

Photos Roberto Alagna © JM Lubrano - Angela Gheorghiu © Cosmin Gogu

lundi 8 juillet 2013 à 10h55

A propos de La Flûte enchantée, retransmis samedi 6 juillet en direct de l’Opéra de Lyon sur un écran géant installé Place des Terreaux et dans 14 villes en Rhône-Alpes (25 000 spectateurs selon les organisateurs), Myriam Pleynard, candidate à l’investiture UMP pour les élections municipales, écrit sur son blog : « …Mais ce qui me dérange c’est que « La flûte enchantée » de MOZART est la musique de référence des Francs-Maçons du Grand Orient de France, ceux-là mêmes d’où est sorti le mariage gay ainsi que la plaidoirie pour la théorie du genre. Ce soir c’est le veau d’or qui est fêté en la Place des Terreaux. MOZART, ce n’est pas ça. MOZART c’est la rectitude, le génie dans la beauté exaltée, la magnificience. COLLOMB nous dit donc bien indirectement ce soir, avec le concert de la Flûte Enchantée, sur la Place des Terreaux, aux pieds de la maire centrale : je suis pour le mariage gay et la théorie du genre. DONT ACTE. ». Tout commentaire est superflu, si ce n’est celui de Stéphane Degout, Lyonnais, baryton et interprète de référence du rôle de Papageno, publié sur le blog Lyonnitude(s) de Romain Blachier : « Madame Pleynard a oublié de préciser que La Flûte Enchantée est aussi un opéra raciste et misogyne. Une lourde tâche l’attend, faire le ménage dans le répertoire. Il y a quelques mois, une dame bien pensante se plaignait que la parité n’était pas respectée à l’opéra, très peu de femme chef d’orchestre, encore moins de metteuses en scène et ne parlons pas des compositrices et librettistes. J’attends avec impatience une diffusion de Billy Budd sur la place des Terreaux ! Que des hommes sur le plateau, un sujet homo-érotique, un compositeur homo ! Ça pourrait être intéressant ! ». Dont acte, là-aussi.

François Lafon

Photo : bandeau d'annonce de La Flûte enchantée à Lyon © DR

Parus en même temps dans la collection Folio Biographies : Bach par Marc Leboucher et Edith Piaf par Albert Bensoussan. Rien à voir, sinon les patronymes, monosyllabiques, et l’aura de légende. « On n’en a jamais fini avec lui », disait Schumann du premier. Avec la seconde non plus, si ce n’est qu’elle n’a pas encore trois siècles d’existence posthume. A noter que Bach apparaît sans son prénom (ils étaient pourtant toute une famille), alors que Piaf conserve le sien, comme un titre de noblesse qu’elle aurait retrouvé une fois passées les incartades de la Môme Piaf, comme on disait la Môme Moineau, du nom d’une goualeuse devenu milliardaire. Rien à voir non plus entre les deux textes. Marc Leboucher, écrivain, éditeur, spécialiste des questions religieuses et disciple de l’historien René Rémond, part du vœu pieux « Le but de la musique devrait n’être que la gloire de dieu et le délassement des âmes » pour mettre l’accent sur le contexte théologico-politique de l’époque en même temps que sur la progression musicale et sociale très pensée du Cantor. Pas de scoop, ni de remise en question des travaux de ses nombreux prédécesseurs, mais le don déjà remarquable d’être à la hauteur du sujet en 350 pages. Bensoussan, plus à son affaire qu’avec Verdi (voir ici), part, lui, de « C’est l’amour qui fait rêver » (paroles : Edith Piaf ; musique : Marguerite Monnot – 1960) pour tenter de reconstituer un parcours où le trop-dit et le non-dit se retrouvent pour achever d’égarer les curieux. Bach l’insaisissable et Piaf l’escamoteuse : deux mystères en somme, qui chacun à leur manière mettent à mal la notion même de biographie.

 François Lafon

Albert Bensoussan : Edith Piaf, Folio Biographies n° 99, 240 p., 7,50 € - Marc Leboucher : Bach, Folio Biographies n° 102, 384 p., 9,10 €