Vendredi 30 octobre 2020
Le cabinet de curiosités par François Lafon
jeudi 24 septembre 2020 à 09h14
Pour qui ne connaîtrait pas John Cage, figure majeure du XXème siècle, cet ouvrage apporte bien des réponses. Oui, il fut bien cet élève américain de Schoenberg – qui déclarait affectueusement à son propos : « Un inventeur ! Un inventeur de génie. Pas un compositeur, mais un inventeur. Un grand esprit. » Étudiant, sa route est déjà tracée dès les années trente, lorsqu’il écrit à ses parents, à l’occasion d’un de ses premiers périples en Europe avec un camarade rencontré à Naples : « Nous évitons avec soin les routes soigneusement balayées et, dans les pays où nous allons, nous nous faufilons dans les lieux ordinaires ; je suis particulièrement intéressé par les gens des villes, par tous les gens ». Comme une profession de foi, qui déterminera toute une vie tournée vers la poésie, la philosophie, la peinture, la musique, les installations et la danse – impossible d’oublier son compagnon Merce Cunningham ! –, mais aussi l’amitié, l’échange… et une bonne dose d’humour.

Interrogeant durant plus d’une décennie les institutions, les partitions et les proches – en particulier les Français, des compositeurs Pierre Mariétan à Jean-Yves Bosseur, et des interprètes Martine Joste à Joëlle Léandre, en passant par Gérard Frémy –, Anne de Fornel donne à voir et entendre : « toute l’immensité, la complexité et la richesse de la production musicale, plastique et muséale de Cage. » Jusque-là, on trouvait des commentaires sur plusieurs œuvres, mais ici la chercheuse, hyper documentée, engobe la totalité. Une somme qui s’appuie en outre sur d’abondantes archives, notamment épistolaires, où le pédagogue Cage justifie son intérêt pour l’expérimentation, le hasard et le zen, sans parler de son attachement à Satie – à la fois source d’inspiration et matériau sonore pour le musicien qui s’identifie à lui –, et ses multiples trouvailles sur le jeu instrumental, de la percussion au piano préparé !

Pour couronner le tout, Anne de Fornel se révèle aussi une excellente pianiste en duo avec Jay Gottlieb, éminent cagien, dans un album qui paraît simultanément avec, entre autres, les Three Dances, pour deux pianos préparés (1945), ainsi que la version du Socrate de Satie, arrangé pour deux pianos par Cage (1944-1969) – partitions également chorégraphiées par Cunningham.                                
                                                                                                      Franck Mallet

Anne de Fornel, John Cage, Fayard, 696 p., 49€

« Cage meets Satie », par Anne de Fornel et Jay Gottlieb (pianos),  1 CD Paraty 159183 (56 min)
Exposition à la Philharmonie de Paris : Les Musiques de Picasso, programmée en avril dernier et reportée aujourd’hui. « Marre de Picasso ? », plaisante Laurent Lebon, directeur du Musée Picasso de Paris, associé à l'entreprise. « Non, et nous avons sur place de quoi nous étonner encore en ces temps de voyages difficiles et de fret empêché ». Mais si Picasso poète tombe davantage sous le sens (en ce moment à l’Hôtel de Sablé), pourquoi associer le peintre et la musique ? Picasso, il l’a dit et répété, n’était ni musicien ni même mélomane. Et pourtant, dans sa vie et son œuvre, la musique est partout, pas celle que l’on écoute la tête dans les mains, mais celles qui rythment la vie en Espagne et celles que les avant-gardes  de son époque ont érigées en symboles. Et comme toujours avec lui, trop n’est jamais trop. Cécile Godefroy, la commissaire de l’exposition, a dû avant tout frayer des chemins dans la jungle de tableaux, rideaux de scène, instruments et documents réunis pour illustrer le paradoxe. « Quand on parle d’art abstrait, on dit que c’est de la musique (…) Je crois que c’est pour ça que je n’aime pas la musique », ironisait le peintre. Le parcours commence avec Le Chant des Mondes, trois sculptures représentant des joueurs de flûte et de diaule ornant le jardin de la Californie, la villa de Picasso âgé sur les hauteurs de Cannes. On remonte alors le temps : « Musiques d’Espagne », « Le Musicien Arlequin », ornant des tambourins de sujets populaires, « Instrument cubistes », violons et mandolines vus comme des sculptures, « Musique et poésie », textes à entendre du temps de l’amitié avec Apollinaire, « Ballets », avec entre autres le superbe rideau de scène de Mercure (Satie),  « Amitié musicales » - Groupe de Six, complicité avec Poulenc, archet offert par Rostropovitch, « Aubade », thème récurrent de la maturité du peintre, « Pan » - avec le tableau célèbre conservé à Paris, enfin « Le Peintre-musicien » se représentant, dans ses oeuvres ultimes, en joueur de guitare ou de flûte, boucle bouclée et retour au jardin cannois. Les pièces sont si nombreuses, le sujet si riche que, paradoxalement, l’exposition n’est pas aussi spectaculaire qu’on l’aurait imaginée. Il faut y tourner et peut-être y retourner, s’y égarer même, guidé par les extraits sonores qui l’accompagnent (ne pas oublier l’audiophone). De quoi se consoler de l’absence (report impossible) des habituels concerts et compléments qui - tradition maison - habillent l’événement.
François Lafon 

Les musiques de Picasso, Philharmonie de Paris, du 22 septembre 2020 au 3 janvier 2021 (Photo © DR)

jeudi 10 septembre 2020 à 11h24
      On connaissait d’Emmanuel Carrère sa passion pour Glenn Gould. Dans Yoga, son nouveau livre, récit de ses années de méditation et de dépressions, où l’errance et la noirceur sont nettement plus fréquentes que le bonheur, il raconte comment, durant cinq secondes, grâce à la musique, il a entrevu le paradis.
      Il est sur l’île de Léros, en Méditerrannée, où avec une certaine Erica, il essaie d’oublier son mal-être en s’occupant d’adolescents perdus dans un camp de migrants. Un soir, alors qu’ils en sont à leur quatrième bouteille de retsina, elle lui fait découvrir la Polonaise héroïque de Chopin interprétée par Vladimir Horowitz. Le voilà en extase.
      Quelques temps plus tard, Erica s’en va, pour l’Australie et pour toujours. « Je t’ai envoyé ton cadeau, lui dit-elle au moment du départ. Tu vas voir, c’est un beau cadeau. »
      Ce cadeau, c’est un lien vers une vidéo : Martha Argerich, toute jeune, joue la Polonaise héroïque. Au bout de cinq minutes et trente secondes, la caméra fixe son visage. « Et alors là… Il dure très peu de temps ce sourire de petite fille, ce sourire qui vient à la fois de l’enfance et de la musique, ce sourire de joie pure. Il dure exactement cinq secondes, de 5’ 30’’ à 5’ 35’’, mais pendant ces cinq secondes, on a entrevu le paradis. »
     Il a raison, Emmanuel Carrère, et surtout, surtout, ne vous en privez pas.
Gérard Pangon

lundi 7 septembre 2020 à 11h12
Quelques mois après Mady Mesplé, disparition à quatre-vingt-huit ans de Christiane Eda-Pierre. Rivales en suraigu (deux Lakmé, deux Gilda), mais aussi dissemblables que l’étaient Tebaldi et Callas. S’il n’était qu’une image à conserver d’Eda-Pierre : Antonia des Contes d’Hoffmann (Offenbach) mis en scène par Patrice Chéreau au Palais Garnier, se mirant dans le reflet de la petite fille qu’elle avait été. Au disque : L’Enlèvement au sérail (Mozart) dirigé par Colin Davis, écho du spectacle parisien où, dirigée par Böhm le père (Karl), elle avait pour partenaire Böhm le fils (Karlheinz, au cinéma le François-Joseph de Sissi). Mais aussi, toujours avec Davis, Benvenuto Cellini, Béatrice et Bénédict, pierres angulaires de la British Berlioz Renaissance. On la revoit aussi à la Monnaie de Bruxelles, Vittelia déchaînée croquant des roses rouge-sang dans La Clémence de Titus (Mozart) « de » Karl-Ernst Hermann, qui restera le spectacle fétiche de Gerard Mortier. Autre flash : ce Zoroastre de Rameau d’avant les baroqueux à la salle Favart, avec le grand (et bien oublié) ténor suisse Eric Tappy. Et puis, en guise d’apothéose, l’Ange Musicien de Saint-François d’Assise d’Olivier Messiaen avec Seiji Ozawa au pupitre, voix de ciel rivalisant avec les Ondes Martenot messiaenesques. Née à Fort-de-France dans une famille où l’on recevait Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire, elle a été la première cantatrice noire de la troupe de l’Opéra de Paris. Elle racontait, sans dire où cela se passait, qu’un gardien nouveau venu lui avait un jour barré l’entrée d’un théâtre où elle était affichée. 
François Lafon

(Photo © DR)

 

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