Mardi 18 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mardi 25 juillet 2017 à 16h34
20 juillet, Saintes, Abbaye aux Dames. L’Ensemble Vox Luminis termine par l’Ode à sainte Cécile de Haendel un concert enthousiasmant. Lionel Meunier s’avance avec l’air intimidé d‘un lycéen qui vient de recevoir un prix d’excellence : « C’est la première fois que nous donnons cette œuvre, je suis très ému… Nous pouvons faire un bis… Comme j’ai la chance de vivre depuis onze ans avec la soprano soliste, c’est un de ses airs que j’ai choisi, celui que je préfère. Je vais vous dire ce qu’elle chante – enfin, si j’y arrive : " Quelle voix humaine peut atteindre la sonorité sacrée de l’orgue ? Des notes qui inspirent l’amour divin, des notes qui volent sur leurs chemins célestes pour rejoindre le chœur des anges". » Et Zsuzsi Toth de chanter une nouvelle fois cette aria sublime, avant que les applaudissements redoublent et que certains spectateurs crient « Merci ». La scène serait anecdotique si elle ne reflétait pas à la fois le Festival de Saintes et l’Ensemble Vox Luminis. A Saintes, ce qui prime, c’est la relation avec le public, cet appétit de rencontres, d’échanges, d’émerveillement qui fait aussi le bonheur des interprètes, parce que la musique, c’est bien, mais avec de l’humain, c’est encore mieux. Vox Luminis et Lionel Meunier – qui dirige de l’intérieur même de l’Ensemble, ce n’est pas anodin – l’ont montré dans leur manière d’aborder le Dixit Dominus de Haendel qui précédait l’Ode à sainte Cécile : pour convaincre de la toute puissance de Dieu, le texte de ce Psaume 110 joue sur les effets dramatiques, et Haendel, qui ne ménage pas les contrastes, a tendance à en surajouter. Sans en trahir l’esprit et fort de sa petite formation (chanteurs comme instrumentistes), Lionel Meunier, qui sait bien qu’Haendel cherchait là à flatter ses bienfaiteurs italiens, va chercher un peu plus profond pour étayer son interprétation : l’Ensemble évite les tonitruances appuyées et s’attache aux sinuosités de la partition qui traduisent le doute, les interrogations, les tâtonnements de l’homme ordinaire. Ce qui n’empêche pas la majesté et l’allégresse de la fugue finale à la gloire de Dieu, comme si après les incertitudes apparaissait la lumière. Pour donner une telle version, il faut des musiciens hors pair. Ceux de Vox Luminis le sont, on ne le découvre pas ici, ils l’ont confirmé de manière éclatante.
Gérard Pangon
 
(Photo © Sébastien Laval)

mercredi 19 juillet 2017 à 23h26
Déjà bien amorcée alors qu’il présidait aux destinées des Académies Musicales de Saintes (jusqu’en 2002), la carrière de chef d’orchestre de Philippe Herreweghe avait pris une certaine ampleur au tournant des années quatre-vingt-dix avec le répertoire romantique, entre autres Beethoven, à la tête de « son » Orchestre des Champs-Élysées. Son retour en Charente s’effectuait cette fois à la tête du Jeune Orchestre de l’Abbaye (JOA), jouant sur des copies d’instruments d’époque : encore une formation dont il est à l’origine, constitué de jeunes musiciens d’Europe et d’ailleurs, tout juste issus du conservatoire – donc professionnels –, mais sans véritable expérience de la scène ou du contact avec d’autres musiciens et le public. Néanmoins un « bel orchestre » – dixit Herreweghe – avec lequel il avait pu monter en très peu de temps – juste trois quatre jours de répétition - un passionnant programme… Tchaïkovski : sauf erreur, un compositeur que le chef dirigeait pour la première fois en France. De la Suite de Casse-Noisette, Herreweghe n’hésitait pas à dire d’emblée qu’elle : « valait largement les Suites de Bach » sur le plan de l’imagination, et qu’il appréciait énormément la qualité de l’orchestration. Le résultat était bien là avec une interprétation à la fois enthousiaste, légère et pleine de grâce. Et on comprenait mieux la fascination des Français au début du XXème siècle (Debussy, Ravel !) pour ce travail d’orfèvre du musicien slave, à l’image du jeu si raffiné du JOA dans Décoration de l’arbre de Noël ou de la célèbre Valse des fleurs, que la formation bissa. Plus rare au concert, la 2ème Symphonie « Petite-Russie » est la moins aimée des six, mais son orchestration foisonnante traversées de nombreux thèmes, dont plusieurs dérivés de chants populaires, prenaient une tournure inédite avec un orchestre à l’unisson : aussi souple, nerveux et passionné que son auteur, alors âgé d’une trentaine d’années.      
   
Franck Mallet
 
 Festival de Saintes 2017, jusqu’au 22 juillet (Photo : JOA-Philippe Herreweghe©Michel Garnier)
 
lundi 17 juillet 2017 à 17h01
Depuis la création du Festival, au tournant des années soixante-dix, par le journaliste et visionnaire Alain Pacquier dans une Abbaye-aux-Dames alors en ruines, Saintes a acquis ses lettres de noblesse dans la défense et l’illustration de la musique ancienne sous la houlette de pionniers comme Jean-Claude Malgoire et Jordi Savall. À la suite du chef de chœur (et aujourd’hui chef d’orchestre) Philippe Herreweghe (1981-1996), Stephan Maciejewski, son directeur artistique depuis 2002 – un ancien chanteur des Arts Flo’ puis de la Chapelle Royale d’Herreweghe – a cherché à étendre la programmation à la musique contemporaine et aux musiques du monde, afin de capter d’autres publics tout en renouvelant celui de la musique ancienne. Cette volonté était parfaitement illustrée par la journée d’ouverture, qui mettait en avant la jeune génération avec le ténor Reinoud van Mechelen, suivi le soir-même de l’ensemble Doulce Mémoire, créé il y a plus de vingt-cinq ans. Surprises et clins d’œil, tout d’abord, avec le jeune ténor Bruxellois, repéré par William Christie pour son « Jardin des voix », en 2011, avec une spirituelle « sérénade burlesque », associant musiciens d’envergure (Marais et Rameau) et petits maîtres français particulièrement bien choisis : Nicolas Racot de Granval (1675-1753) et Laurent Gervais (1670-1740). Du premier, on goûtait la dérision plaisante de sa cantate Rien du tout, du second, L’hiver et surtout sa Sérénade burlesque Ragotin, narrant les mésaventures d’un nain bouffon. Aussi éclectique que dans son premier album solo « Erbarme dich », qui enchaînait plusieurs fragments d’œuvres de Bach dont des airs de cantates (voir ici), le chanteur et son ensemble A Nocte Temporis allie clarté vocale et sens du théâtre, indispensables dans un tel répertoire – seul bémol, l’acoustique délicate de l’Abbaye ne restituait que partiellement le jeu instrumental… Le soir, en revanche, aucun problème d’écoute avec les fastes du « Camp du drap d’or, Messe pour la Paix (1520) » réinventés par Denis Raisin Dadre et la quinzaine d’interprètes de Doulce Mémoire. Le chef, également à la bombarde, doulçaine et flûte, n’a décidément pas son pareil – hormis Jordi Savall, bien sûr ! –, pour recréer des événements du passé. Issus de la tribune puis répartis sur scène, Doulce Mémoire et son récitant Philippe Vallepin invitent un public captivé à la légendaire rencontre diplomatique qui eut lieu en 1520 entre Henri VIII et François 1er. De Jean Mouton à Nicholas Ludford, de Claudin de Sermisy à Claude Gervaise : Maîtres de chapelle et musiciens anglais et français accompagnèrent leurs suzerains lors d’une grande messe célébrée dans une chapelle en bois couverte de tapisseries et édifiées pour l’occasion. Voix exceptionnelles – Anne Delafosse, Clara Coutouly, Paulin Bündgen, Hugues Primard, Vincent Bouchot et Martial Pauliat –, dirigées par la basse Marc Busnel et sonneries enthousiastes du cornet à bouquin, des bombardes et  des sacqueboutes : somptueuse Abbaye-aux-Dames sous l’étendard de Doulce Mémoire… qui aura éclipsé le feu d’artifice du 14 juillet.            
Franck Mallet
 
Festival de Saintes 2017, jusqu’au 22 juillet (Photo : Doulce Mémoire©Michel Garnier)

vendredi 7 juillet 2017 à 08h53
« La nuit, je réfléchis à un seul son, je le fais travailler, je le fais bouger, il se décline ; c’est à la fois un enfer et quelque chose d’extraordinaire » nous confiait-il, dix ans plus tôt. Le son aura eu raison de lui, dans cette nuit du mercredi 5 juillet, où son cœur s’est arrêté de battre. À la veille de fêter ses 90 ans (le 9 décembre prochain), Pierre Henry aura de toute évidence été rattrapé très tôt par la postérité. Élève de Messiaen et Boulanger, il a l’intuition de la musique concrète au contact du théoricien Pierre Schaeffer, au Studio d’Essai de la Radiodiffusion française : produire une musique, sa musique, à partir d’une lutherie sonore inédite : sillons fermés, piano préparé, bruits de la nature, etc – Symphonie pour un homme seul, Voile d’Orphée 53, Haut-Voltage. Pour cet ancien percussionniste, toucher le son devient tangible dans son art de la manipulation, de la transformation et du traitement. Une sensibilité unique qu’il partage au cours de rencontres marquantes, en tout premier lieu avec le danseur et chorégraphe Maurice Béjart, avec lequel il façonne une quinzaine de spectacles – de Batterie fugace en 1950 à Fièvre, en 2006, sans compter le succès planétaire de la Messe pour le temps présent, créé en Avignon, en 1967, et les exceptionnels Variations pour une porte et un soupir et Reine verte
C’est tout un monde, celui de la musique électronique (les Jerks de la Messe cosignés avec Michel Colombier), propulsé hors de la sphère du milieu contemporain : on danse aussi sur Pierre Henry ! Il s’en suivra de nouvelles collaborations, avec des cinéastes (Grémillon, Carné, Decoin), des plasticiens (Klein, Arman, Schöffer, Dufrène…), des documentaristes (Les amours de la pieuvre, de Jean Painlevé)… Courtisé par les musiciens de rock au cours des années soixante, le voilà embringué dans le spectacle psychédélique Ceremony avec le groupe progressif Spooky Tooth et les « cinéformes » projetées de Thierry Vincens, ou encore maître du happening, avec un « concert couché » de vingt-six heures, au Sigma de Bordeaux, en 68. Pierre Henry n’aura eu de cesse de renaitre, que cela soit avec les DJ qui piratent et remixent sa Messe au cours des années 90, les concerts intimes – une cinquantaine de personnes, pas plus – organisé chez lui, dans sa Maison de sons, dans le 12ème arrondissement, à Paris, ou encore, à l’occasion cette fameuse Dixième Remix dopée de rythmes actuels, qui vient effacer l’échec, vingt ans plus tôt d’une composition, pourtant prophétique, qui combinait les neuf symphonies de Beethoven (La Dixième Symphonie de Beethoven). D’ailleurs, les « classiques » n’ont-ils pas connus depuis une nouvelle jeunesse, sous l’œil méticuleux et amusé du démiurge de la console, de Wagner (Dracula) à Bruckner (Comme une symphonie, envoi à Jules Verne), de Debussy (Par les grèves) à Liszt (Concerto sans orchestre) ? 
Disparu, le musicien ? Pas tout à fait, car si sa maison, à la fois studio et musée, devrait être anéantie sous les coups de pioche d’un promoteur parisien – merci à l’État et à la Ville de Paris (…) –, ses bandes magnétiques, en revanche, ont été déposées à la BNF. Il nous reste en outre de nombreux enregistrements CD et le Journal de mes sons, petit livre manifeste, d’une sensibilité extrême. Enfin, si l’on pensait que l’œuvre s’arrêtait à la mort de l’auteur, ce serait oublier qu’une nouvelle génération s’en est déjà emparée, tel ce récent Dracula qui a fait peau neuve le mois dernier (Théâtre de l’Athénée, voir ici) grâce à Othman Louati, Augustin Muller et l’ensemble Le Balcon : nouvel Alien combinant électro et orchestre. À suivre ? 
Franck Mallet
 
Nuit blanche Pierre Henry,  le 7 octobre, Cité de la musique, Paris.
 
mardi 4 juillet 2017 à 19h34
Aux Editions Aedam Musicae : Entretiens de Pierre Boulez – 1983 - 2013 – recueillis par Bruno Serrou. Parole facile, formules percutantes, maniement limpide de concepts complexes : en jargon journalistique, Boulez était ce qu’on appelle un « bon client ». Une somme sans équivalent pourtant, les entretiens avec Antoine Goléa datant de 1959, ceux avec Claude Samuel de 1985, et les conversations avec Michel Archimbaud (voir ici), publiés après la disparition du maestro mais non datés, étant destinés au « grand public ». Ceux-ci, échelonnés sur trente années et diffusés en leur temps par divers médias et publications (France Musique, La Croix, Scherzo, CD Magazine), ont l’avantage (et l’inconvénient, diront les pourfendeurs de l’anecdote, fût-elle révélatrice) d’être des documents « à chaud », mêlant réflexion poussée sur la création (et pas seulement la sienne), la musique en général et les développements  contingents de l’institution culturelle, domaines dont Boulez a été à parts égales le champion, le porte-parole et le bouc émissaire. En filigrane : trois décennies de création en kit (les divers états des divers opus bouléziens), de projets contrariés (l’Opéra Bastille), de réalisations contestées et portant pérennes (l’Ircam), mais surtout une radiographie à long terme d’un des cerveaux les mieux faits de l’histoire de la musique, suivant les méandres d’une logique a posteriori imparable tout en illustrant brillamment l’idée qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Sérieux travail d’édition – notes, bibliographie, discographie – utile mise en perspective de chacun des entretiens, où l’interviewer se met en scène pour mieux nous accoutumer au « va-et-vient dynamique entre les diverses activités de ce créateur polymorphe », ainsi que le résume dans sa préface le compositeur Philippe Hurel. 
François Lafon

Entretiens de Pierre Boulez – 1983 - 2013 – recueillis par Bruno Serrou. Editions Aedam Musicae, 272 p., 22 euros