Mercredi 28 septembre 2022
Le cabinet de curiosités par François Lafon
En direct de l’Opéra  Bastille sur Arte Concert : Aida de Verdi, mis en scène par la Néerlandaise Lotte de Beer. Des travaux pratiques grand format après la théorie exposée lors du récent point presse-maison (voir ici), l’ouvrage, politique dès sa création (l’ouverture du Canal de Suez), concentrant les thèmes liés à la représentation actuelle des produits du colonialisme triomphant. « La guerre entre l’Égypte et l’Éthiopie dépeint le conflit culturel entre l’Europe et ses colonies : un choc des « arts du monde » dans un musée d’Europe où tout se trouve classé ; une secousse poignante de langages corporels théâtraux », annonce Lotte de Beer. Le procédé n’est pas nouveau, lancé par la version muséale de Pet Halmen à Berlin (1995). Sans être aussi chargée que la relecture tanks et charniers d’Olivier Py (Bastille, 2013), la démonstration reste contraignante, jeu redondant entre mélodrame bourgeois (les colonisateurs-visiteurs en costumes 1870) et tragédie antique (les colonisés-exposés, superbes momies-marionnettes maniées à vue, accompagnées de leur double chanteur), la « secousse corporelle » (beau travail de la Zimbabwéenne Virginia Chihota) ne concernant pas moins les suivantes d’Amneris en guêpières, le Triomphe de Radames en tableaux vivants à la gloire de la suprématie occidentale ou le final au milieu des marionnettes inertes. Mais Aida étant un opéra intimiste dans un cadre qui ne l’est pas, la caméra de François-René Martin recentre habilement le propos. Et quel plateau : Sondra Radvanovsky (Aida) et Ludovic Tézier (Amonasro), voix glorieuses et style imparable, parvenant à exister autrement qu’en ombres de leur marionnette, Jonas Kaufmann (Radamès), jamais avare de nuances et très à l’aise dans ce cadre décalé, Ksenia Dudnikova, Amneris Second Empire, imposante autant que bien chantante. Direction à l’avenant de Michele Mariotti, dynamisante sans être clinquante, orchestre et chœurs en grande forme, audiblement ravis de reprendre du service. On imagine l’ovation de la salle… comme un avant-goût du monde d’après.
François Lafon

Sur Arte Concert jusqu’au 25 février, sur Arte le 21 février à 14h05, au cinéma ultérieurement. En différé sur France Musique le 27 février
Photo © Vincent Pontet/ONP

Point presse du staff de l’Opéra de Paris fermé au public : 90 millions d’euros de pertes sur trois ans, dont 60 millions couvertes par l’état. « Résultats prometteurs » de la plateforme numérique « L’opéra chez soi » (voir ici), contenus gratuits et payants cumulés. Ajoutant leurs voix à celles d’Alexander Neef (directeur), Martin Ajdari (directeur-adjoint) et Aurélie Dupont (danse) : l’historien et professeur à Sciences-Po Pap Ndiaye et Constance Rivière, secrétaire générale du Défenseur des droits, tous deux chargés d’une « Mission de réflexion et de proposition sur les questions de représentations de la diversité et de lutte contre la discrimination au sein de l'Opéra national de Paris » dont le rapport vient d'être publié. Long exposé à plusieurs voix reflétant la multiplicité des sujets et les problématiques croisées qui en découlent - déjà présentes dans un récent manifeste des salariés de la maison -, du plafond de verre à l’embauche pour raisons sociales, ethniques et culturelles aux problèmes posés par un répertoire datant d’époques où l’on inventait le « Ballet blanc » et où l’on ne parlait pas de « blackface ». Insistance de la part d’Alexander Neef, venu du Nouveau Monde et depuis longtemps au fait de ces thèmes, sur l’indépendance des créateurs, metteurs en scène et chorégraphes, tenant compte cependant de ces nouvelles donnes, et induisant qu’il ne sera pas obligatoire d’être noir pour chanter Otello ni asiatique pour incarner Madame Butterfly, mais que la fallacieuse innocence qui a trop longtemps prévalu sous prétexte de respect des œuvres n’était plus de mise. Intensification du travail de sensibilisation socio-cultuelle : le Noureev de demain viendra-il d’un territoire où l’on va plutôt chercher les surdoués du ballon rond ? A l’évocation d’éventuels quotas et d’un calendrier de cette nouvelle donne, Alexander Neef botte en touche : parlons plutôt culture et faisons éclore les talents. Epineux parcours…                                                                                  François Lafon

 

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