Vendredi 22 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon

Disparition à soixante-sept ans du metteur en scène Luc Bondy, directeur depuis 2012 de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. En 1979 – à propos de la première à l’Opéra de Paris de Lulu d’Alban Berg dans la version complétée par Friedrich Cerha - confrontation à l’Abbaye de Royaumont des tandems Patrice Chéreau-Pierre Boulez et Bondy-Christoph von Dohnanyi, artisans à Hambourg d’une Lulu incomplète mais mémorable. Découverte alors de ce jeune Zürichois bilingue français-allemand, qui aux péremptoires « Je veux dire » de Chéreau oppose un autre tic de langage : « Je ne sais pas, mais… ». Deux spectacles - théâtre et opéra - lui conféreront en France le durable statut d’artiste culte : Terre étrangère d’Arthur Schnitzler (Nanterre-Amandiers - 1984) et Don Carlos de Verdi (Châtelet -1996). Plus qu’à Chéreau, dont il sera l’éternel challenger (et avec qui il partagera le pourtant exclusif scénographe Richard Peduzzi), c’est plutôt à Klaus Michael Grüber, un de ses grands prédécesseurs à l’illustre Schaubühne de Berlin, que s’apparente sa manière : patchwork stylistique, plages vacantes ponctuées de fulgurances, direction d’acteurs à la fois lâche et précise. Sa superbe Salomé (Salzbourg – 1992, DVD Decca), sa Tosca, qui a succédé non sans remous au MET de New York à la version historique de Franco Zeffirelli, résume cet art consommé de l’intermittence (DVD Virgin Classics).

François Lafon

Photo © DR

Glossa a eu l’excellente idée de rassembler en coffret l’ensemble des Mozart du chef néerlandais Frans Brüggen (1934-2014) à la tête de son légendaire Orchestre du XVIIIème Siècle. Juste retour des choses pour l’un des interprètes les plus attentionnés de ce répertoire (pour ne rien dire de « ses » Bach, Rameau et autres Beethoven, bien sûr !), qui plus est, capté live entre 1998 et 2010, excepté les œuvres pour cuivres, enregistrées en studio. Tout à la fois nerveux et aérien, a-t-on entendu ailleurs un Mozart qui respire avec autant de naturel ? Immergé dans la matière même de l’orchestre, l’auditeur saisit la texture souple et fine d’un son dégraissé – exempt de l’hystérie caricaturale de ces orchestres modernes dominés par « l’ère du turbo » (Brüggen) –, tout en demeurant éveillé à chaque instant par le kaléidoscope du coloris instrumental. Pure magie du final rugueux et orgiaque de la Symphonie n° 41 « Jupiter », legato rêveurs de l’Andante de la 40ème Symphonie et de l’Adagio du Concerto pour clarinette (Eric Hoeprich), dialogue enchanté de Zehetmair et Kilius dans la Symphonie Concertante KV 364, somptuosité et retenue dans une version planante du Requiem, ou sublimation de l’ardeur amoureuse par la voix (l’album « Arias pour Aloysia Weber » avec en soliste la soprano Cyndia Sieden, et les deux airs de La Clémence de Titus, avec la mezzo Joyce DiDonato) : l’interprétation si libre de Brüggen est un modèle de gymnastique, tant physique que spirituelle. Souffler, inspirer… Respirer avec Mozart ! 

Franck Mallet

1 coffret Glossa de 8 CD - The Mozart Recordings

dimanche 22 novembre 2015 à 17h27

Chez Buchet-Chastel dans la collection « Les grands … » (pianistes, violonistes, chefs d’orchestre, etc.) : Les grandes Divas du XXème siècle, suite logique des Grands chanteurs du XXème siècle paru en 2012. Règle du jeu : cinquante portraits d’artistes toutes nées avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, ce qui évite les jugements conjoncturels ou prématurés. L’auteur Richard Martet, rédacteur en chef de la revue Opéra Magazine et excellent connaisseur du monde lyrique, jongle avec les paramètres inhérents au genre : éviter l’hagiographie sans choquer les aficionados, rester grand public tout en étant précis, à défaut d’être exhaustif. Lu au premier degré, l’ouvrage est plaisant sans être complaisant ; au second, il remet quelques pendules à l’heure. Dans le choix, en particulier : présence obligatoire des super-divas (Callas, Caballé, Nilsson, Sutherland), ou des grandes anciennes (Geraldine Farrar, Lotte Lehmann), mais aussi coups de projecteur sur Leyla Gencer et Magda Olivero - notoires oubliées du disque -, sur le phénomène Lily Pons, la pas assez (re)connue Sena Jurinac ou l’excentrique Ljuba Welitsch. Peu de descriptions critiques de l’art de telle ou telle. Pour cela, le CD bonus mêlant enregistrements connus et raretés judicieusement sélectionnés est parlant autant que chantant, et différencie mieux que tous les discours les intemporelles des datées, les suiveuses des innovantes, les dérangeantes des consensuelles.

François Lafon

Les grandes Divas du XXème siècle, de Richard Martet. Buchet-Chastel, 448 p. + 1 CD, 23 €

lundi 16 novembre 2015 à 22h14

A New-York, Placido Domingo fait jouer La Marseillaise avant de diriger Tosca.

Au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, Trissotin ou les Femmes savantes, titre rectifié par Molière lui-même lors de la reprise de sa pièce. Une transposition seventies signée Macha Makeïeff d’une pièce souvent qualifiée de misogyne, où l’on voit mieux que d’habitude que les hommes ne sont pas plus épargnées que les dames, lesquelles ont pour principal défaut de ne savoir pas raison garder devant une émancipation longtemps réprimée. Hiatus réussi entre la liberté de la relecture - avec un inquiétant Trissotin façon Conchita Wurst - et le traitement philologique du texte : pas un vers faux, diérèses marquées et enjambements bannis. Inserts musicaux pourtant - Dowland, Grétry, Purcell et tubes 1970 - dans cette pièce sans musique créée un an avant Le Malade imaginaire, derniers feux de la comédie-ballet. Surprise d’entendre Clitandre (Ivan Ludlow) et Bélise (Thomas Morris) en duo lyrique, le premier baryton et/ou contre-ténor, britannique de naissance et ex-Wotan de la mini-Tétralogie montée par Antoine Gindt (2011), la seconde ténor bouffe (toujours pas d’hérésie : Bélise a été repris par l’acteur Hubert, lequel avait créé … Philaminte). Deux chanteurs d’opéra en challengers d’une troupe de comédiens aguerris : pas une première, mais bien un signe des temps.

François Lafon

Théâtre Gérard Philipe, Saint-Denis, jusqu’au 29 novembre. Tournée en France jusqu’en mars 2016 Photo © DR

dimanche 8 novembre 2015 à 13h48

Tollé au Palais Garnier : les cloisons séparant les loges deviendraient amovibles, enlevées le soir pour les représentations, rétablies dans la journée pour les visites touristiques. L’opération, en projet depuis le premier trimestre 2014, permettrait de gagner une trentaine places. Pétition en ligne adressée à Stéphane Lissner (voir ici, 4500 signataires au 8 novembre), réaction de Hugues Gall, ancien directeur de la maison, dans Le Journal du dimanche : « Les vandales ne sont pas qu’à Palmyre (…) Si on se met à manipuler les cloisons, au bout de trois ou quatre fois, elles seront fichues et iront pourrir dans les combles ou les caves. » En 1976, la non moins historique Salle Richelieu de la Comédie Française avait subi un sort plus radical, toutes les loges de balcons ayant disparu. En 1980, devenant Théâtre Musical de Paris, le Châtelet avait été remodelé, perdant entre autres les colonnettes « décoratives » qui faisaient sa spécificité … et empêchaient les spectateurs des balcons de voir l’intégralité de la scène. Dans les deux cas, les répercussions acoustiques et le gain en visibilité avaient été évoquées en priorité. A Garnier, c’est le sacrilège esthétique (voire le sacrilège tout court) qui prime. Mais ni la Salle Richelieu ni le Châtelet ne comptent parmi les monuments français les plus visités.

François Lafon

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mercredi 4 novembre 2015 à 19h17

Prix Goncourt 2015 : Boussole de Mathias Enard, déjà auteur, entre autres, de Parle leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010) et de Rue des Voleurs (2012). Sujet : l’insomnie (23h10 – 6h) peuplée de réflexions sur l’orientaliste d’un musicologue viennois nommé Franz Ritter. Vienne, porte de l’Orient(alisme), musique, véhicule des rêves d’Orient. Citations : « J'ai montré que la révolution dans la musique aux 19e et 20e siècles devait tout à l'Orient, qu'il ne s'agissait pas de "procédés exotiques", comme on le croyait auparavant, que l'exotisme avait un sens, qu'il faisait entrer des éléments extérieurs, de l'altérité, qu'il s'agit d'un large mouvement, qui rassemble entre autres Mozart, Beethoven, Schubert, Listz, Berlioz, Bizet, Rimski-Korsakov, Debussy, Bartok ... des centaines de compositeurs dans toute l'Europe, sur toute l'Europe souffle le vent de l'altérité, tous ces grands hommes utilisent ce qui leur vient de l'Autre pour modifier le Soi, pour l'abâtardir, car le génie veut la bâtardise, l'utilisation de procédés extérieurs pour ébranler la dictature du chant d'église et de l'harmonie. » « Berlioz n'a jamais voyagé en Orient, mais était, depuis ses vingt-cinq ans, fasciné par Les Orientales d'Hugo. Il y aurait donc un Orient second, celui de Goethe ou d'Hugo, qui ne connaissent ni les langues orientales, ni les pays où on les parle, mais s'appuient sur les travaux des orientalistes et voyageurs comme Hammer-Purgstall, et même un Orient troisième, un Tiers-Orient, celui de Berlioz ou de Wagner, qui se nourrit de ces œuvres elles-mêmes indirectes. Le Tiers-Orient, voilà une notion à développer » « La vie est une symphonie de Mahler, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds.» « … je cachais cette passion comme une tare un peu honteuse et aujourd'hui c'est bien triste de voir Mahler si galvaudé, avalé par le cinéma et la publicité, son beau visage maigre tellement utilisé pour vendre Dieu sait quoi, il faut se retenir de détester cette musique qui encombre les programmes d'orchestre, les bacs des disquaires, les radios et l'année dernière, au moment du centenaire de sa mort, il a fallu se boucher les oreilles tellement Vienne a suinté du Mahler jusque par les fentes les plus insoupçonnées, on voyait les touristes arborer des tee-shirts à l'effigie de Gustav, acheter des posters, des aimants pour leurs frigos » « La "Bénédiction"... a beau être massacrée par tous les pianistes novices, elle n'en reste pas moins non seulement la mélodie la plus belle de Liszt, mais encore l'accompagnement le plus simplement complexe du compositeur, accompagnement (et c'était, à mes oreilles débutantes, ce qui rapprochait cette pièce d'une illumination) qu'il fallait faire sonner comme la foi surabondante, là où la mélodie représentait la paix divine. » Mais aussi : « ... je ne peux m'empêcher de songer à la honte et l'embarras de toutes les déclarations d'amour qui tombent à plat, ... nous jouons notre sonate tout seuls, sans nous apercevoir que le piano est désaccordé, pris par nos sentiments : les autres entendent à quel point nous sonnons faux, et au mieux en conçoivent une sincère pitié, au pire une terrible gêne d'être ainsi confrontés à notre humiliation qui les éclabousse alors qu'ils n'avaient, le plus souvent, rien demandé. » Fulgurances et surenchère citationnelle : « La musique est un beau refuge contre l'imperfection du monde et la déchéance du corps. » Mot de la fin, dans Rue des voleurs : « L'inconscient n'existe pas ; il n'y a que des miettes d'information, des lambeaux de mémoire pas assez importants pour être traités, des bribes comme autrefois ces bandes perforées dont se nourrissaient les ordinateurs : mes souvenirs sont ces bouts de papier, découpés et jetés en l'air, mélangés, rafistolés... »

François Lafon

Boussole de Mathias Enard. Actes Sud, 480 p., 21,80 €