Mardi 19 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
jeudi 31 décembre 2009 à 12h24

Emoi outre-Manche : selon un sondage diffusé par la BBC, les Carmina Burana de Carl Orff est en tête du Top Ten de la pièce musicale la plus écoutée depuis soixante-quinze ans. Première consolation : Carmina Burana date de 1937, et n'a donc que soixante-douze ans d'âge. Deuxième consolation : ce n'est pas l'œuvre entière qui bat ce record, mais seulement sa tonitruante introduction « O Fortuna ». Troisième consolation : elle est talonnée par la Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis de Ralph Vaughan-Williams, ce qui prouve que l'Angleterre sera toujours l'Angleterre. Si émoi il y a, ce n'est pas tant parce que cette musique est primaire et univoque que parce que son auteur a été un porte drapeau du régime nazi. Les deux éléments, de toute façon, sont liés : « buvez, mangez, forniquez avant que la mort ne vienne vous faucher, défilez sur des rythmes bien carrés pour affirmer votre énergie et votre discipline » sont des préceptes que les aryens en uniforme n'hésitaient pas à chanter en chœur. Reste à tester la popularité des Carmina Burana de ce côté-ci du Channel. Quand le film de John Boorman Excalibur est sorti en 1981 (les Chevaliers de la Table Ronde, l'épée sacrée, le tout au son de « O Fortuna »), les ventes de disques ont explosé. Même phénomène, en mineur, quand Robert Hossein a écrasé sous les décibels orffiens sa spectaculaire mise en scène des Bas Fonds de Gorki. On a en revanche moins remarqué que dans son dernier film, Les 120 journées de Sodome, Pasolini utilise les Carmina Burana. Mais il s'agit de « Veris Leta Facies » (Les traits souriants du printemps), qui ouvre la première partie, et les intentions du cinéaste sont plus ironiques que celles de ses confrères.

mercredi 30 décembre 2009 à 15h19
Avec un businessman comme Haendel, l'économiste américain Paul Solman est dans son élément. Interview sur la chaîne publique de télévision américaine PBS, à propos de l'increvable hit qu'est Le Messie : « Le Messie et l'agent, c'est une vieille histoire. D'ailleurs, Haendel, en allemand, signifie « marché ». Dans son ouvrage sur la musique classique Quarter Notes on banknotes, le professeur à Harvard Mike Scherer rappelle que l'opéra a été pour lui une manière de s'affranchir économiquement de la noblesse et du clergé. Pour écrire son opéra Rinaldo, Haendel fait valider un salaire de base de 200 livres. L'ouvrage remporte un triomphe : le lendemain, il pèse de 500 à 600 livres, l'équivalent de 800 000 livres d'aujourd'hui, ou d'un peu plus d'un million de dollars. Mais l'opéra est cher. Il faut payer les décors, les costumes, et surtout les stars internationales que sont les divas et les castrats. Handel trouve alors la solution : l'oratorio. Plus de décors, plus de costumes, plus de divas hors de prix, mais des chanteurs anglais, rémunérés au prix du marché. Le Messie est un parfait produit d'appel. C'est là qu'entre en scène la South Sea Company, destinée à renflouer les caisses de la couronne, et que l'on a accusée d'avoir assuré le transport des esclaves africains vers les colonies anglaises. Une bulle se forme, explose, les investisseurs boivent le bouillon. Haendel, à l'image d'Isaac Newton et de la haute société qu'il fréquente, a vu le coup venir, et déjà récupéré son argent. Cinq ans après, la Compagnie se réorganise, soutenue par l'équivalent de l'actuelle Fed (Réserve Fédérale des Etats-Unis), et lance des obligations à 3 ou 5%, garanties par le gouvernement. Haendel a compris que les obligations sont plus sûres que les actions. Il réinvestit et gagne. Le succès de ses oratorios, Le Messie en tête, fait le reste. Quand il meurt, il laisse une fortune de 20 000 livres, ce qui pour l'époque est énorme ». Choquant, ce mélange d'art et de business ? Pas dans le cas de Haendel, dont l'oeuvre elle-même est un modèle économique autant qu'un produit culturel. La méthode s'appliquerait moins bien à Mozart ou à Berlioz. On aimerait bien, en revanche, voir Paul Solman se pencher sur le cas de Haydn, de Vivaldi ou de Verdi. Et l'art dans tout cela ? Voilà un mot qui, dans le dictionnaire, sera bientôt précédé de la mention : « désuet ».
mardi 29 décembre 2009 à 10h48
Drôle de séducteur que Max Raabe, qu'Arte a choisi, le surlendemain de Noël, pour égayer sa tranche culturelle du dimanche matin. Avec son Palast Orchester – smokings, pupitres blancs, éclairages étudiés – Raabe réactive depuis un peu plus de vingt ans le répertoire sentimental germanique et américain d'avant-guerre. Tous ses musiciens sourient, sauf lui, dont la voix sucrée de baryton aigu jure avec son aspect et sa tenue de maître d'hôtel imperturbable. A première vue, ce « à la manière de » est gênant, d'autant que le public de l'Admiral Palasz, à Berlin, est au diapason : jolies dames et beaux messieurs communiant dans le souvenir de leurs grands-parents, qui savaient si gentiment s'amuser en dépit de la dureté des temps. Et puis l'on s'aperçoit que le glacis craque de partout, que sous son air cérémonieux, Raabe est un clone de Joel Grey dans Cabaret, que l'Alabama Song de Brecht et Weill est encore plus détonnant s'il est enrobé du même sirop que Je t'ai donné mon cœur de Franz Lehar, que ce petit ballon dirigeable qui se promène au-dessus du public ravi est peut-être un piège mortel. Les commentaires que Raabe laisse tomber d'une voix lassée sont terribles : « En Amazonie, nous nous retrouvons face à face avec les singes, qui nous ressemblent tant. C'en est vexant. Pour les singes ». Dans la salle, le baryton Thomas Quasthoff hurle de rire. Tous applaudissent poliment. Entre fascination et répulsion, qui choisit quoi ?
lundi 28 décembre 2009 à 11h26
Dans son film Tetro, Francis Ford Coppola livre de manière à peine cryptée sa propre histoire familiale. Thème récurrent : la rivalité, celle du père et du fils, du frère et du frère, du frère qui apprend que son frère n'est pas son frère. Il laisse de côté les femmes, bien que l'on sache qu'entre sa fille Sofia (réalisatrice de Marie-Antoinette) et son fils Ramon, la lutte a été terrible. Il braque en revanche le projecteur sur les pères musiciens. Anton Coppola, chef d'orchestre et oncle du réalisateur, devient Carlo Tetrocini, (un grandiose Klaus Maria Brandauer), star de la baguette autrefois adoubé par Erich Kleiber, et rival heureux de son frère (Carmine dans la vie), à qui il a un jour conseillé de changer de patronyme pour ne pas lui faire d'ombre. Pour une fois au cinéma, la musique ne sert ni d'alibi culturel, ni de toile de fond (même si la BO d'Osvaldo Golijov en fait trop dans sa volonté de saisir les multiples facettes du film). On voit à peine le père dans l'exercice de ses fonctions de chef : Coppola en dit bien plus en accompagnant la confession (d'ailleurs mensongère) de son fils à son propos du chœur à bouche fermée de Madame Butterfly, retrouvant là, en mode mineur, le génie de la scène des hélicoptères/Walkyries d'Apocalypse now. La caméra n'insiste pas non plus sur le maestro écrasant sa progéniture de son mépris, ni les femmes de son charisme. Quelques plans de la poupée Olympia brisée dans Les Contes d'Hoffmann, le film culte de Michael Powell, disent bien mieux les ravages familiaux. Du coup, quand le film, qui faisait jusque-là penser aux contes à éclats multiples de Jorge Luis Borges (et pas seulement parce qu'il se passe à Buenos Aires) lance, sur la fin, des clins d'oeil à Pedro Almodóvar (avec, en prime, la star almodovardienne Carmen Maura), on trouve légitimes quelques scènes folles, comme celle où la baguette du chef défunt est transmise à son frère malheureux, tandis que l'orchestre joue seul la Première Symphonie de Brahms. Pour que la famille renaisse enfin de ses cendres, il faudra que ladite baguette soit cassée, en gros plan. C'est cela, les chefs-d'œuvre : tout y sonne juste, même la musique et les musiciens.
dimanche 27 décembre 2009 à 16h47
Pour les fêtes, Télérama met la voix en vedette : « La voix vibre, se casse, tremble, se pose, se trouble, se perd, conteste, communique, se métamorphose », annonce la couverture. La voix de nos ancêtres, la voix des cultures en voie de disparition, la voix des politiques, la voix des journalistes, la voix des comédiens, la voix du cinéma, la voix des Anglais du Nord, la voix malade, la voix d'en haut, la voix qui voit (celle des émissions de téléréalité), la voix qu'on imite, la voix qui ordonne et la voix qui caresse, la voix de Flaubert et la voix de Proust : en cinquante pages qui laissent sans voix, la voix se donne à lire, à défaut de se donner à entendre. De voix chantée, très peu : un article sur les voix qui ont inspiré quelques compositeurs (Mozart, Britten, Poulenc), et c'est tout. Des voix qui forment le tissu musical chez Bach ou chez Wagner, encore moins. Des voix sur lesquelles on a dansé et/ou aimé (« Chérie, notre valse »), pas plus. En France, la voix principale (comme on dit en musique) est la voix parlée. On ne se refait pas.
samedi 26 décembre 2009 à 11h02
« Au fond, ça sert à quoi, un chef d'orchestre ? » Posée entre la poire et le fromage, après un concert de Claudio Abbado ou de Bernard Haitink (deux noms pris au hasard), c'est la question qui tue. Réponse possible : le concert hilarmonique de … Michel Leeb, filmé au théâtre Marigny en mai dernier, et programmé le soir de Noël sur TV5. Plus Jerry Lewis made in France que jamais, l'humoriste joue au chef cabot, angoissé ou gâteux. On rit ou on s'agace, selon affinités. L'intéressant, c'est le making of, où l'on voit un vrai chef (Cyril Diederich) faire travailler l'orchestre, puis laisser la place à Leeb. Quelques conseils de base (comment lever la baguette), et l'élève prend de l'assurance. Il fait n'importe quoi, mais qui le voit, sinon les musiciens, dirigé par Diederich depuis la coulisse ? Carlos Kleiber prétendait que si l'orchestre avait sérieusement répété, le chef ne servait plus qu'à donner au public l'illusion que la musique se faisait devant lui, en temps réel. Kleiber, en concert, avait (en apparence) une gestique à peine moins fantaisiste que celle de Michel Leeb. Alors à quoi ça sert, un chef ? Dans les dîners en ville, ce sera toujours la question qui tue.
Freud avait beau se déclarer « ganz unmusikalisch » (totalement non-musicien), il n'en avait pas moins compris le fond du problème : « Les œuvres d'art font sur moi une profonde impression, spécialement les oeuvres littéraires et les sculptures, plus rarement les tableaux. J'ai été ainsi amené, dans des occasions favorables, à en contempler longuement pour les comprendre à ma manière, c'est-à-dire saisir par où elles produisent leur effet. Si je ne le puis, par exemple dans le cas de la musique, je suis presque incapable d'en jouir. Une disposition rationaliste, ou peut-être analytique, lutte en moi contre l'émotion quand je ne puis savoir pourquoi je suis ému, ni ce qui m'étreint. » Significativement, il ne pouvait approcher la musique que par le biais de l'opéra et de la mélodie - les seuls genres où les sons font sens – et aimait les chanteuses, classiques ou non : en 1890, venu à Paris assister aux leçons de Charcot à la Salpêtrière, il s'était pris de passion pour Yvette Guilbert, avec laquelle il avait échangé une correspondance nourrie, d'autant que celle-ci avait épousé quelques années plus tard le biologiste viennois Max Schiller. Dix-huit de ces lettres, conservées au Freud Museum de Londres, servent de colonne vertébrale à Je ne sais quoi, le spectacle consacré à Yvette Guilbert par la chanteuse Nathalie Joly et au CD édité pour l'occasion. Le père de la psychanalyse, qui avait interdit à sa sœur Anna de jouer du piano parce que cela rendait les femmes nerveuses et sentimentales, montre à cette occasion qu'il n'en était pas à une contradiction près. « Je suis fermé à la mystique tout autant qu'à la musique », disait-il aussi. Le voilà peut-être, le véritable fond du problème.

Je ne sais quoi, de et avec Nathalie Joly, mise en scène de Jacques Verzier. A La Vieille Grille, 1 rue du Puits-de-l'Ermite, 75005 Paris. A 19h, jusqu'au 31 décembre.
Nathalie Joly chante Yvette Guilbert. 1 CD Seven Zik – Marche la route.
jeudi 24 décembre 2009 à 10h10

Un journaliste en plein marasme (Robert Downey Jr.), un vagabond schizophrène qui joue comme personne sur un violon à deux cordes (Jamie Foxx), une amitié défiant les tabous du racisme, des maladies mentales et des différences de classe, le tout inspiré d'une histoire vraie et filmé par un cinéaste anglais (Joe Wright) connu pour avoir réalisé des succès, tels Orgueil et Préjugés et Reviens-moi, mais aussi pour souffrir lui-même de dyslexie : avec Le Soliste, Hollywood tenait un sujet comme il les aime. Le film, à l'usage des familles, sort en France pour Noël. Encore une fois, la « grande musique » cautionne un cinéma qui ne lésine pas devant le politiquement correct. Et dire qu'il y a trente ans, on faisait la fine bouche sur Music Lovers, Mahler et Lisztomania, les si réjouissants délires musico-iconoclastes de Ken Russell !


Le Soliste, un film de Joe Wright. Sortie nationale le 23 décembre.

« Un de mes trois chiens parle l'allemand », affirme le compositeur Hans Werner Henze, quatre-vingt trois ans. A-t-il, tel Lully calquant ses récitatifs sur la déclamation de la Champmeslé, noté les inflexions du cher toutou pour écrire le rôle du chien dans son poème dramatique Opfergang, inspiré des vers du poète expressionniste Franz Werfel (1913) ? « La musique s'élève avec l'âme du chien martyr, explique-t-il, en même temps qu'elle descend dans les profondeurs du cerveau humain. » Pour représenter la gent canine lors de la création de la pièce, à Rome le 10 janvier, il a choisi le ténor anglais Ian Bostridge. Celui-ci a eu raison de ne pas laisser passer l'occasion : l'histoire de la musique, de Platée au Carnaval des animaux, a beau être un vaste bestiaire, les rôles de chiens à l'âme pure n'y sont pas légion.

Opfergang, de Hans Werner Henze. Ian Bostridge, John Tomlinson, Orchestre de l'Academia di Santa Cecilia, Antonio Pappano (direction). Création mondiale le 10 janvier à l'Academia di Santa Cecilia, Rome.
mercredi 23 décembre 2009 à 12h24
« Je ne savais pas que Tosca au Metropolitan Opera de New York, c'était la Bible », déclarait il y a deux mois le très branché Luc Bondy, après la levée de boucliers provoquée par sa première mise en scène (en haut) sur le sol américain. Il ne croyait pas si bien dire : sous la pression des ligues de vertu lyriques, Peter Gelb, le directeur de la maison, envisage de reprendre la vieille production de Franco Zeffirelli (photo en bas) en alternance avec la sienne. Une sacrée gifle pour Gelb, qui s'est fait fort de mettre aux normes du XXIème siècle la plus réactionnaire des grandes scènes internationales. Cela dit, la décision finale sera affaire de finances autant que d'esthétique : si la nouvelle présentation de ce pilier du répertoire fait moins d'entrées que l'ancienne, gare à elle ! A la première de Carmen mis en scène par la non moins branchée Emma Dante à la Scala de Milan, le même Zeffirelli n'a pas manqué de crier au scandale. Une chance pour La Scala : elle n'a pas de Carmen signée Zeffirelli à son répertoire. Pour faire taire le pape de l'opéra de papa, il faudrait que les relectures des classiques soient incontestables. Et là, tout devient encore plus compliqué.
On donne toujours Bayreuth comme la dernière institution culturelle dirigée par les descendants de son fondateur. C'est oublier le festival de Glyndebourne, dans le Sussex, dirigé par la famille Christie depuis son ouverture en 1934. L'actuel directeur, Christie III, prénommé Gus, vient de convoler avec la soprano australienne Danielle de Niese, qu'il a rencontrée dans son propre théâtre en 2005, où elle chantait le rôle de Cléopâtre dans le Jules César de Handel. On est content pour eux. Ce qui est amusant dans l'histoire, c'est la fidélité de Gus à l'histoire familiale. Si son grand-père John Christie a fondé Glyndebourne, c'est pour faire plaisir à son épouse, la cantatrice Audrey Mildmay. Tous deux étaient fans de Wagner et avaient passé leur voyage de noces à Bayreuth, mais comme Miss Mildmay avait une voix à chanter Mozart, c'est à ce dernier qu'ils ont consacré leur festival. Détail troublant : Danielle de Niese n'a pas plus de voix qu'Audrey Mildmay. Cela n'a pas empêché Glyndebourne d'afficher Tristan et Isolde, mais c'était en 2003, avec Nina Stemme dans le rôle principal.
lundi 21 décembre 2009 à 18h58
Descente de la Garde Civile au festival de jazz de Sigüenza, dans la province de Guadalajara, en Espagne. Le fauteur de trouble n'est autre que le saxophoniste Larry Ochs (sur la photo), qui vient d'y donner un concert avec son ensemble Sax and Drumming Core. Un spectateur a porté plainte, alléguant, selon le quotidien espagnol El Pais, que ce qu'il avait entendu n'était pas du jazz mais de la musique contemporaine, genre qui lui était « psychologiquement déconseillé » par son médecin. Comme la direction du festival a refusé de le rembourser, l'affaire s'est envenimée. Or voilà que Wynton Marsalis en personne demande au quotidien britannique The Guardian, dans lequel il a lu le compte-rendu de cette étrange aventure, de transmettre au spectateur récalcitrant le message suivant : « Wynton Marsalis, un homme qui vous admirez sans doute, pense que vous êtes merveilleux. Il veut vous envoyer le catalogue entier de ses enregistrements, y compris l'oratorio Blood on the Fields, qui lui a valu de remporter le Prix Pulitzer en 1997 ». Consternation au Guardian. Ni le festival ni la mairie de Sigüenza ne peuvent (ou ne veulent) donner le nom du plaignant : « Il s'appelle Rafaël, ou peut-être Ramon, et a un nom de famille qui sonne catalan ». Que Wynston Marsalis défende le jazz pur et dur contre ce qu'il appelle des dérives, cela n'étonnera personne. Le plus étonnant, c'est que des médecins déconseillent la « musique contemporaine » à leurs patients aux nerfs fragiles. A quand la mention « Ecouter Boulez tue » ou « La consommation passive de John Adams peut entraîner des maladies graves » sur les disques et programmes de concert ? En attendant, le Guardian lance un appel aux festivaliers espagnols pour retrouver le jazzophile allergique.
lundi 21 décembre 2009 à 13h45
« Dès son premier essai de chorégraphe, Nijinski avait réalisé le ballet moderne », disait Maurice Ravel de L'Après-midi d'un faune (1912). Debussy, lui, n'avait rien compris au travail du danseur sur son œuvre : « Pouvez-vous imaginer le rapport entre une musique ondoyante, berceuse, où abondent les lignes courbes, et une action scénique où les personnages se meuvent, pareils à ceux de certains vases antiques, grecs ou étrusques, sans grâce ni souplesse ? » Que pensait Debussy de la pique lancée par Nijinski à Léon Bakst, le décorateur du Faune : « J'ai l'idée du décor, mais Bakst ne m'a pas compris » ? Mallarmé (mort en 1898) était content… de la musique, mais n'imaginait apparemment pas qu'on puisse en donner une traduction visuelle : « La musique évoque l'émotion de mon poème et dépeint le fond du tableau dans les teintes plus vives qu'aucune couleur n'aurait pu le rendre ».
Variations sur L'Après-midi d'un faune, le petit ouvrage du nijinskien Christian Dumais-Lvowski, met l'accent sur l'éternelle incompréhension qui règne entre créateurs et interprètes. Comme on peut le voir en ce moment au Palais Garnier, où Nicolas Le Riche danse le Faune dans sa version originelle, la musique, le décor et la chorégraphie vont toujours aussi bien ensemble. Et Ravel, qu'aurait-il dit sur son Boléro vu par Maurice Béjart ?
Crédit photo : Sébastien Mathé / Opéra national de Paris

Christian Dumais-Lvowski : Variations sur l'Après-midi d'un faune. Editions Alternatives, 63 p., 12 euros.

Ballets russes : Massine, Fokine, Nijinski. (Le Tricorne ; Le Spectre de la rose ; L'Après-midi d'un faune ; Petrouchka). A l'Opéra National de Paris (Palais Garnier), jusqu'au 31 décembre.

« Si j'enregistre des chansons tirées de vieilles musiques de films, c'est parce que les nouvelles sont moins bonnes », explique Monsieur Eddy (Mitchell) en pleine promo de son album « Grand écran ». De la soupe d'accompagnement et des bandes originales soignées, il y en a toujours eu, mais il est vrai qu'aujourd'hui, le fossé se creuse. D'un côté : les accords planants à tout faire (et rappelant immanquablement les films d'épouvante de notre adolescence), de l'autre des œuvres à part entière, ou presque. Prenez la BO d'Avatar de James Cameron. James Horner nous y ressert le thème à 100 millions de dollars de Titanic (mais sans Céline Dion), noyé dans un mélange de world music et de néo-symphonisme hollywoodien. L'opposition monde tribal - univers technologique qui est au coeur du film le lui permettait. Il a voulu « faire œuvre », mais n'allait tout de même pas renoncer à l'aspect (très, très) grand public de l'entreprise.En revanche pour Tetro, le nouveau film de Francis Ford Coppola, Osvaldo Golijov se la joue haut de gamme. Nourri de Piazzola (il est né en Argentine) et de George Crumb (son professeur aux Etats-Unis), joué par le Quatuor Kronos et chanté par la diva new age Dawn Upshaw, enregistré - comme Mozart et Beethoven - sous étiquette Deutsche Grammophon, ce pur représentant du courant « néo » n'allait pas se contenter d'accompagner des images. Résultat : sa partition, criblée de citations, veut trop en dire. Au fond, Monsieur Eddy a raison : au cinéma, « populaire » et « original » sont aujourd'hui deux adjectifs qui ont du mal à aller ensemble.

James Horner : Avatar. 1 CD Atlantic Records
Osvaldo Golijov : Tetro. Dawn Upshaw (soprano), St Lawrence String Quartett,. 1 CD Deutsche Grammophon (dist.Universal)

Coup d'envoi des programmes de fin d'année sur les chaînes du service public : sur France 3 Le Bourgeois Gentilhomme avec Christian Clavier, qui a déjà été, la saison dernière, un morne Malade imaginaire. Dans sa volonté de faire riche, le réalisateur Christian de Chalonge a installé la famille Jourdain dans un manoir… de vrai gentilhomme. On ne rit pas : la pièce est jouée sobre et réaliste, ce qui fait ressortir son cynisme. Rien ne rappelle qu'il s'agit d'une comédie-ballet, et la turquerie finale est escamotée. Signe des temps : la musique de Lully est réduite à ses deux thèmes les plus connus (l'ouverture et le Menuet du Maître à danser), mais interprétée dans un style impeccablement baroque, bien éloigné des arrangements de tradition à la Comédie-Française (signés André Jolivet, Dominique Probst ou Michel Colombier, quand il ne s'agit pas d'un mélange de Lully et de Richard Strauss). En tout cas la dichotomie entre le jeu série-télé des acteurs et cette volonté de faire époque ne choque pas, alors qu'à y bien regarder, elle est pour le moins étrange. Il est vrai que pour intriguer le public, il faut maintenant faire de Monsieur Jourdain un marchand d'articles de sport (et le faire jouer par Jean-Marie Bigard), ou tenter de retrouver les sons et les codes de la superproduction musico-théâtrale créée à Chambord en 1670, comme l'ont fait récemment le chef Vincent Dumestre et le metteur en scène Benjamin Lazar. Après tout, c'est grâce au Bourgeois Gentilhomme que le nom de Lully est passé à la postérité.
samedi 19 décembre 2009 à 09h35

Un coup de scie dans la porte coupe-feu d'un entrepôt, et voilà les décors et costumes de l'Opéra de Lyon couverts d'une fine et redoutable poussière d'amiante. Ou l'on annule une partie des spectacles, ou l'on reconfectionne le tout à l'identique. C'est la tunique de Nessus façon Greenpeace ! Selon la même logique, prend-on le soin d'analyser les toiles et tissus qui nous viennent du passé ? Peut-être que des substances redoutables se cachent dans les robes mi-peintes mi-brodées de Sarah Bernhardt, ou, plus près de nous, dans les costumes du TNP de Jean Vilar, tels qu'ils ont été exposés il y a deux ans au Palais des Papes d'Avignon. Rien de plus fascinant qu'un costume, froissé, usé, imprégné du parfum de celui ou de celle qui en a été le locataire. La robe rouge que portant Maria Callas dans Anna Bolena mis en scène par Luchino Visconti en dit bien autant que toutes les photos du spectacle. Sans revenir à la malédiction des pharaons et aux substances mortelles censées imprégner les bandelettes des momies, on peut imaginer de bien réels dangers véhiculés par les décors et costumes qui nourrissent notre imaginaire. Jadis, lorsque le rideau de l'Opéra ou de la Comédie-Française se levait, une odeur particulière - mélange de poudre de riz et de désinfectant -, se répandait dans la salle, comme si on ouvrait une vieille malle, comme si on libérait des fantômes. On ne parlait pas en ce temps-là des méfaits de l'amiante, mais après tout, de quoi nous protégeaient ces substances au parfum si prégnant ?

samedi 19 décembre 2009 à 16h20
Le New York Times du 18 décembre relate un récital la violoniste Kelly Hall-Tompkins, membre actif de l'association Music Kitchen (Musique cuisine. Devise : « Nourrissez votre âme »), dans l'abri de nuit de l'église luthérienne de la Sainte Trinité. Elle-même membre de l'Orchestre du New Jersey, Mrs Hall-Tompkins s'assure pour ces concerts le concours de collègues qui ne sont pas les derniers venus, comme le pianiste Emanuel Ax ou le hautboïste allemand Albrecht Meyer. Une façon utile de rôder des programmes que l'on va donner ensuite dans le circuit commercial. L'article déborde de bons sentiments, avec déclarations enflammées des artistes et témoignages touchants des SDF : au pays du struggle for life, la charité publique a des allures ancien-régime. Ici, on est prié de s'apitoyer devant le Téléthon, mais on ne se demande pas pourquoi nombre de sans abri préfèrent dormir dans la rue plutôt que de se laisser entraîner dans la jungle des centres d'hébergement. Il ne manquerait plus qu'on y donne aussi des concerts !
Crédit photo : Pete Ceccia/www.musickitchennyc.org
vendredi 18 décembre 2009 à 16h52

La tonalité du chant des baleines bleues a chuté de 30%. C'est McDonald (Mark, un acousticien des océans du Centre de recherche de Bellevue, dans le Colorado, et non le service promo des restaurants) qui le dit. Aux mille questions que se posent déjà les scientifiques sur la signification de ces mélopées venues d'un autre monde, s'ajoute désormais celle-ci. « C'est un phénomène mondial, explique McDonald, qui a commencé à placer des détecteurs il y a huit ans dans le Pacifique. Toutes les baleines de la planète déplacent leurs fréquences vers le bas, et l'on n'arrive pas à comprendre pourquoi. Cela s'est fait régulièrement, année par année, avec un ensemble parfait. Au début, nous avons cru que les détecteurs étaient détraqués. Nous nous sommes alors aperçus que le processus remontait aux années 1950, et probablement bien en deçà ». Sans vouloir comparer ces mammifères marins aux mammifères terrestres que nous sommes, sans tenter non plus un parallèle qui serait peu galant entre les baleines et les cantatrices, on peut se demander si la voix humaine ne prend pas le même chemin. Les voix haut placées, voire aigres des films d'avant-guerre ne sont-elles dues qu'aux techniques d'enregistrement de l'époque ajoutées à une émission vocale témoignant d'un temps où le micro n'était pas généralisé ? Question de timbre davantage que de hauteur : lorsqu'on compare Mado Robin et Natalie Dessay, reines du contre-fa à un demi-siècle de distance, la première parait chanter plus haut que la seconde. Question de mode aussi : la fumeuse existentialiste du Saint-Germain d'après-guerre se devait d'avoir la voix grave, genre Marguerite Duras. Le phénomène affecte les hommes, mais c'est moins sensible. Et pourtant, chez les baleines bleues, il n'y a que les mâles qui chantent.

vendredi 18 décembre 2009 à 16h43

Qui a dit que le Président de la République ne s'intéressait pas à la culture ? Il vient en tout cas d'accéder à la demande de Frédéric Mitterrand de consacrer, dans le cadre du grand emprunt, sept cent cinquante millions d'euros à la numérisation des biens culturels. Le Centre National du Cinéma, les grands musées, la Bibliothèque Nationale de France, l'Institut National de l'Audiovisuel, l'Opéra de Paris et la Cité de la Musique sont concernés. La BNF est bien sûr en première ligne, puisque cette manne répond à la volonté de Nicolas Sarkozy de ne pas laisser, via Google, « partir notre patrimoine à l'étranger ». On saura fin janvier comment sera découpé le gâteau. Quelles miettes vont rester aux institutions musicales une fois que les mastodontes auront été servis ? Pour se consoler, on se dira que parmi les milliers d'heures de programmes de télé et de radio (600 000 sont déjà numérisées) issus du fonds de l'INA, se cachent quelques rêves de mélomanes. Quant à la BNF, elle conserve la plus grosse collection mondiale d'enregistrements de chansons françaises. Callas versus Piaf, c'est bien dans le style (musical) du ministre de la Culture.

mercredi 16 décembre 2009 à 11h34
Ca y est : le biopic s'attaque à Maria Callas. C'est Penélope Cruz qui va imiter la diva dans le film du Britannique Niall Johnson (La Voix des morts), tiré de la biographie d'Alfonso Signorini : Fière et fragile Callas (Editions du Rocher). Nous sommes prévenus : ce n'est pas la carrière de la chanteuse qui sera mise en avant, mais sa relation orageuse avec Aristote Onassis. Dans une interview donnée au magazine The Observer, le producteur Stephen Margolis explique que « Callas avait une voix merveilleuse, mais (que) son talent était un fardeau. Elle devait se battre non seulement avec la myopie qui la rendait presque aveugle sur scène, mais aussi avec sa rivale Renata Tebaldi ». Et pour achever de nous rassurer, il nous révèle qu'un des climax du film sera la transformation de la grosse cantatrice en star glamour. Reste à savoir si Penélope Cruz sauvera l'entreprise, comme Marion Cotillard a sauvé La Môme. Franco Zeffirelli doit se frotter les mains : comparé à celui-ci, son film Callas Forever, avec Fanny Ardant, finira bien par passer pour un chef-d'œuvre.
mercredi 16 décembre 2009 à 14h45
Ca y est : après un départ piano-piano, le Blu-Ray distance le DVD. Les lecteurs ne sont pas plus chers, et les foyers s'équipent progressivement d'écrans adéquats. Le CD, lui, n'a pas été détrôné par le SACD, mais sa disparition est toujours annoncée. Info, intox, effets d'annonce téléguidés par les fabricants et revendeurs ? En tout cas, le clivage des générations est bien réel. En gros, les vieux regardent leurs disques avec l'œil de Scarlett O'Hara à la veille de quitter Tara, tandis que les jeunes garnissent leur baladeur MP3 sans se demander si la disparition des chers boitiers est ou non une perte irréparable. Comme il l'explique dans un papier plein de nostalgie, le critique musical du Boston Globe, lui, a coupé la poire en deux : il numérise sa discothèque, mais conserve dans le sous-sol les pochettes auxquelles il va régulièrement rendre visite. Pour cela, il faut évidemment avoir un baladeur MP3 genre iPod, mais ne pas être logé dans un T3. Il raconte aussi qu'il a vraiment découvert le Quatuor en sol mineur de Brahms par Arthur Rubinstein et les Pro Arte le jour où un ami le lui a fait entendre en 78 tours. Poussé à ce stade, le fétichisme réunit les générations. Pour le jazz et le rock, les d'jeunes mangeurs de MP3 ne jurent que par le 33 tours vinyle. Pour le classique, ils remontent jusqu'au 78 tours en gomme-laque. Et le Blu-Ray dans tout ça ? Encore un qui va finir au sous-sol.
mardi 15 décembre 2009 à 08h53

Pas plus que le dossier (par ailleurs excellent) que lui a consacré en octobre Le Magazine littéraire, les diverses études, actes de colloques, essais et monographies qui se multiplient à propos de Patrick Modiano ne tiennent compte de certains aspects musicaux de ses textes. Pas de la « petite musique » (au sens tchékhovien) dont, au contraire, ils nous rebattent les oreilles, ni même du rythme subtil qui donne une respiration particulière à ces quêtes improbables d'un passé qui se dérobe, mais des résonances affectives provoquées par certains noms (de personnes, de rues, de villes), par leur galbe sonore, par la façon dont ces syllabes, ces mots, ces numéros de téléphone même (Auteuil 15 28) entretiennent l'ambiguïté, nous renvoient à un monde disparu, nous rendent complices des fantômes qu'ils évoquent tout en entretenant notre angoisse de découvrir (ce qui n'arrive pourtant jamais) qui sont ces gens dont la trace ne veut pas s'effacer. Les titres mêmes des romans de Modiano sont musicaux, à la manière de ces leitmotives qui s'impriment dans la mémoire, y fleurissent, y entretiennent d'indétectables correspondances : Chien de printemps, Fleurs de ruine, Des Inconnues, Vestiaire de l'enfance, Dans le café de la jeunesse perdue. Et puis les noms, de femmes d'abord : La petite Bijou, Dora Bruder, Blanche-Neige ; des revenants ensuite (souvent des pseudonymes) et des lieux qu'ils ont hantés : Van Bever, Louki, Annet, La Houpa, Maurice Raphaël, Arthur Adamov (tiens, un personnage vrai, un écrivain, comme par hasard), l'hôtel de Lima, la rue Vineuse, l'avenue du Nord. Technique de romancier, direz-vous. Proust a consacré aux noms des chapitres célèbres. Simenon sait lui aussi faire chanter noms et lieux, et n'a pas son pareil (si ce n'est Modiano) pour faire ressurgir des mélodies du plus loin de l'oubli (un titre de Modiano, encore). Cela dit, Modiano, comme Simenon d'ailleurs, ne parle presque jamais de musique. Mais alors que fait ce post sur un blog intitulé Musikzen ?

Le Magazine littéraire, octobre 2009. Dossier Patrick Modiano
Bruno Blanckeman : Lire Patrick Modiano. Librairie Armand Collin « Ecrivains au présent ».

mardi 15 décembre 2009 à 11h39
“Un hymne à l'optimisme, augurant pour la musique et la culture de notre pays un avenir lumineux”. C'est ainsi qu'est annoncé le concert, retransmis en direct sur la RAI 1 et Radio 3, que donnent le 20 décembre Riccardo Muti et son Orchestre des Jeunes “Luigi Chgerubini” dans l'hémicycle du Sénat italien, au Palazzo Madama de Rome. Un premier concert, il y a trois ans, a remporté un large succès. Cette fois, c'est la Cinquième symphonie de Beethoven qui est au programme. La recette sera versée à l'Hôpital Bambino Gesù. Que dirigerait Pierre Boulez en direct du Palais Bourbon ou du Palais du Luxembourg? La Symphonie Funèbre et triomphale de Berlioz ? Le symbole ne serait pas le même. Un choeur des ministres sur une musique de Luc Plamondon ferait davantage l'affaire. A noter qu'à Rome, le Président de la République Giorgio Napolitano sera présent, mais que Silvio Berlusconi n'est pas annoncé. Pour lui, en ce moment, la musique elle-même n'adoucit pas les moeurs.
L'Orchestre Philharmonique de New-York a trouvé le bon filon : c'est Alec Baldwin qui présente depuis le mois d'octobre ses concerts hebdomadaires retransmis par la radio WFMT. « Dans un monde où la musique a de moins en moins de visibilité, un tel ambassadeur est de l'or pur », se réjouit Alan Gilbert, le directeur de l'Orchestre, tandis que l'acteur réplique modestement : « Je ne me considère pas comme un membre du NYPO. Tout juste comme le passeur de balles ». Et de renchérir : « Il aurait été plus évident d'aller chercher des acteurs de théâtre comme Glenn Close, Kevin Kline ou Sigourney Weaver, mais non, c'est justement la star d'un des shows télévisés les plus frivoles qu'ils sont allés chercher ». On ne sait pas encore si l'audience des concerts a fait un bond, mais la presse et le net ont largement relayé l'information, et le buzz fonctionne à plein. Avis à ceux qui voudraient encore prendre un air doctoral pour parler de la musique.
Robin Ticciati (26 ans), Andris Nelsons (31 ans), Lionel Bringuier (23 ans), Ilan Volkov (33 ans), Vasily Petrenko (33 ans), Kirill Karabits (33 ans), Vladimir Jurowski (37 ans), Daniel Harding (37 ans), Tugan Sokhiev (33 ans), Gustavo Dudamel (28 ans) : tous sont chefs d'orchestre, et déjà en pleine carrière. La plupart sont en charge d'orchestres importants, et quelques-uns, comme Gustavo Dudamel, d'ores et déjà des stars. Cela n'empêchera pas la sélection naturelle de faire son office. Les plus solides feront leur chemin et les autres tomberont simplement de plus haut. L'époque, en tout cas, est bien révolue où Wilhelm Furtwängler traitait le jeune Georg Solti de présomptueux parce qu'il avait osé diriger Tristan et Isolde à l'Opéra de Munich avant de s'y essayer dans un théâtre de province. Ce qu'on a moins remarqué, dans ce phénomène très médiatisé, c'est son côté génération spontanée. Il y a encore dix ans, Claudio Abbado, Riccardo Muti et leurs cadets Simon Rattle, Esa-Pekka Salonen et Valery Gergiev, lesquels avaient tant bien que mal succédé aux grands disparus (Karajan, Bernstein, Celibidache), étaient donnés comme les dernières grandes pointures d'une profession en voie d'extinction, menacée par la crise du disque et la marginalisation de la musique classique. Aux dernières nouvelles, la toute puissante agence IMG Artists annonce l'arrivée sur le marché d'un jeune Vénézuélien qui va faire prendre un coup de vieux à son compatriote Dudamel et à tous les autres. Il s'appelle Ilitch Rivas, et il a seize ans.

De haut en bas : Tugan Sokhiev, Andris Nelsons, Lionel Bringuier, Gustavo Dudamel. 
Si les machines volantes de Léonard de Vinci fonctionnent comme ses instruments de musique, l'espace aérien n'est pas près d'être sécurisé. A l'occasion de l'exposition l'Atelier de Leonard da Vinci, à New York, le facteur Edoardo Zanon a construit un clavi-viola (en français : clavecin-alto) selon les plans figurant dans le Codex Atlantico, le recueil de dessins le plus important laissé par l'auteur de La Joconde, et conservé à la Bibliothèque Ambrosiana de Milan. Cet instrument digne du professeur Tournesol, destiné à combiner cordes pincées et cordes frottés, legato et staccato, était prévu pour faire l'économie d'un exécutant, mais il nécessite tout de même la présence d'un assistant, employé à tourner une roue entraînant elle-même une courroie de coton faisant office d'archet, tandis que l'interprète, sur lequel le clavi-viola est fixé à la poitrine et à une jambe à l'aide d'un harnais, doit marcher pour activer le mécanisme, ce qui lui permet, par exemple, d'accompagner commodément une procession. Comme on peut l'entendre en visionnant cette vidéo, le mécanisme en question fait beaucoup de bruit, défaut qu'Edoardo Zanon prévoit d'éliminer en le remplaçant par un moteur électrique. Cela, Léonard ne l'avait pas inventé, laissant par là même entrevoir les limites de son génie.
vendredi 11 décembre 2009 à 13h44

L'ethno-minéralogiste Erik Gonthier peut être content : entre les travaux du Palais de Chaillot et la migration d'une partie des collections au musée des Arts Premiers, les lithophones subsahariens néolithiques du Musée de l'Homme n'ont pas souffert. Ces curieux sucres d'orge de pierre (lithos en grec) comptent parmi les premiers instruments de musique. A la différence de l'arpeggione et du glass harmonica, le lithophone a traversé les siècles. On le retrouve en Inde comme au Kenya, en Chine aussi bien qu'en Afrique du nord. Il est l'ancêtre du xylophone, des marimbas et du glockenspiel, le jeu de clochettes de Papageno dans La Flûte enchantée.

Certains de ses avatars européens sont troublants. Ce sont les Musical Stones of Skiddaw, construites en Angleterre dans la première moitié du XIXème siècle, où la rugosité de quatre claviers de pierres alignées contraste avec le raffinement bourgeois d'un coffrage genre piano de famille, et le Steinspiel (jeu de pierres) utilisé par le compositeur allemand Carl Orff, lequel ne rêvait que de retrouver la musique au son de laquelle Wotan montait au Walhalla. On peut préférer imaginer nos grands pères homo sapiens accompagnant leurs chants du son des ces stalactites montés en jeux et frappés d'une baguette de pierre ou de bois, le tout dans l'acoustique de cathédrale de grottes peintes à fresque et éclairées par des torches fumantes. Cérémonies religieuses, rites funéraires, teufs d'enfer façon Famille Pierrafeu ? Tout cela sans doute. Quand on va au concert, il est peut-être bon d'y penser.

ionique. Un drôle de mot inventé dans les années 1950, ajoutant à « bio » (la vie) le suffixe - ic (à la manière de) et signifiant imiter la nature quand celle-ci ne fonctionne plus. Or c'est une ancienne pianiste, la Catalane Maria Antonia Iglesias, qui a testé les gants bioniques, destinés à remplacer ses doigts nécrosés par la faute d'un pneumocoque. La señora Iglesias se réjouit des performances de ces gants, équipés d'un système permettant de commander à sa main comme si ses doigts étaient encore là et en particulier de saisir un objet sans l'écraser. On pense à ces pianistes dont les doigts ont un jour refusé de fonctionner (Leon Fleisher, Murray Perahia, Michel Béroff), à ces musiciens atteints de surdité (Beethoven bien sûr, mais aussi Fauré), à ces peintres qui ne voient plus, ou dont les mains sont frappées de rhumatismes, comme Renoir, lequel à la fin de sa vie faisait attacher ses pinceaux à ses doigts douloureux. Reste à inventer le gant bionique qui permettra aux pianistes handicapés de jouer comme avant. Il ne s'agira plus, à l'époque, de vendre son âme au diable, comme dans La Main enchantée de Gérard de Nerval, dont Maurice Tourneur a tiré en 1943 un des grands films fantastiques français : La Main du Diable
vendredi 11 décembre 2009 à 13h39
Prononcez le nom de Lully, et tout le monde est mal à l'aise. Pourquoi ? Parce que sa musique (hormis le menuet du Bourgeois Gentilhomme) a été oubliée pendant trois siècles ? Parce que ladite musique nous semble à la fois très proche et très lointaine ? Parce que (corollaire de la précédente remarque), on ne savait plus comment la jouer et qu'on se pose encore des questions à ce propos? Tout cela, c'est le lot d'une grande partie du répertoire ancien et baroque. Le personnage alors ? Ce Florentin devenu plus français que le roi de France, ce séducteur se rendant indispensable à la Grande Mademoiselle et dansant de conserve avec le jeune Louis XIV, ce ministre de la communication avant la lettre, offrant au souverain des harmonies dignes du soleil qu'il prétend incarner, inquiète encore. Molière n'en a pas fait moins, mais il a justement été la victime de Lully, lequel l'a laissé tomber pour aller inventer la tragédie lyrique, tellement plus représentative du génie français que les comédies ballet dont ils avaient tous deux régalé leurs contemporains. Un étranger qui prend la place des autochtones, un ambitieux qui n'a peur de rien, une éminence grise qui fait en sorte de ligoter toute opposition… Il y a bien là de quoi relancer le débat sur l'identité nationale. Le documentaire d'Olivier Simonnet qui passe sur Arte le 28 décembre est intitulé Lully l'incommode. Il ne tente pas de blanchir le personnage, mais insiste sur le fait qu'il n'a pas été ingrat avec tout le monde, ainsi que l'indique son soutien au jeune Marin Marais. A chaque époque on retrouve ces habiles incommodes qui cristallisent le génie du moment et mangent le pain convoité par tous. Quand ils apparaissent dans le milieu musical, on les traite de Lully. Ce doit être cela qu'on ne lui pardonne pas, à Lully.

Lully l'incommode, d'Olivier Simonnet. Arte, lundi 28 décembre à 23 h.
jeudi 10 décembre 2009 à 13h48
Des murs rouges, une cinquantaine de tables, un grand bar : c'est le Poisson Rouge, un restaurant tendance de Greenwich Village, à New York. Au milieu, un piano. Particularité de l'endroit : on y entend du classique. Ce soir, Gabriel Kahane, compositeur et partenaire d'Elvis Costello, chante Schubert, accompagné par le jeune pianiste Jonathan Biss. « C'est dans des lieux comme celui-ci, et pour un public comme le nôtre, que ces Lieder ont été composés », explique-t-il. Un peu plus loin dans le Village, le Fat Cat, un bar pour étudiants, organise des lundis musicaux, et ne désemplit pas.
Ici, l'expérience a été tentée, mais n'a jamais vraiment marché. Les concerts de Lou Landes, un restaurant proche de Montparnasse, ont eu leur heure de gloire, mais on se souvient aussi, dans divers lieux éphémèrement branchés, de ces soupers lyriques qui viraient au fou rire, où la (fausse) serveuse posait son plateau pour chanter La Traviata et où le (non moins faux) barman adressait la Sérénade de Don Giovanni à la dame du vestiaire. Même si les artistes confirmés ne pensaient pas déchoir en allant cachetonner dans des restaurants, adapteraient-ils leur style au lieu ? Les instrumentistes prendraient-ils des airs de jazzmen et les chanteurs s'inspireraient-ils d'Yves Montand dans Les Berceaux de Fauré ? De l'autre côté de l'Atlantique, l'accession au classique est encore un facteur d'ascension sociale, et l'on accepte mieux qu'un artiste se comporte dans un bar comme il le ferait à Carnegie Hall, ou qu'il passe sans complexe de Schubert à Costello.
mercredi 9 décembre 2009 à 11h57
La musique est un médicament, ne pas dépasser la dose prescrite. Aristote en parlait déjà, et avant lui les Mésopotamiens, que l'on crédite d'avoir inventé la musicothérapie. Le dernier en date à saisir le filon est un chirurgien du Massachusetts Hospital (Etats-Unis), pianiste à ses heures, et nommé Claude Conrad. Pour une intervention de routine, le Dr Conrad écoute les Préludes et fugues (lesquels ?) de Bach, une « musique structurante et analytique ». Quand il s'agit en revanche de traiter d'urgence un grand brûlé, il met de la techno ou du rap. Dans l'unité de soins intensifs qu'il dirige, il a testé ses malades : une heure de mouvements lents de Sonates pour piano de Mozart, et voilà que leur pression artérielle diminue, et que les hormones de stress se calment. Il a testé aussi ses confrères : le folk et le death metal ont un peu ralenti leur travail, mais n'ont pas affecté leur précision, alors que Mozart a amélioré cette dernière, sans modifier leur rythme. Mauvais camarade, un de ses collègues-cobayes, le Dr David Rattner, a déclaré que la musique le détend, mais qu'il écoute de tout, et qu'il serait incapable de dire ce qu'il a dans les oreilles quand il est concentré sur son travail. Résultat des observations : le classique est calmant, le moderne dynamisant, et la musique en général bonne pour la santé. Oubli significatif : le Dr Conrad ne se pose pas la question de la consonance et de la dissonance. Le classique, c'est Bach et Mozart. Faire écouter Schoenberg et Boulez à un chirurgien en train d'opérer, c'est exposer le patient à une boucherie indigne des disciples d'Hippocrate.
Plan fixe sur une Citroën qui s'éloigne et franchit un pont. Le mot « fin » apparaît. Une voix off féminine annonce que le bonus écologique et la prime à la casse du gouvernement vont bientôt baisser. En fond sonore, Maria Callas chante « Dammi tu forza, o cielo », au 2ème acte de La Traviata : « Donne-moi du courage, ô ciel. Et maintenant il faut lui écrire. Que lui dire ? » Pour une fois, la publicité utilise l'opéra avec un peu de finesse. Nous sommes loin du Barbier de Séville parfumé au café ou de La Reine de la Nuit comptant les grains de riz. A moins qu'il ne s'agisse d'une coïncidence. Comme dit Jean-Luc Godard, qui s'y connait en collages sémantiques : « Avec une musique adéquate, n'importe quelle image prend un relief insoupçonné ».

En vrai, les choristes ne sont pas tous des blondinets de cinéma. A Nantes, le mardi dans une salle prêtée par la Mairie, ce sont des SDF qui se réunissent pour chanter. L'idée est née de la rencontre d'un ingénieur à la retraite et d'un tatoué en galère surnommé le Gaulois, rapport à ses bacchantes façon Assurancetourix. Au début, ils étaient quelques-uns qui venaient chanter la Chanson de l'Auvergnat de Brassens autour du cercueil de leurs copains morts. Et puis ils se sont pris au jeu et ont élargi leur répertoire. Tout n'est pas rose pour autant : par exemple les répétitions ont lieu avant 15 heures, parce qu'après, c'est plus difficile de rester en mesure avec un verre dans le nez. Bon, ils n'ont pas encore de contrat pour la Folle Journée, mais quand même, à la prochaine Fête de la musique, ils vont donner leur premier récital dans un village de Vendée. Comme quoi les voies de la musique sont impénétrables.

mardi 8 décembre 2009 à 16h40
A New York, les troupes rivales sortent les couteaux. Le MET et le New York City Opera ? Pas du tout : le Bleecker Opera et l'Amore Opera, tous deux issus de l'Amato Opera, un mini MET de trois cents places situé dans l'East Village. Après la disparition de son épouse et collaboratrice Sally Amato, Anthony Amato, directeur, chef d'orchestre et impresario, a décidé de mettre fin avec Les Noces de Figaro à une aventure commencée en 1948 avec Le Barbier de Séville. On n'imagine pas le nombre de chefs, chanteurs et metteurs en scène qui ont fait leurs débuts dans ce théâtre de poche où l'on n'hésitait pas à monter le répertoire le plus exigeant, avec quatre bouts de bois, un impeccable professionnalisme et une naïveté qui serait qualifiée chez nous de ringardise. L'Amato était soutenu par la ville et par la communauté italienne de New York, qui trouvait là un symbole de sa participation à la vie culturelle de son pays d'adoption. Or voilà que le Bleecker Opera, créé par Irene Kim, la nièce d'Anthony Amato, revendique haut et fort l'héritage, tandis que l'Amore Opera, dirigé par Nathan Hull, qui fut pendant dix ans baryton, metteur en scène et webmaster (sic) chez les Amato, se targue d'être le véritable dépositaire de l'esprit-maison. Le Bleecker ouvre sa première saison avec L'Amour des trois Rois, une rareté d'Italo Montemezzi, alors que l'Amore débute plus classiquement la sienne avec La Bohème de Puccini. Transferts, trahisons, passages d'une troupe à l'autre se multiplient. L'affaire prend des allures de Roi Lear chez les Sopranos ou d'East Village Side Story. Qu'attendent Martin Scorcese ou Woody Allen pour en faire un film, ou, mieux, un opéra ?
On nous avait annoncé la chaleur du sud, le poids de la religion, la libération de la femme, la révolte des exclus, la misère de l'enfance dégradée à travers le regard d'Emma Dante la Palermitaine, la metteur en scène qui nous parle de la vraie vie. Et l'on a eu sur Arte, en léger différé de la Scala de Milan, une Carmen proprette et traditionnelle, parsemée d'images propres à ravir les amateurs de dramaturgie prémâchée. Celle qui a fait frémir les Parisiens avec sa compagnie Sud Costa Occidentale au Théâtre du Rond-Point, a été, comme tant d'autres, mise au pas par la machine à broyer l'imagination qu'est l'opéra. De Werner Herzog à Lev Dodine, la liste des victimes est interminable, une des dernières étant le cinéaste Abbas Kiarostami, dont la relecture annoncée de Cosi fan tutte au festival d'Aix n'a pas dépassé un peu dérangeant premier degré. Ironie du sort, cette Carmen était décorée par Richard Peduzzi, qui avec Patrice Chéreau a si bien su être lui-même sans trahir les oeuvres. Peter Brook a bien eu raison, avec La Tragédie de Carmen, de passer au kärcher l'opéra de (grand-)papa. Et si encore cette Carmen scaligère (quel vilain mot !) était musicalement exceptionnelle…
dimanche 6 décembre 2009 à 14h08

Glenn Gould, un sex-symbol ? En France, on est toujours resté discret sur la question, la doxa gouldienne étant avant tout transmise par les documentaires (instructifs) de Bruno Monsaingeon et les livres (dévôts) de Jacques Drillon. A Toronto, la ville du reclus des studios, deux cinéastes, Peter Raymont et Michèle Hozer, ont sauté le pas dans leur film Genius Within, the inner life of Glenn Gould (La Vie intérieure de Glenn Gould). Ils ont, « à l'américaine », interviewé amis, amants et collaborateur du pianiste, et tenté d'analyser le phénomène. Leurs conclusions ne sont pas des scoops. Ils parlent de la craquante maladresse et de la passion communicative de Gould, du mélange very exciting d'exhibitionnisme (il adorait être photographié) et de phobie du contact qui le caractérisait, de l'art avec lequel il manipulait les médias. Ils insistent sur sa liaison avec Cornelia Foss, l'épouse du compositeur Lukas Foss, et comparent son pouvoir de séduction à celui de Woody Allen, à ceci près que ce dernier n'a jamais eu un physique de play boy, alors que le jeune Gould était surnommé le Warren Beatty, voire le James Dean du piano. Après tout, la stratégie de Gould - tenir le monde à distance pour mieux le contrôler, être de son temps tout en prétendant s'en extraire - est le B à Ba de la staritude. Reste que durant les cent-dix minutes que dure le film, on voit Gould jouer, parler, vivre. C'est là-dessus qu'insistent les critiques. C'est pour cela qu'on attend le film.

dimanche 6 décembre 2009 à 19h26

Une vingtaine d'hommes et de femmes en noir tenant des iPhones et équipés, à chaque poignet, d'un haut-parleur ressemblant à un gros bracelet-montre, deux ordinateurs sur des piédestaux, un chef donnant le départ d'un long accord annonçant un moderne Or du Rhin : sommes-nous à Bayreuth dans un futur hypothétique ? Assistons-nous à une cérémonie initiatique ? Partons-nous à la recherche du son primordial ? Un peu de tout cela : George Essl, le chef, est professeur assistant de génie informatique et de musique à l'Université du Michigan, créateur de l'ocarina App, ou premier instrument de musique pour l'iPhone, directeur du Michigan Mobile Phone Ensemble et co-directeur du Stanford Mobile Phone Orchestra. Les étudiants, eux, ont appris à reproduire sur iPhone le son des instruments traditionnels, ou à en inventer de nouveaux, virtuels, donc sans limites. Après l'Ouverture 1812 de Tchaikovski jouée par mille portables programmés, voici la telephone music au naturel, et dans ses oeuvres. Un grand concert est programmé le 9 décembre. On est prié d'éteindre son portable.

samedi 5 décembre 2009 à 20h11

Catégories 95 à 107 sur 109, après « Best Remixed Recording » et avant « best music video » : c'est la place de la musique classique dans la liste des nominés aux 52èmes Grammy Awards, les grands prix du disque aux Etats-Unis. A la cérémonie des nominations, le 2 décembre à Los Angeles (la proclamation du palmarès aura lieu le 31 janvier), les artistes classiques ne sont pas venus : ils passaient trop tard. On peut, après cela, trouver tous les défauts aux Victoires de la Musique Classique : elles, au moins, sont diffusées en prime time à la télévision. De même que les Victoires sont franco-françaises, les Grammy sont américano-américains : on y trouve le Concerto pour piano d'Esa-Pekka Salonen avec l'Orchestre de … Los Angeles, la 8ème Symphonie de Mahler par James Levine et le Symphonique de Boston, la Messe de Leonard Bernstein par Marin Alsop et l'Orchestre de Baltimore, L'Enfant et les Sortilèges de Ravel par Alastair Willis et l'Orchestre de Nashville, les chanteurs Renee Fleming, Susan Graham et Lorraine Hunt, et parmi les compositeurs, les « néos » George Crumb, Jennifer Higdon, Arvö Pärt, Roberto Sierra et Yehudi Wyner. La musique a beau être un langage universel, les goûts et les couleurs en matière d'interprétation sont décidément affaires de clochers.

samedi 5 décembre 2009 à 10h20
 

Déception chez les fans : Dan Brown n'écrira jamais un Stradivarius Code. C'est la faute à une douzaine de chercheurs français et allemands, qui se sont penchés sur les vernis utilisés par le luthier, et les ont soumis au diagnostique du synchrotron Soleil, le grand instrument électromagnétique inauguré en 2006 par Jacques Chirac à Saint-Aubin (Essonne), et destiné à accélérer les particules élémentaires (au grand dam de Claude Allègre, lequel roulait, quand il était ministre de la Recherche, pour un système britannique). Et qu'ont-ils découvert, ces dignes scientifiques ? Tout simplement que le vernis en question était constitué de deux fines couches, la première à base d'huile - comme celle qu'utilisent les peintres pour préparer leur toile -, la seconde mélangeant huile et résine de pin, le tout étant destiné à donner aux instruments l'inimitable teinte rouge qui est la signature du maître. Et ça, on le savait déjà, les livres de compte de Stradivarius indiquant l'achat réitéré de sandaraque, de benjoin et de quelques autres épices. Le secret du son, lui, reste intact, et les légendes qui vont avec, la plus célèbre étant que le luthier rangeait ses instruments sous le lit conjugal dans le but de leur transmettre l'énergie dégagée par les folles nuits qu'il y passait avec son épouse. Après tout, Dan Brown pourrait se mettre à un Synchrotron Soleil Code, où il nous expliquerait le rôle ésotérique d'un appareil de quatre-cents millions d'euros destiné à analyser des couches de vernis.

vendredi 4 décembre 2009 à 11h04

Le Sacre du printemps, au Théâtre des Champs-Elysées, dans la chorégraphie de Nijinsky telle que l'a reconstituée le Geoffrey Ballet en 1987 : avec une scène d'ouverture comme celle-là, le film Coco et Igor part sur les chapeaux de roues. On imagine que le réalisateur Jan Kounen (connu pour son adaptation de 99 euros de Frédéric Beigbeder) a pensé au tabac qu'avait fait en 1981 le film de Claude Lelouch Les Uns et les autres grâce au Boléro de Ravel dans la version Béjart. Tant pis, après cela, si l'aventure entre Chanel et Stravinsky dérape dans le roman-photo. Chris Greenhalgh, l'auteur du best seller dont le film est tiré, a récidivé avec la love story d'Ingrid Bergman et du photographe Robert Capa. Celui qui en tirera un film aura plus de mal à y trouver matière à danser.

Coco et Igor, de Jan Kounen, avec Mads Mikkelsen et Anna Mouglalis. Sortie le 30 décembre.

jeudi 3 décembre 2009 à 12h38

Ce n'est pas pour crier cocorico, mais parmi ses dix grands souvenirs de concerts de l'année 2009, le critique du New Yorker Alex Ross donne les débuts du Quatuor Ebène au Weill Hall, le cycle Mahler de Pierre Boulez avec la Staatskapelle Berlin au Carnegie Hall, les Poèmes pour Mi d'Olivier Messiaen par le chef Alan Gilbert et la soprano Renée Fleming avec le New York Philharmonic, et De la Maison des morts de Janaeck mis en scène par Patrice Chéreau au MET. Si l'on ajoute la Messe en si de Bach dirigée par Philippe Herreweghe (qui, certes, est Belge) à l'Alice Tully Hall, on se demande si Mr. Ross n'entretient pas un préjugé favorable à l'égard de la France. Et dire qu'il n'y a pas si longtemps, l'Amérique boycottait le camembert et le Bordeaux !

jeudi 3 décembre 2009 à 12h46
Rires jaunes parmi les abonnés de l'Opéra de Birmingham : un ténor noir chante l'Otello de Verdi. La presse en parle et, bien sûr, applaudit. La chose est rare en effet. En Angleterre, c'est même une première. Le metteur en scène Graham Vick persiste et signe, puisque Iago le traître est aussi incarné par un chanteur de couleur. Un drôle de scoop, en apparence, mais un scoop quand même. Nous nous croyons loin de l'époque (1955) où Marian Anderson a fait scandale en osant fouler les planches du Metropolitan Opera de New York, et même de celle (1981) où le festival de Bayreuth a déprogrammé le baryton Simon Estes sous prétexte qu'un Wotan non-aryen était impensable sur la Colline sacrée, sans parler des remarques politiquement incorrectes du metteur en scène Franco Zeffirelli à propos de Barbara Hendricks chantant La Bohème au cinéma (1988). Et pourtant des ténors noirs, il y en a : toutes les productions de Porgy and Bess ou de Treemonisha en attestent. Reste à avoir si Ronald Samm est un bon Otello. Depuis Jon Vickers et Placido Domingo, l'emploi est vacant. Question d'endurance, d'héroïsme et de couleur. De couleur vocale, bien sûr.
jeudi 3 décembre 2009 à 13h09
En 2010, on va commémorer la naissance ou la mort de Leonard Bernstein, Aaron Copland, George Szell, Clara Haskil, Mili Balakirev, Hugo Wolf, Gustav Mahler, Frédéric Chopin, Robert Schumann, Luigi Cherubini, Giovanni Battista Pergolèse, Alessandro Scarlatti, Alfred de Musset, Albert Camus et quelques autres. Comme les restes de Camus resteront à Lourmarin, on pourrait souffler à Ceux qui nous gouvernent l'idée d'une éventuelle panthéonisation de Chopin. Il est vrai que si les cendres de l'auteur de la Marche funèbre sont au Père-Lachaise, son cœur est à Varsovie. D'ici que cela nous oblige à ouvrir le débat sur l'Identité internationale…
mercredi 2 décembre 2009 à 12h47
Le style arts premiers high tech ne va pas avec la décoration de votre salon ? Tant mieux pour votre porte-monnaie, car ces enceintes Opere Sonere ne coûtent pas moins de 175 000 euros la paire. C'est qu'elles ne sont pas que décoratives : sous leurs airs de masques destinés à faire fuir les esprits mauvais, les structures supérieures sont censées reproduire les effets vibratoires d'un Stradivarius. Pour preuve, elles sont faites du même bois, originaire de la vallée de Fiemme, au nord-est du Trentin. Le constructeur ne précise pas s'il faut attendre trois siècles pour que le bois en question atteigne son plus haut degré de mûrissement. Si tel est le cas, peut-être qu'en 2309, ces enceintes vaudront 2 700 000 euros, somme atteinte en 2006 par le Stradivarius « Hammer ». Mais nos descendants sauront-il encore à quoi ont bien pu servir ces étranges sculptures d'appartement ?
Les applaudissements ? Selon Bernard Shaw, une pratique barbare qui consiste à saluer la plus sublime musique par un violent et hideux déchaînement de bruit. L'octobasse ? Une contrebasse à trois cordes inventée par Jean-Baptiste Vuillaume. Hauteur : quatre mètres ; longueur des cordes : deux mètres. Il en a existé trois exemplaires. La télévision ? Dans Grey's Anatomy aussi bien que dans Desperate Housewives, les pizziccatos de cordes signalent que nous entrons dans le registre comique. Mélomane ? Furieux de musique. Pourquoi ne dit-on pas « mélophile », c'est-à-dire « qui aime la musique » ? En une soixantaine d'entrées, et par ordre alphabétique (d'Applaudissement à Zygomatique), Alain Surrans, directeur de l'Opéra de Rennes et déjà auteur d'un joyeux recueil de portraits de musiciens intitulé Jeu de massacre, croque dans son Abécédaire de l'orchestre les grands desseins comme les petits travers de la curieuse institution qu'est l'orchestre symphonique. Voilà un petit livre que les pisse-froid qui confondent concert et cérémonie funèbre devraient apprendre par cœur. Il est d'ailleurs édité par l'Association Française des Orchestres.

L'Abécédaire de l'orchestre, d'Alain Surrans, AFO Editions, 5 euros.