Vendredi 22 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
samedi 25 avril 2015 à 18h17

Les quelque cent trente-neuf cahiers de conversation de Beethoven, à savoir, pour l’essentiel, ceux que son « confident et ami » Anton Schindler ne détruisit pas avant de les vendre à la Bibliothèque royale de Berlin en 1846, n’ont été publiés dans leur intégralité que de 1968 à 2001, en Allemagne : onze volumes de février 1818 au 6 mars 1827 totalisant près de cinq mille pages. Evoquant dans la préface les éditions partielles antérieures, Karl-Heinz Köhler écrit : « En 1946 parut à Paris une édition française de ces conversations, sélection des plus subjectives. » C’est cet ouvrage, dû à Jacques-Gabriel Prod’homme, qui est réédité dans une révision de Nathalie Krafft. On n’a là qu’une infime partie de l’ensemble. Les notes et transitions de Nathalie Krafft, puisées aux meilleures sources, sont les bienvenues, mais elles aussi sont sans commune mesure avec le gigantesque appareil critique de l’édition complète, impossible à reproduire ici. Sur quelques points, le bât blesse légèrement. Les critères de choix de Prod’homme restent mystérieux, mais on aurait pu indiquer tous les endroits où se trouvent ses coupures, dater avec plus de précision les passages sélectionnés, ou encore, dans de très rares cas, mieux identifier certains interlocuteurs et revoir la traduction. Prod’homme ne pouvait connaître les suppressions, modifications et falsifications de Schindler : on n’en a pris conscience qu’à la fin des années 1970. Lire les cahiers est comme entendre un seul interlocuteur d’un dialogue téléphonique : Beethoven n’écrivait presque jamais, il s’exprimait oralement. Les cahiers permettent cependant de bien le saisir à tel ou tel moment. Les sujets abordés sont des plus divers, des soucis quotidiens à la haute politique en passant par les questions artistiques ou morales. Dépassée mais toujours utilisable, et surtout sans concurrence, cette réapparition en français doit être saluée comme elle le mérite.

Marc Vignal

Cahiers de conversation de Beethoven (1819-1827). Traduits et présentés par Jacques-Gabriel Prod’homme. Edition révisée par Nathalie Krafft. Buchet Chastel 2015, 446 p.

jeudi 23 avril 2015 à 10h10

Glenn Gould n’a pas été le premier à le remarquer : chez Bach, l’instrumentarium n’est pas primordial. Pour preuve, Les Objets volants, compagnie de jonglage se réclamant « du cirque, du théâtre, des arts plastiques et des mathématiques », interprète le Prélude n° 1 en ut majeur du Clavier bien tempéré aux boomwhackers, tubes de couleurs rattachés à la famille des percussions. On attend maintenant les quarante-sept Préludes (et Fugues) restants.

dimanche 19 avril 2015 à 12h08

Gala Mariinsky IIThe Orchestra, Claudio Abbado and the musicians of the Orchestra Mozart : deux DVD, apparemment sans rapport, le premier immortalisant le concert d’ouverture de la deuxième salle du Mariinsky de Saint-Pétersbourg en 2013, le second rendant hommage au maestro disparu à travers les témoignages des membres du dernier orchestre qu’il a fondé. Le Gala Mariinsky est sans surprise : programme patchwork mettant en valeur Valery Gergiev et sa galaxie (la soprano Anna Netrebko, le pianiste Denis Matsuev, l’altiste Yuri Bashmet), quelques invités de marque (Placido Domingo, René Pape), l’orchestre maison et bien sûr le ballet (ex- du Kirov), présenté sous son aspect le plus classique, si ce n’est – bonne idée – un Sacre du printemps passant sans solution de continuité de la version Nijinski à celle, contemporaine, de Sasha Waltz. The Orchestra est plus énigmatique. Peu d’informations factuelles à propos de cette phalange basée à Bologne, truffée de grands solistes et de chefs de pupitres venus de quelques prestigieuses formations européennes (une spécialité d’Abbado, cf. l’Orchestre du Festival de Lucerne), tellement liée à la personnalité de son chef (et aux subsides y afférant) qu’elle a dû « suspendre » ses activités en 2014, quand celui-ci n’a plus été en état de la diriger. On assiste à des répétitions et à des extraits de concerts, les fidèles du maestro viennent exprimer à tour de rôle l’admiration qu’ils lui portent, e basta... Abbado lui-même apparaît peu et parle moins encore, le film tout entier jouant sur la présence-absence de cet artiste à la personnalité aussi discrète que rayonnante. Le contraire du tsar Gergiev et de son empire institutionnel. S’il est de saintes lois qui du ciel émanées, / Des empires mortels prolongent les années (…) : Dans ces vastes hauteurs où mon œil s’est porté, / Je n’ai rien découvert que doute et vanité. versifie Lamartine dans la XXème de ses Méditations poétiques.

François Lafon

Gala Mariinsky II, 1 DVD Athaus Musik 102213 – The Orchestra, Claudio Abbado and the musicians of the Orchestra Mozart, 1 DVD EuroArts 2060738

A l’occasion du 80ème anniversaire de l’Orchestre National de France, coffret de huit CD d’archives Ina/Radio France. Un bel objet, accompagné d’un historique assez complet et d’une note utile sur l’histoire de la prise de son. Ironie du calendrier : il parait au moment où Radio France est en grève, où ses deux orchestres sont menacés, et où Matthieu Gallet, président de l’institution et ex-directeur de l’Ina, est lui-même fortement contesté. Autre ironie du calendrier : la plupart des documents ont été enregistrés au Théâtre des Champs-Elysées, que l’Orchestre a quitté depuis l’ouverture (novembre 2014) du nouvel Auditorium de Radio France, mais auquel l’actuelle direction a récemment pensé le céder, dans le but d’alléger le déficit-maison. Sous-titre de l’album : "80 ans de concerts inédits", c'est-à-dire que les classiques bien connus de l’orchestre n’y sont pas. La sélection a dû néanmoins être ardue parmi des centaines de concerts depuis 1944 (les plus anciens avaient été radiodiffusés mais pas enregistrés), entre intérêt artistique, attractivité des affiches et contraintes protocolaires. L’histoire s’en mêle aussi : l’Hymne à la justice d’Albéric Magnard prend tout son sens en ouverture du premier concert donné dans Paris libéré. Instructif par ailleurs de comparer l’Orchestre à lui-même dans les Nocturnes de Debussy par D.E. Inghelbrecht (1958) et La Mer par Seiji Ozawa (1984), ou d’entendre Roger Désormière passer des primesautières Chansons villageoises de Poulenc (avec le baryton Pierre Bernac – 1944) à la 1ère Symphonie d’Henri Dutilleux (création mondiale – 1951). Plus de Daniele Gatti (actuel directeur musical) que de Kurt Masur (chef principal de 2002 à 2008), à peine plus de Sergiu Celibidache (premier chef invité de 1974 à 1975) que de Charles Dutoit (chef principal de 1991 à 2001), pas plus de Lorin Maazel (directeur musical de 1977 à 1991) que de Leonard Bernstein (hôte favori de l’Orchestre). Rien-là, bien-sûr, que de fortuit.

François Lafon

Orchestre National de France, 80 ans de concerts inédits. 1 coffret de 8 CD INA/Radio France

jeudi 2 avril 2015 à 16h12

Parution en DVD de Lulu d’Alban Berg, filmé en 2012 à Berlin (Schiller Theater, pendant les travaux du Staatsoper) dans la mise en scène d’Andrea Breth et sous la baguette de Daniel Barenboim. Un cas d’école, moins à cause du caractère abscons du spectacle (rien de nouveau au pays de la Regietheater) que du réaménagement dramaturgico-musical de l’oeuvre. Depuis 1979 – création de la version complétée par le compositeur viennois Friedrich Cerha à partir du matériel laissé par Berg à sa mort – Lulu est considéré comme gravé dans le marbre, la seule excentricité admise étant le retour à la version donnée jusque-là, en deux actes suivis, pour remplacer le 3ème acte inachevé, d’extraits de la Suite orchestrale de la plume de Berg lui-même. Or c’est une nouvelle mouture, baptisée « version de Berlin », qui est donnée ici, due au compositeur anglo-allemand David Robert Coleman. Pourquoi pas, le travail scrupuleux de Cerha sur le 3ème acte laissant subsister des longueurs que Berg aurait probablement éliminées ? Mais Coleman, de conserve avec la metteur en scène qui tenait à présenter l’action sous forme de flashback, ne s’est pas contenté d’élaguer. Il a supprimé le prologue, où les personnages sont assimilés par un dompteur à des animaux de cirque, et tout le tableau « de Paris » au 3ème acte, siège principal des longueurs susnommées. Pourquoi pas, là encore, Lulu n’étant pas (tant s’en faut) un ouvrage sacré ? L’ennui, c’est que, tout en prétendant mettre en valeur les symétries et effets de miroir chers à Berg, ces coupes claires détruisent - musicalement mais aussi dramatiquement - la structure « en arche » révélées par la version Cerha, autour du pivot constitué par la « Musique de film » qui relie les deux tableaux du 2ème acte. Il a aussi orchestré ce qui reste du 3ème acte (la mort de Lulu à Londres sous le couteau de Jack l’Eventreur) façon jazz, avec marimbas, cloches à vaches et steel-drums. Des moustaches à la Joconde, qui au moins ne contribuent pas, elles, à faire perdre son équilibre tardivement retrouvé à un chef-d’œuvre déjà foisonnant.

François Lafon

1 DVD Deutsche Grammophon 073 4934