Vendredi 22 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mercredi 27 janvier 2016 à 11h17

Réédition chez Warner du Voyage d’hiver de Schubert par Jon Vickers. Un cas d’école : tel l’éléphant dans un magasin de porcelaine, le Tristan (et l’Otello, le Don José, le Peter Grimes, le Florestan, etc.) de son époque fait tout ce qu’il ne faut pas faire. Il joue au lieu de suggérer, incarne au lieu de d’évoquer, lâche, au lieu de la retenir, une voix plus râpeuse que jamais (l’artiste était en fin de carrière). Applaudissements gênés mêlés de bravos frénétiques au Théâtre des Champs-Elysées (16 février 1983), où l’on est venu parce que Vickers en scène – quoi qu’il chante – ça ne se rate pas. Foudres de la critique quand paraît l’enregistrement chez EMI, où le directeur Alain Lanceron décide d’immortaliser en studio l’objet du scandale et parle « d’un parcours à mille lieu des standards du Liederabend, mais qui fit date ». Trente ans plus tard, instructive vérification : Vickers fait bien tout ce qu’il ne faut pas faire et a raison de le faire. Mystère de l’artistiquement correct… L’album est titré In memoriam Jon Vickers 1926-2015, complété pour les anglophones (pas de traduction dans le livret) par une intéressante conversation avec l’artiste enregistrée à Londres en 1998.

François Lafon
 

2 CD Warner Classics 0825646031573

mardi 12 janvier 2016 à 14h20

Caméléon de la pop autoproclamé, David Bowie, 69 ans, aura été l'un des musiciens qui ont le plus épousé leur époque. Tout d’abord mime sous la houlette de Lindsay Kemp, puis chanteur de variété à partir du milieu des années soixante (Images) avant de virer rock, il a autant suivi les modes qu'il les a accompagnés, puis rattrapés, pour finalement les squeezer et les précéder - d'où ces personnages ambigus catalyseurs d’univers fantastiques, du psychédélique Major Tom (Space Odity) au tueur horrifique Nathan Adler (Outside), en passant par Ziggy Stardust, Aladdin Sane, le monstre orwellien de Diamond Dogs ou encore le Thin White Duke de Station to Station, qu'il a su orchestrer différemment à chaque fois en musique et en espace. Comédien (plutôt bon), il a autant joué du mystère à l’écran et sur les planches, endossant des rôles d’extra-terrestre (The Man Who Fell To Earth), de gigolo (Just a Gigolo), de phénomène de foire (Elephant Man), de vagabond (Baal), de vampire (Les Prédateurs), d’officier britannique (Furyo), de revenant (Twin Peaks), de tyran (Ponce Pilate dans La dernière tentation du Christ !) ou bien d’icône de l’art – Warhol dans Basquiat... Philip Glass a rendu hommage à son talent novateur en arrangeant pour orchestre deux de ses meilleurs albums (Low, Heroes). Et quand il en eu assez de vouloir être au goût du jour, pour plaire aux plus jeunes, donc, il a su explorer des styles où peu d’artistes rock s’essayent, mêlant expérimentations, hasard et minimalisme en s’associant à Brian Eno, le créateur de Discreet Music et autre Music for Airports,ainsi qu’aux six jazzmen avec lesquels fut concocté Blackstar, son dernier opus, sorti deux jours avant sa disparition. « Merci pour nos bons moments, Brian. Ils ne disparaîtront jamais » avait-il écrit par mail à Eno, la semaine dernière. Merci à toi, David.

Franck Mallet

Photo : Furyo de Nagisha Oshima © DR

mercredi 6 janvier 2016 à 16h56

Michel Delpech le 2 janvier, Michel Galabru le 4, Pierre Boulez le 5 : trois disparitions pour commencer l’année, trois symboles hexagonaux. Un rapprochement provocateur ? Envers lequel, ou lesquels ? Samedi 2, les médias rendent largement hommage au chanteur de « Chez Laurette » et de « Pour un flirt avec toi ». Enterrement définitif des Trente Glorieuses. A peine moins de déploiement médiatique lundi 4 pour le populaire acteur, éternel adjudant Gerber du Gendarme de Saint-Tropez, à propos duquel le critique Jacques Nerson déplore dans L’Obs (« L’histoire d’un beau gâchis ») qu’il n’ait pas travaillé avec Claude Régy, Antoine Vitez ou Peter Brook (reproche-t-on à Louis De Funès de ne pas avoir tourné avec Robert Bresson ?). Mercredi 6 vers 12h15, la nouvelle tombe : Boulez, retiré dans sa villa de Baden-Baden, est mort hier. Vingt secondes d’antenne sur les chaînes d’info, ton compassé de circonstance. A 13h30 le Journal de France 3 s’ouvre longuement sur le lancement des soldes d’hiver. A 20h45 sur France 2, on apprend que c'est lui qui a inventé le dodécaphonisme! Rien là d’étonnant, ni de nouveau, quoi qu’en affirme le discours officiel : il y a trente ans, une animatrice de la 2 annonçait la 9ème Symphonie de Beethoven précédée d’une pièce de Boulez, n'oubliant pas de préciser que ladite pièce durait à peine dix minutes. Elle avait été limogée dans la foulée, n’ayant pas su rassurer le public tout en évitant d’écorner l’idole. Private joke souvent entendu dans les milieux musicaux : « Imaginez que tel Prokofiev mourant le même jour que Staline, Pierre Boulez disparaisse en même temps que Johnny Halliday ». Ce n’est pas arrivé, mais le résultat est-il si différent ?

François Lafon