Mardi 19 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
vendredi 30 janvier 2015 à 17h28

Au Théâtre de l’Athénée, troisième étape du cycle Tchékhov mis en scène par Christian Benedetti et son Studio Théâtre d’Alfortville : Trois Sœurs. Question de rythme, remarquait-on à propos d’Oncle Vania et de La Mouette (voir ici). Question de tempo aussi, et de pulsation, plus sensibles encore dans ce chef-d’œuvre dur, mettant en scène des personnages plus anonymes, plus communs que les deux autres. Question de rythme (temps fort et faibles, intensité, durée) confrontant l’idéal des trois Sœurs (« Moscou! nous serons heureuses ») au renoncement des autres. Mais mené à un tempo de jazz-rock (140 battements de cœur par minute), ce rythme qui pourrait s’y épuiser, voire s’y aplatir, s’exaspère au contraire, d’autant qu’il est brisé par des silences, comme des arrêts sur image, quand un mot, une pensée, un regard grippe la machine. Et pourtant la pièce file droit, mue par une pulsation soutenue, comme un train roulant vers l’abîme. Pas étonnant que pour trouver le rythme et le tempo de son opéra Trois Sœurs (1998), le compositeur Peter Eötvös n’ait eu de cesse de déconstruire ce fabuleux édifice théâtro-musical, si souvent noyé dans ce qu’on appelle la « petite musique de Tchékhov » (et la lenteur qui va avec), mais qui, ici, est si évident.

François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 14 février. Tournée jusqu’en avril, en diptyque ou triptyque avec Oncle Vania et La Mouette Photo © Roxane Kasperski

jeudi 22 janvier 2015 à 11h42

Publié par la HEAD (Haute Ecole d’Art et de Design) de Genève : Detours which have to be investigated, « un livre d’art accompagné d’un CD et d’un DVD » consacré au compositeur américain Morton Feldman, résultat d’un atelier animé par le créateur Benoit Maire, spécialiste des « interprétations visuelles de textes théoriques », et par le pianiste américano-serbe Ivan Ilic. L’objet est décrit comme « une méditation sur la façon dont les artistes rompent avec leur passé pour changer de direction, et sur l’amitié comme catalyseur au changement ». Pages blanches, espaces vides, photos décentrées, bribes de textes et citations morcelées : une tentative de saisir l’imaginaire feldmanien, complétée par l’enregistrement, sous les doigts d’Ilic, de Palais de Mari, une pièce tardive et berçante de Feldman (1986, un an avant sa mort à 61 ans), et par des études filmées s’attachant à retrouver le « point de vue » du compositeur. « Feldman était parfois méprisé et mal compris par l’establishment, un peu comme l’avait été en son temps Erik Satie », explique Ivan Ilic dans une interview. L’ami de John Cage, de Jackson Pollock et de Mark Rotko, adoubé par Edgar Varèse (« Vous savez, Feldman, vous survivrez. Je ne suis pas inquiet pour vous »), apprécié par Samuel Beckett qui a écrit pour lui son seul livret d’opéra (Neither), fasciné par le proto-existentialisme de Kierkegaard, est surtout, pour des étudiants, un sujet d’autant plus périlleux que l’insaisissable est son domaine. Résultat chic, ésotérique mais point trop, plutôt réussi dans le genre. L’atelier était intitulé « Silenzio ». Le fin mot de l'histoire.

François Lafon

Detours which have to be investigated, livre-CD-DVD produit par HEAD – Genève, distribué par la librairie Mollat à Bordeaux (Mollat.com), où Ivan Ilic donne un concert le 27 janvier à 17h30

jeudi 15 janvier 2015 à 19h39

Chez Actes Sud/Classica : Alexandre Scriabine, par Jean-Yves Clément, première monographie en français - à l’occasion du centième anniversaire de sa disparition - depuis celle, très complète, de Manfred Kelkel (Fayard – 1999). Pour définir l’art de cet anti-Rachmaninov (son ami pourtant et condisciple au Conservatoire de Moscou), Clément, auteur d’ouvrages sur Chopin et Liszt, fait appel à Novalis (« idéalisme magique, excitation du moi réel par le moi idéal ») et fustige ceux qui voudraient faire de lui un « prophète musical du New Age ». De fait, l’auteur du Poème satanique, du Poème de l’extase et des Sonates pour piano « Etats d’âme (n° 5), « Messe noire (n° 7) et « Messe blanche » (n° 9), désireux de « parvenir à la béatitude aussi bien qu’à la transfiguration de l’homme par la musique et tous les arts en une sorte de régénération alchimique », n’existe que par sa musique, « vécue comme un appel vers un autre monde ». Clément s’attache donc, sans fumeuses digressions, à analyser sa musique, laquelle, influencée par Chopin, influencera nombre de ses successeurs (Schoenberg, Berg, Szymanowski), jusqu’à Cage, Stockhausen et Messiaen (qui ne s’en vantera pas). Une musique rien moins que délirante en tout cas, et dont la partie pianistique, très importante et aux dénominations chopiniennes (Sonates, Préludes, Mazurkas, Nocturnes, Valses, Impromptus, Etudes) mérite, plus que ses œuvres orchestrales (Symphonies, Poème de l’extase, Prométhée ou le Poème du feu) une place qu’on ne lui concède pas encore vraiment au panthéon des compositeurs essentiels. Signe du destin : il n’aura pas le temps de composer son grand-œuvre intitulé … Mystère, sa quête de « retour à la spiritualité pure » (Boris de Schloezer, un autre de ses rares biographes) n’allant que « Vers la flamme , du nom d’une de ses dernières et géniales pièces pour piano, elle-même précédant une danse nommée Flammes sombres, composée peu avant qu’il ne meure à quarante-sept ans, en demandant « Qui est là ? »

François Lafon

Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine. Actes-Sud/Classica, 208 p., 18,50 €

vendredi 9 janvier 2015 à 10h52

Selon le site Bachtrack consacré à la musique classique (25000 événements répertoriés l’année dernière), la moyenne d’âge des chefs d’orchestre les plus actifs a chuté, entre 2010 et 2014, de 61 à 50 ans, une tendance accentuée par la récente disparition de Claudio Abbado, Lorin Maazel et Raphaël Frühbeck de Burgos, et l’ascension des jeunes Andris Nelsons, Gustavo Dudamel et autres Yannick Nézet-Séguin. On apprend aussi que les orchestres les plus actifs (ceux qui donnent le plus de concerts) sont américains (San Francisco, New York, Chicago en tête), le Philharmonique de Berlin n’arrivant qu’en 6ème position et le Concertgebouw d’Amsterdam en 10ème. A noter qu’aucun orchestre français ne figure dans la liste. Pas d’évolution quant à la parité : cinq maestras (l’Américaine Marin Alsop en tête) pour cent-cinquante maestros, mais une femme tout de même (Sofia Gubaidulina) dans le Top 20 des compositeurs contemporains. Côté répertoire, Richard Strauss passe de la 23ème à la 6ème place (effet « 150ème anniversaire »), ses tubes les plus joués étant Don Juan et les Quatre derniers Lieder, Ravel et Dvorak font leur entrée parmi les 10 premiers, et Rachmaninov arrive à la 14ème place, sa Rhapsodie sur un thème de Paganini passant (pourquoi ?) de la 172ème à la 16ème place. En revanche Haydn ne compte plus parmi les dix favoris des orchestres traditionnels, lesquels le laissent de plus en plus aux formations baroques. A l’opéra, pas de surprise : 8 ouvrages du Top 10 sont chantés en italien, Mozart compris, sa Flûte enchantée et Carmen de Bizet étant les deux titres non italianophones du lot. Cocorico in extremis : parmi les théâtres les plus actifs, l’Opéra de Paris vient en 4ème position, après l’Opéra de Munich et avant le Covent Garden de Londres.

François Lafon

Photo : Sofia Gubaidulina © DR

jeudi 1 janvier 2015 à 19h25

Réédition chez Actes Sud de Musiciens d’autrefois de Romain Rolland. Une compilation d’articles parus entre 1902 et 1908, traitant de Lully, Gluck, Grétry et Mozart, mais aussi de "l’Opéra avant l’opéra" et de "l'Orfeo de Luigi Rossi". La préface nouvelle du très autorisé Gilles Cantagrel met l’accent sur la pertinence de ces textes datant de l’époque où Vincent d’Indy redécouvrait l’Orfeo de Monteverdi, mais aussi sur la distance qui nous sépare d’eux. Germaniste, pacifiste, prix Nobel en 1915, ami de Richard Strauss et de Stephan Zweig, auteur d’une Vie de Beethoven qui a fait date, Rolland avait choisi comme sujet de thèse « Les Origines du théâtre lyrique moderne. Histoire de l’opéra en Europe avant Lully et Scarlatti ». Peu d’erreurs ni de fausses routes dans ces études, et même d’étonnantes intuitions, compte-tenu de l’état de la musicologie au début du siècle dernier. Des jugements esthétiques qui ne sont plus les nôtres, en revanche, d’autant plus (d)étonnants sous cette plume en même temps classique et lyrique de conteur au long cours (plongez-vous, si vous en avez le temps, dans son roman-fleuve Jean-Christophe). Principales victimes : Rameau et Mozart. Du premier, qu’il oppose au « Retournons à la nature » de Gluck via Jean-Jacques Rousseau : « Je suis convaincu que ceux qui l’admirent le plus aujourd’hui auraient été les premiers à réclamer, avec les Encyclopédistes, une réforme de l’orchestre, des choeurs, du chant, du jeu, de l’exécution musicale et dramatique ». Du second : « Au milieu des bouleversements de passions qui, depuis la Révolution, ont soufflé sur tous les arts et troublé la musique, il est doux de se réfugier parfois dans sa sérénité (…) et de contempler au loin dans la plaine les combats des héros et des dieux de Beethoven et de Wagner ». Dans les deux cas : l’idée aujourd’hui caduque mais tenace qu’il y a progrès en art, et particulièrement en musique.

François Lafon

Romain Rolland : Musiciens d’autrefois. Préface de Gilles Cantagrel. Actes Sud, 286 p., 27 €