Lundi 24 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
dimanche 25 septembre 2011 à 12h31

Décès de Jean Roy, dans sa quatre-vingt-seizième année. Pour les mélomanes : l’une des quatre grandes voix (le quatuor Panigel-Goléa-Bourgeois-Roy) de La Tribune des critiques de disques, sur France Musique. La plus discrète, mais aussi la plus pondérée, celle dont on retenait chaque mot. L’homme était discret en effet, jusqu’au mystère. Une sacrée personnalité cependant : dans un sourire, il tranchait, et le verdict était définitif. Il avait été haut fonctionnaire, tout en militant pour la musique, essentiellement la musique française, dans de nombreuses publications : La Revue Musicale, Le Journal musical français, Télérama, Diapason, et enfin Le Monde de la Musique où il a passé plus de vingt ans. Il a aussi et surtout écrit des livres : Berlioz, Bizet, Le Groupe des Six. Il était très lié à Darius Milhaud, à Henri Sauguet, à Charles Koechlin, à Henri Dutilleux. En toute discrétion, toujours, sans jamais jouer les conseillers occultes : « Nous parlions de choses et d’autres, de musique surtout ». Longtemps, il a dirigé le Dépôt légal : « Tout ce qui concernait l’art et la littérature passait par moi : le bonheur ». « Tu ne feras jamais carrière au Dépôt légal », lui disait François Mitterrand, son ami de toujours. Réponse de l’intéressé : « Je ne vis pas pour faire carrière, je vis pour les belles choses qui m’intéressent ». Il y a deux ans encore, il participait chaque semaine sur Radio Classique à l’émission Le Goût des autres, une version relookée de La Tribune des critiques de disques. Courrier d’une auditrice : « Jean Roy a un jugement extrêmement moderne sur les oeuvres et les interprétations. A propos, quel âge a-t-il ? »

François Lafon

Création française, au théâtre des Variétés, de Collaboration de Ronald Harwood. La pièce, qui met en scène Richard Strauss et Stefan Zweig travaillant à l’opéra La Femme silencieuse, est le deuxième volet d’un diptyque dont Taking Sides (le procès en dénazification de Wilhelm Furtwängler) est le premier. Strauss, Allemand illustre mais dont la belle fille était juive, a collaboré, Zweig, qui était juif lui-même, a dû fuir, et La Femme silencieuse a disparu de l’affiche au bout de trois représentations. Harwood - à qui l’on doit le scénario du Pianiste de Roman Polanski ainsi que la pièce L’Habilleur (une troupe modeste joue Shakespeare pendant le Blitz) - actionne son ressort dramatique habituel : quel parti prendre quand la barbarie est là ? L’Angleterre raffole de ces pièces à thèse, très vieux théâtre, et dispose d’acteurs qui les jouent avec un naturel confondant. Ici, le procédé paraît plus artificiel encore, et les meilleurs comédiens se retrouvent en porte-à-faux. Comme Michel Bouquet dans Taking Sides, Michel Aumont et Didier Sandre hésitent entre premier degré et représentation distanciée des icônes que sont Strauss et Zweig. C’est encore à la lecture que la pièce se prête le mieux. Elle est justement parue, accompagnée d’un intéressant dossier dramaturgique, dans l’excellente revue qu’est l’Avant-Scène Théâtre.

François Lafon

Collaboration, de Ronald Harwood. Théâtre des Variétés, Paris. Texte paru dans L’Avant-Scène Théâtre n° 1306. 12€.

vendredi 16 septembre 2011 à 09h16

Caminos, le retour des Caravelles : quel titre, bien digne d’Alain Pacquier, qui les a lancées, les caravelles ! C’était en 1987. Pacquier, un franc-tireur de la musique qui a, entre autres, inventé le Festival de Saintes, crée Les Chemins du baroque. Il s’agit d’aller à la découverte du Nouveau Monde à travers la musique des Conquistadors. Disques (K.617) et concerts jalonnent le parcours, avec, comme armateur, la Fondation BNP : quatorze pays sont visités, trois festivals créés, onze orgues restaurées, quatre-cents jeunes musiciens formés, cinquante-sept enregistrements publiés. Des vedettes sont lancées, comme le chef argentin Gabriel Garrido et son ensemble Elyma. Les disques ne sont pas toujours réussis, les ensembles pas toujours au point, les œuvres pas toujours essentielles, mais les caravelles avancent et découvrent d’étonnants paysages. Basés depuis 2003 au couvent de St Ulrich, à Sarrebourg, Pacquier et son équipe ont décidé de jeter l’ancre. Deux séries de concerts en guise de feux d’artifice : du 16 au 25 septembre à travers la Lorraine, du 22 septembre au 2 octobre à Paris, au musée du quai Branly. Etrange impression : vingt-cinq ans après, le baroque n’est plus une aventure, le terme baroqueux n’est plus péjoratif. A moins qu’un Pacquier ne trouve moyen de remettre le feu aux poudres.

François Lafon

www.lecouvent.org - www.arsenal-metz.fr – www.quaibranly.fr

Un livre : Le retour des Caravelles, voyage au cœur du baroque d’Amérique latine, par Alain Pacquier. Fayard.

jeudi 15 septembre 2011 à 10h46

« Je suis très content d’être avec vous ce soir. Pour vous dire merci, je vais vous jouer une Valse de Chopin ». Jan Lisiecki, pianiste canadien d’origine polonaise né le 23 mars 1995, est un jeune homme sans façons. Pour l’ouverture de la saison de l’Orchestre de Paris, à Pleyel, il joue le 1er Concerto de Chopin, qui a fait l’objet de son premier CD, il y a deux ans. Sonorité claire, phrasés déliés, rubato naturel, aucune affectation : il joue comme il est, un grand ado poussé en graine. Dans la salle, tout le staff d’Universal : Jan Lisiecki vient d’enregistrer pour Deutsche Grammophon les Concertos n° 20 et 21 de Mozart. Depuis ses débuts, en 2004, son calendrier ne désemplit pas. Le 21 octobre, il ouvre la saison de l’Orchestre Métropolitain de Montréal dirigé par Yannick Nézet-Séguin, avant de s’envoler pour le Japon. Dans le premier mouvement du Concerto de Chopin, il fait une énorme fausse note. Regard inquiet du chef Paavo Järvi. Est-on si sérieux, quand on a seize ans ?

François Lafon

dimanche 11 septembre 2011 à 00h14

Trois créations musicales aux Etats-Unis pour les dix ans du 11 septembre : un cycle de mélodies (Pieces of 9/11) de Jake Heggie à Houston, un opéra (Heart of a soldier) de Christopher Theofanidis à San Francisco et une pièce pour mezzo-soprano et orchestre (One Sweet Morning) de John Corigliano à New York. Trois compositeurs locaux, dont le moins inconnu de ce côté-ci de l’Atlantique, Corigliano, ne compte pas pour autant dans le Top Ten des gloires internationales. Les gloires ont réagi plus vite : John Adams (On the Transmigration of Souls – 2002), Ned Rorem (Aftermath - idem). Il y a eu aussi un quatuor à cordes de Joan Tower (In Memory – 2002), une pièce pour piano de David Del Tredici (Missing Towers - 2004), et nombre de pièces intitulées Un Hymne pour les disparus et les vivants (Eric Ewazen), Thrène pour les victimes du 11 septembre (Hulme Lance) ou Réflexions sur le 11 septembre (Karen Walwyn). Last but not least, Steve Reich a composé pour le Kronos Quartett un WTC – 9/11 mêlant aux instruments les voix des aiguilleurs du ciel et des pompiers de New York, ainsi que celles de ses ex-voisins (il habitait à l’époque tout près des tours jumelles). Beau succès lors de la création, en mars dernier. Le disque, prévu pour l’anniversaire, ne paraîtra que dans quinze jours. Il a fallu changer la pochette, qui montrait, en sépia sur fond de papier kraft, la première tour en feu et l’avion fonçant sur la seconde. Un nuage noir découvrant un coin de ciel bleu a remplacé cette choquante évocation. Comme d’habitude, les sons s’envolent, l’image dérange.

François Lafon

lundi 5 septembre 2011 à 10h14

Une biographie en pointillé, une psychologie contradictoire, une œuvre déroutante. Comme Rabelais et quelques autres, Moussorgski garde ses secrets. Sa musique a été arrangée, améliorée, recomposée même, par Rimski-Korsakov, par Ravel, par Chostakovitch. Seule certitude : il était génial, en dépit de son amateurisme, de son laisser-aller, de son ivrognerie. Notre époque, qui aime l’inachevé, l’inclassable, le fragment, l’a rendu à son mystère. On joue son œuvre sans retouches, et tant mieux si cela sonne bizarre ; on se penche avec intérêt sur son cas d’asocial, de déclassé, d’épave. Ses biographes - beaucoup plus rares que ceux de Tchaïkovski, l’autre grand Russe du XIXème siècle -, ont tenté toutes les pistes, sans qu’aucune ne s’impose. Chez Actes-Sud, le journaliste Xavier Lacavalerie tente l’impossible. Il n’a que cent-cinquante pages - plus une bio-disco - à sa disposition (format de la collection), mais il peine à les remplir. Que dire, à moins de détailler les divers états de la partition de Boris Godounov ou les curiosités harmoniques d’Une Nuit sur le mont Chauve, ce que d’autres ont fait avec beaucoup de professionnalisme ? Alors il parle de lui, raconte longuement sa découverte de Boris, ou détaille sur dix pages la façon dont les Russes portent des toasts avant de rouler sous la table. Décryptage : Moussorgski nous parle de nous, et c’est en cela qu’il est immortel. C’est un peu court, mais cela résume bien notre époque.

François Lafon

Xavier Lacavalerie : Moussorgski. Actes-Sud/Classica, 192 p., 18 €

dimanche 4 septembre 2011 à 09h30

Placido Domingo a un problème. Sur le site allemand News.at, il s’en prend aux festivals de Salzbourg et de Bayreuth : « Je ne comprends pas. En tant que directeur d’opéra, je ne me permets pas de telles choses. En Allemagne et en Autriche, c’est devenu une habitude de faire appel à des metteurs en scène à scandale. Mais attention, le responsable est toujours le directeur ! » Spectacle incriminés : le nouveau Tannhäuser de Bayreuth, que le « régisseur » Sebastian Baumgarten a transposé dans une usine de recyclage de déchets, et La Femme sans ombre de Richard Strauss à Salzbourg, transformé par Christof Loy en séance d’enregistrement de …La Femme sans ombre, à Vienne en 1955, sous la direction de Karl Böhm (disques Decca). Mais à qui en veut Domingo ? Au regietheater en général, ou aux metteurs en scène médiocres ? A l’époque où il était un jeune chanteur, Giorgio Strehler, Jean-Pierre Ponnelle, Jorge Lavelli donnaient le ton, suivis par une cohorte d’épigones. C’est au tour de Christoph Marthaler, Krzysztof Warlikowski ou Hans Neunfels d’engendrer des clones encombrants. En arrivant l’avant-veille des premières, le chanteur Domingo a depuis longtemps résolu le problème. A l’Opéra de Los Angeles, le General Director Domingo pratique le « classic LA opera style ». Son public lui en est reconnaissant.

François Lafon