Mercredi 14 novembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon

Quoi de neuf ? Presque rien. Les festivals se terminent (guettez les derniers : solistes des Serres d’Auteuil, Chaise-Dieu, Sinfonia en Périgord), la saison va commencer : quinze jours d’entre-deux, aussi vacants que la Trêve des confiseurs (Noël – Jour de l’an). A première vue tout est normal : retour de vacances, rentrée des classes, tiers provisionnel, rentrée littéraire, chômage en hausse. La musique est plus que jamais dans son cocon : concerts nombreux, saison lyriques riches. La Maison de l’histoire de France est annulée ? Pas la Philharmonie de Paris. Le disque marque le pas ? On s’est plaint, si longtemps, qu’il en paraissait trop. Les mécènes se font tirer l’oreille ? Ils consacrent pourtant 26% de leur budget à la culture, contre 19% en 2010 (source : Admical, Carrefour du Mécénat d’entreprise). Le statut des intermittents est toujours en suspens ? Les subventions sont en berne ? Le budget du ministère de la Culture continue à fondre ? Une loi est en préparation, portant, selon les termes du Président de la république, sur « le développement et la démocratisation de la culture ». A la mi-septembre, la vie reprend, le grand corps malade de la musique se remet en marche. De quoi continuer à croire au développement et à la démocratisation de la culture.

François Lafon

lundi 27 août 2012 à 12h00

Chez Gallimard, collection L’Infini (directeur Philippe Sollers) : Musique absolue, une répétition avec Carlos Kleiber, de Bruno Le Maire. Un violoniste retraité de l’Orchestre de la Radio de Stuttgart raconte ses années Kleiber à un journaliste français. Deux citations en exergue : « Je m’accrochais à l’image que me montrait mon ami chef d’orchestre, à son attitude optimiste, au oui absolu qu’il disait à l’existence. Ce chemin est aussi un chemin pour moi, avais-je pensé, j’ai ici un modèle » (Thomas Bernhard) ; « Pareil titan et si peu de confiance en soi » (Sviatoslav Richter). Pour un homme politique s’essayant au roman, un grand écart en forme d’autoportrait. Chemin faisant, digressions sur l’Allemagne, sur la France, sur l’Europe, comme pour meubler, pour rester en terrain connu. C’est pourtant dans l’aventure que l’apprenti romancier est le plus à l’aise, qu’il trouve même son style, dans l’appréhension de ce personnage dont on ne sait pas grand-chose, qu’on a du mal à cerner, à décrire, dans l’évocation de cette « musique absolue » qu’on ressent en l’écoutant : « Il souriait sans cesse, un sourire un peu mélancolique, dont on ne comprenait pas pourquoi il découvrait des dents de carnassier ». Grosse manchette barrant le livre : « Bruno Le Maire » en blanc sur fond rouge. Ceux qui vont y chercher des révélations sur l’avenir de l’UMP ne sont pas au bout de leurs surprises.

François Lafon

Musique absolue, une répétition avec Carlos Kleiber, Bruno Le Maire, Gallimard « L’Infini » 103 p., 11,90 €

mardi 21 août 2012 à 00h08

Plus que trois semaines à Paris au Musée d’Orsay, puis d’octobre à janvier au Musée Bonnard du Cannet (Alpes-Maritimes) : Misia, reine de Paris. Il s’agit de Misia Godebska, alias Misia Natanson (1er mariage), Misia Edwards (2ème mariage), plus connue sous le nom de Misia Sert, de son 3ème mariage avec le peintre catalan José Maria Sert. Comme elle a posé pour ses amis Bonnard, Vuillard, Vallotton, Toulouse-Lautrec, Renoir et quelques autres, l’exposition est déjà un concentré de chefs-d’œuvre. Comme elle a été de la plupart des aventures mondaines et esthétiques de la Belle Epoque à la seconde Guerre mondiale (c’est elle, entre autres, qui a présenté Cocteau à Diaghilev), on y voit défiler le gotha d’un monde révolu. Propos glané au détour d’une salle : « Vous savez, c’était aussi une musicienne ». Merci à l’exposition de rappeler que cette muse (on ne compte pas les célébrités qui se seraient jetées à l’eau pour elle) était avant tout une pianiste surdouée, élève de Fauré et partenaire de Marcelle Meyer, connue dans les salons (elle ne jouait que là) pour ses interprétations de Beethoven, Schubert et Chopin. Elle a fréquenté Stravinsky, soutenu Debussy et inspiré Ravel qui lui a dédié sa mélodie Le Cygne (3ème des Histoires naturelles de Jules Renard) et son poème chorégraphique La Valse. Mais nous sommes en France, et dans son éclectisme (sa camarade Gabrielle Chanel l’appelait Madame Verdurinska), cette faiseuse de tendances n’a été qu’aussi une musicienne.

François Lafon

Paris, Musée d’Orsay, jusqu’au 9 septembre. Le Cannet, Musée Bonnard, du 13 octobre au 6 janvier 2013

Parallèlement au soixantième festival de Prades (26 juillet – 13 août) : Pablo Casals, un musicien, une conscience de Jean-Jacques Bedu en Découvertes Gallimard. Comme souvent dans cette collection d’initiation, c’est la deuxième couche de lecture – ces colonnes en petits caractères commentant les photos et précisant le texte principal – qui est la plus parlante. Comme Yehudi Menuhin, et parce qu’il a lui aussi servi de grandes causes au moyen de la musique, Casals est sujet aux envolées sans filet, citées en fin de volume, dans la partie Témoignages et documents : « Un homme dont l’art impétueux se lie au refus le plus strict de pactiser avec le mal » (Thomas Mann), « Où se trouve Casals, tout est possible » (Eugène Ysaÿe), « Casals est né violoncelliste, comme d’autres bruns ou blonds » (Bernard Gavoty). Le musicien certes, mais d’abord la conscience. Au moins Jean-Jacques Bedu échappe-t-il à la bonne conscience. Casals se battant pour la cause catalane, Casals rompant avec ses partenaires Jacques Thibaud et Alfred Cortot pour raisons politiques (les deux autres, le second surtout, collaboreront avec les nazis), Casals refusant les dictatures de droite comme de gauche et se réfugiant à Prades où accourront ses plus illustres collègues pour l’amour de Bach, Casals, aussi et surtout, faisant du violoncelle l’égal des rois violon et piano, sont des faits révélant assez la dimension de l’artiste, sans que l’auteur ait besoin d’avoir recours aux habituelles envolées sans filet.

François Lafon

Pablo Casals, un musicien, une conscience de Jean-Jacques Bedu. Découvertes Gallimard, 128 p., 13,60 €

mercredi 15 août 2012 à 09h58

Assommant, The Dark Knight Rises ? Le dernier volet de la trilogie Batman signée Christopher Nolan est pourtant tout aussi brillant que les deux précédents. Dans le cinéma d’action américain de plus en plus formaté d’aujourd’hui, Nolan se permet de fignoler son histoire pour en faire un portrait assez dévastateur de la société occidentale. Mais on dirait que toute cette subtilité doit entrer dans le cerveau des spectateurs avec le fracas de mille marteaux piqueurs. La meilleure façon de décrire l’écrasante partition composée pour le film par Hans Zimmer est de la comparer à un engin mécanique. De fait, elle s’intègre dans la bande son au même titre que les bruitages : la musique ne sert plus à donner un surplus d’émotion ou d'intensité aux images, elle est purement et simplement un déferlement de décibels.
Pour entendre comment un metteur en scène peut utiliser une musique intelligemment, il vaut mieux voir The Deep Blue Sea, tant que le film reste encore à l’affiche. Le film de Terence Davies, produit avec le budget d’un seul costume de Batman, est d’une économie de moyens (dans tous les sens du terme) qui rend encore plus touchante l’histoire d’une femme au bord du suicide. Toute la magistrale séquence d’ouverture, un long flashback onirique, est portée par le Concerto pour violon de Korngold, joué par Hilary Hahn. La musique ne revient qu’à la fin du film comme un postlude. La magistrale mise en scène se suffit certes à elle seule et nous transporte dans l’Angleterre des années 1950 où se situe l’action, mais le romantisme crépusculaire de Korngold y ajoute une touche nostalgique. En empruntant cette œuvre composée pour la salle de concerts, Terence Davies rend un hommage au compositeur autrichien exilé à Hollywood qui dans les années 1930 a créé un vrai style « classique » pour la musique de films. Si seulement Korngold avait pu revenir pour mettre en musique The Dark Knight Rises

Pablo Galonce


Photos © DR

dimanche 12 août 2012 à 18h56

Sur Arte, première semaine (il y en a trois) d’Open Opera, casting Carmen, Star Academy lyrique débouchant sur une représentation de l’ouvrage de Bizet mis en scène par le cinéaste Volker Schloendorff au théâtre de plein air du Wannsee à Berlin. Jury éclectique : la soprano française Annick Massis, la basse allemande Franz Hawlata, le ténor américain David Lee Brewer, moins connu que les deux autres mais fils de Grace Bumbry, Carmen de grande mémoire. Tonalité d’ensemble résolument positive, contraste entre les coups d’œil qui échappent aux jurés pendant les épreuves et les compliments qu’ils distribuent à tout le monde. Tendance générale : la surenchère expressive. Qu’ils concourent dans Strauss ou Rossini, les Carmen ont déjà les poings sur les hanches, les Don José la main sur le cœur et les Escamillo le jarret conquérant. « Quand je chante Bizet, je pense à Mozart », affirmait Teresa Berganza. Les candidats retenus ont deux semaines pour cesser de faire le contraire.

François Lafon

Open Opera, 12, 19 26 août, 16h50. Carmen, mis en scène de Volker Schloendorff, 18 août sur Arte, 2 septembre, 15h50, sur Arte Live Web

lundi 6 août 2012 à 10h00

Article illustré, dans le New York Times du 29 juillet, sur un cimetière de pianos à vingt miles au nord de Philadelphie. Meubles éventrées, claviers éclatés, mécanismes tordus, gémissement final des cordes. Déchirement sentimental aussi : envoyer le piano de Grand-père à la casse, c’est enterrer Grand-père une seconde fois. Les causes du blasphème sont multiples : vieillissement des instruments (un piano moyen dure quatre-vingt ans), engorgement du marché de l’occasion (eBay est saturé de propositions), coût exagéré des réparations, concurrence des importations chinoises et des pianos numériques, crise du logement (un piano, fût-il droit, est encombrant). Même l’école ou l’association de quartier n’en veulent plus. Des sites Web - parfois ouverts, comme L’Adoption piano, par les casseurs eux-mêmes -, tentent de trouver de nouveaux foyers aux pauvres condamnés. Des propositions originales fleurissent : « Votre piano n’a plus aucun avenir, nous pouvons récupérer l’une ou l’autre pièce, propose un site français. Son meuble est encore attirant : on peut imaginer de le transformer en meuble fonctionnel. Votre piano ne peut même pas offrir de greffon à un de ses contemporains : prix de l’enlèvement et de l’évacuation définitive sur demande ». En France encore, l’association Music Solidarity, créée début 2012, est spécialisée dans le recyclage des cordes usagées : « On ne peut se permettre de jeter du nickel à la poubelle alors que dans soixante ans il n'y en aura plus. A la bourse des métaux de Londres, le nickel se négocie autour de 16.000 dollars la tonne. » Moins pragmatique, le romancier portugais José Luis Peixoto dans son roman Le Cimetière des pianos (Grasset, 2008) : « Je regardais les pianos morts et songeais aux pièces qui ressuscitaient dans d'autres pianos, et je croyais que toute la vie pouvait être reconstruite de cette façon. Mes fils grandissaient et devenaient des garçons comme je l'avais été il y avait si peu de temps. Le temps passait. Et j'étais certain qu'une part de moi comme les pièces des pianos morts continuaient d'agir en eux. » Remise à l’équerre de Charles Trenet, qui chantait en 1971 : « Ne cherchez pas dans les pianos ce qu'il n'y a pas. Soyez heureux d'avoir l'écho du temps d'papa ».

François Lafon

mercredi 1 août 2012 à 11h09

Village gaulois. Lundi 30 juillet, L’Amour est dans le pré et les Jeux olympiques sont en tête des audiences TV. La Flûte enchantée en direct du festival de Salzbourg (Arte) est en douzième position : 230 000 téléspectateurs. Mardi 31, soirée Roberto Alagna sur France 3 : 1 992 000 fans, quatrième place derrière Maison à vendre (M6) pour C’est magnifique ! (Alagna chante Luis Mariano), suivi de Turandot en direct des Chorégies d’Orange. On ne compare pas l’incomparable : à l’heure où Yannick Agnel gagne sa deuxième médaille d’or, regarder La Flûte, dirigé par Nikolaus Harnoncourt dans la mise en scène 100% Regietheater de Jens-Daniel Herzog, relève de l’acte de résistance. En revanche Turandot, remporté de haute lutte par Alagna qui, malade, avait failli ne pas arriver au bout de la première représentation samedi 29, a l’attrait des jeux du cirque. Bel exemple de grand écart culturel pourtant : d’un côté l’opéra qui pense, de l’autre les athlètes du lyrique. Ce qui ne veut pas dire que les athlètes ne pensent pas, ni que, replay aidant, les fans d’Harnoncourt ne puissent pas être aussi des supporters des JO.

François Lafon