Dimanche 16 décembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
vendredi 31 janvier 2014 à 01h50

Nouveau chapitre, au Théâtre de la Ville, de l’hommage du milieu théâtral à Patrice Chéreau avec la projection d’Elektra de Richard Strauss (festival d’Aix-en-Provence 2013 - voir ici). Deux séances : matinée grand public, soirée VIP. Rien à voir avec la captation diffusée à chaud par Arte Live Web. Filmage au petit point, plusieurs mois de montage par le cinéaste Stéphane Medge, collaborateur de longue date de Chéreau. Impression d’entrer dans le spectacle, de découvrir le grain d’un tableau dont on n’avait eu, à la scène, qu’une vision globale. Visage à la fois jeune et marqué, regard au laser (très proche de celui de Chéreau) d’Evelyn Herlitzius (Elektra), plans superbes sur un bras accusateur ou abandonné, sur une main passant un poignard comme un relais, sur les servantes réagissant à la violence des maîtres. Aux saluts, acclamations des deux côtés de l’écran. Mais au Grand Théâtre de Provence, on ne savait pas que Chéreau venait saluer pour la dernière fois, et que cette Elektra d’anthologie serait son chant du cygne.

François Lafon

Diffusion sur Arte le 16 mars. Parution ultérieure en DVD et Blu-ray Photo © DR

Enfin en français chez Actes Sud : Alban Berg et Hanna Fuchs, Suite lyrique pour deux amants, de Constantin Floros. Le matériel idéal pour un opéra que Berg n’a pas composé, ou un film que Visconti n’a pas tourné. Mieux encore que Tristan et Isolde inspiré à Wagner par son aventure avec Mathilde Wesendonck, la Suite lyrique de Berg – vaste quatuor à cordes en forme de message crypté à une maîtresse cachée – est comme l’illustration de la nouvelle de Henry James Le Motif dans le tapis (1896), où il est question d’une sorte de Graal artistique dissimulé dans la trame d’une œuvre d’art. Au départ, un adultère mondain : un compositeur d’avant-garde et une femme riche, mariés chacun de son côté, des lettres enflammées du premier à la seconde - laquelle n’y répond pas mais les conserve amoureusement -, un chef-d’œuvre à clé (la Suite lyrique), deux même, si l’on ajoute l’air de concert Der Wein d’après Baudelaire. A l’arrivée, un guide d’écoute des six mouvements du quatuor (« allegretto joyeux », « andante amoureux », « trio extatique », « adagio passionné », « presto ténébreux et délirant », « largo désolé »), le tout unifié par un mystérieux motif de quatre notes, initiales croisées d’Alban Berg (la, si bémol) et de Hanna Fuchs (si, fa). Piment supplémentaire : ces lettres et la partition annotée de la Suite lyrique ne seront connues qu’en 1977, quarante-deux ans après la mort de Berg et un an après celle de sa femme Hélène, gardienne du temple façon Cosima Wagner (elle refusera jusqu’au bout que l’opéra Lulu soit achevé). Dans son avant-propos, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, qui vient d’enregistrer la Suite lyrique avec l’Ensemble Resonanz (Harmonia Mundi), rappelle que « cet immense quatuor, comme tout chef-d’œuvre, existe par lui-même et résiste à toute simplification ». Berg, qui aurait voulu que les auditeurs de son opéra Wozzeck n’y remarquent pas les nombreuses références aux formes du passé, aurait été d’accord avec lui.

François Lafon

Alban Berg et Hanna Fuchs, Suite lyrique pour deux amants, de Constantin Floros, traduit de l’allemand par Sylvain Fort. Actes Sud, 232 p., 20 €

lundi 20 janvier 2014 à 14h47

P.G. : Claudio Abbado est mort.
F.L. : Qu’est-ce qu’on peut faire d’original ?
A.L. : En quoi l’était-il ?
Bonne question (la dernière) : Claudio Abbado n’a jamais essayé de l’être, original. Jeune chef, ce Milanais formé à Vienne avait tous les dons, mais qu’en dire ? Plus tard, à la Scala, il a contribué au relooking généralisé de l’art lyrique, sans se poser en innovateur. A Berlin, où il a succédé à Karajan, il a cultivé une perfection que certains trouvaient froide, sans chercher à jouer les réformateurs. L’âge venant, malade, il a donné avec l’Orchestre du Festival de Lucerne des interprétations magiques de Mahler et de Bruckner, sans se prendre pour un magicien. Il aimait créer des orchestres (Jeunes de la Communauté européenne, Gustav Mahler, Mozart), sans démiurgie affichée. Il a même tâté du style baroque, sans prendre partie pour aucune chapelle. Claudio Abbado parlait peu, remplaçait les explications par des sourires. Il fuyait les interviews : difficile de le retrouver dans Milan, Vienne ou Berlin, s’il avait décidé - lui si affable – de poser un lapin à un journaliste. Il n’affichait pas non plus ses idées politiques (PC italien), tout en restant fidèle à ses camarades Luigi Nono ou Maurizio Pollini. Sa discographie, abondante, n’est pas moins déroutante : essentiel dans Verdi, vif-argent dans Bartok, il était inspiré par Brahms davantage que par Beethoven, par Rossini plus que par Mozart. Son seul livre : un ouvrage pour enfants intitulé Je serai chef d’orchestre. Regardez-le diriger (nombreuses vidéos de toutes les époques) : l’élégance même, avec quelque chose d’indéfinissable, comme un secret bien gardé.

François Lafon

Photo © DR

mardi 14 janvier 2014 à 09h07

Aux éditions Michel de Maule : Festival de musique(s), un monde en mutation, une comparaison internationale, écho d’un colloque organisé à l’Eurométropole de Lille en novembre dernier. 330 pages, avec tableaux et graphismes, pour faire le point sur un des phénomènes les plus significatifs de la vie musicale actuelle, tous genres confondus. Si l’on en croit les statistiques, on apprend que le festival européen moyen existe depuis 21,5 ans, attire 28 455 spectateurs, jouit d’un budget de 860 000 euros et a lieu en juillet et en août, pendant dix jours. Ceci posé, il faut faire la différence entre Vérone et La Roque d’Anthéron, Bayreuth et les Vieilles Charrues, et c’est là que tout se complique. Objectifs artistiques, culturels et territoriaux, périodisation et permanentisation, bénévolisation et salarisation, événementialisation du fait culturel débouchant sur une festivalisation touristico-économique généralisée : décris-moi quel(s) festival(s) tu fréquentes (ou tu organises), je te dirai qui tu es. L’époque est en tout cas révolue des festivals naissant spontanément (ou presque) autour d’un artiste (Pablo Casals à Prades) ou d’un esthète au riche carnet d’adresses (Gabriel Dussurget à Aix-en-Provence). Collectivités locales, sponsoring et mécénat, gestion de l’image : les pèlerinages de notre temps, fédérant les foules dans des lieux propices à la sublimation sont avant tout affaire de réseaux. Ardu, mais éclairant.

François Lafon

Festivals de musique(s), un monde en mutation. Sous la direction d’Emmanuel Négrier, Michel Guérin et Lluis Bonet. Editions Michel de Maule, 332 pages, 26 € (aussi disponible en version anglaise)

mercredi 8 janvier 2014 à 16h41

Vous supportez difficilement les pianistes en extase, les violoncellistes au sourcil courroucé, les flûtistes à l’œil de gallinacé ? Vous aimerez en revanche cette interprétation orbiculo-occipito-zygomatique du 1er Concerto pour violon et orchestre de Niccolo Paganini (1825-1840).
PS. Expérience risquée. Ne pas reproduire.

François Lafon
 

Récitals, en CD chez Harmonia Mundi USA, des trois lauréats du 14ème Concours Van Cliburn (mai-juin 2013). Compétition à l’américaine, moyens américains, concurrents venus de treize pays, atmosphère particulière, Van Cliburn étant décédé quatre mois auparavant. Palmarès flattant les clichés nationaux : puissance de l’Ukrainien Vadym Kholodenko (Médaille d’or) dans Liszt et Stravinsky, finesse de l’Italienne Beatrice Rana (Médaille d’argent) dans Schumann, Ravel et Bartok, sens du spectacle de l’Américain Sean Chen (Médaille de bronze) dans Brahms et Beethoven. Les héritiers désignés de Van Cliburn, natif de Louisiane, premier prix en pleine guerre froide (1958) du Concours Tchaikovski de Moscou, dont la carrière sera un feu de paille mais dont l’aura perdurera, notamment grâce à ce concours, créé en 1962 pour commémorer l’événement ? Plus difficile de se faire une aura dans un monde où, contrairement au credo de Van Cliburn, la musique n’a plus le pouvoir de tout transformer.

François Lafon

3 CD Harmonia Mundi USA (vendus séparément)

mercredi 1 janvier 2014 à 19h59

Sur le site de l’Orchestre Philharmonique de Vienne, à la section “Histoire”, la rubrique “National-Socialisme”, créée en mars 2013, est illustrée par une photo des musiciens devant lesquels se tient un chef de profil (apparemment Karl Böhm), et prend place entre les rubriques « Début du XXème siècle » et « Ere moderne », significativement illustrées par des photos de Gustav Mahler et Leonard Bernstein. Le sujet avait déjà été traité : dans Les Grandes heures du Philharmonique de Vienne, paru en français aux Editions Du May en 1993, Clemens Hellsberg, directeur des Archives historiques de l’Orchestre, consacre trente pages à la période. En six chapitres intitulés « Processus de politisation du Philharmonique depuis la 1ère Guerre mondiale jusqu’à 1945 », « Expulsion et assassinat de musiciens après 1938 », « Déportation et assassinat », « Morts à Vienne », « Musiciens exilés » et « Observations sur la nazification et la dénazification », le texte est précis et documenté. On ne s’y contente pas, comme sur le site du Philharmonique de Berlin, de raccourcis du genre : « Pour l'orchestre, les années du Troisième Reich ont été une question d'équilibre entre le respect des lignes directrices de la politique culturelle et idéologique du régime et la préservation de l'autonomie artistique ». Selon Le Monde du 10 mars dernier, « Le prestigieux orchestre philharmonique de Vienne a été contraint de dévoiler les conclusions accablantes d'une enquête sur son passé nazi ». Intéressant de voir, ce midi en Mondovision, le public trié sur le volet du Concert du nouvel an acclamer Daniel Barenboim dirigeant Légendes de la forêt viennoise avec un art consommé du chaloupé local.

François Lafon

Photo : L'Orchestre Philharmonique de Vienne en 1942 © DR