Samedi 17 novembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
jeudi 29 décembre 2011 à 19h41

C’est une tendance pas encore lourde, mais tout de même un virage à 180° en ces temps de dématérialisation du disque, du livre, de la presse : le vinyle classique est de retour. Cela fait un moment que dans leur domaine, les DJ s’y sont mis : pour mixer, le 33 tours est de mise. Mais cette fois, ce sont des chefs comme Gustavo Dudamel et Paavo Järvi qui entonnent le péan du son analogique et du diamant labourant les sillons. Sur son blog Slipped Disc, Norman Lebrecht s’en fait l’ambassadeur. Premières parutions : la Symphonie « Ecossaise » de Mendelssohn avec le Philharmonique de Vienne par le premier (DG), l’intégrale des Symphonies de Beethoven (déjà sorties en CD) avec la Deutsche Kammerphilharmonie Bremen par le second (RCA), accompagnées des qualificatifs d’usage : couleur, chaleur, charme, harmoniques riches, dynamique englobante, brillance radieuse. Tout ce qui manque au son numérique, selon les nostalgiques du LP, lesquels ont commencé à batailler dès la sortie des premiers CD au début des années 1980. Cette fois, ce sont des artistes nés après la disgrâce dudit LP qui montent au créneau. Iront-ils jusqu’à prétendre, comme certains audiophiles, que le signal numérique étant discontinu, il est incapable de reproduire le legato d’un violon ? « Seul les meilleurs lecteurs SACD (s’il y en a) peuvent produire un son aussi coloré », s’enthousiasme Lebrecht. Allons-nous ressortir nos vieilles platines et nos chiffons antistatiques, retrouver les délices des « cloc » et des « scratch », racheter régulièrement nos disques gondolés ou/et usés jusqu’à la trame, remonter nos étagères au format 30cm ? Les Beethoven par Järvi n’ont été pressés qu’en édition limitée de 999 exemplaires, destinée aux vrais mélomanes. Ouf ! Pas encore morts, nos MP3.

François Lafon

mercredi 28 décembre 2011 à 09h52

« Vous y voilà ! Vous avez décidé d’effectuer une plongée dans ce monde effrayant, mystérieux, surnaturel, rempli de barbus en toge et de grosses dames avec des cornes. » Ainsi commence le livret de cent pages accompagnant le coffret de six CD L’Opéra pour les nuls, déclinaison sonore du livre paru en 2006. Mais où voit-on encore des Walkyries cornues et des barbus en jupette, si ce n’est sur certaines scènes américaines ? La série des Nuls, il est vrai, vient de là-bas, et cela se sent tout au long de ce résumé éclair de quatre siècles d’un art protéiforme, en dépit de la traduction-adaptation astucieuse qu’en a fait la musicographe Claire Delamarche à l’usage du public européen. Pour la musique, pas de problème non plus : les cent extraits sont puisés dans le catalogue EMI-Virgin, où se bousculent gosiers d’or - de Callas à Dessay -, et baguettes magiques - Karajan et Muti en tête. Même dynamique pour La Musique classique pour les Nuls : le livre en 2006, un coffret de six CD en 2010, vingt-cinq CD isolés en 2011. Textes vivants et catalogue EMI-Virgin à la rescousse. Tout cela, bien sûr, fait un tabac. « Avec les Nuls, tout devient facile », dit la publicité. Pourquoi, c’est aussi difficile, la musique, que voudraient nous le faire croire certains gardiens du temple ? Coïncidence : le jaune et le noir, couleurs officielles des Nuls, sont aussi celles de Deutsche Grammophon, lequel a publié avec Europe 1 et Mezzo des Clefs du classique en quarante pages et deux CD. Moins ludique, mais néanmoins soigné.

François Lafon

L’Opéra pour les Nuls. 1 coffret 6 CD + 1 livre EMI-Virgin 678657 2 7 - La Musique classique pour les Nuls : 25 CD isolés EMI-Virgin – Les Clefs du classique : 2 CD Deutsche Grammophon 480 4513

jeudi 22 décembre 2011 à 01h00

Concert de Noël par l’Ensemble Orchestral de Paris au Théâtre des Champs-Elysées. Pas de presse, VIP discrets (l’EOP revient de loin, en termes d’image), mais salle bondée. Affiche et programme grand public, 100% français : les sœurs Labèque dans le Concerto pour deux pianos de Poulenc, Grand Corps Malade en récitant du Carnaval des animaux de Saint-Saëns, Louis Langrée au pupitre, dirigeant aussi Ma Mère l’Oye de Ravel et des extraits de L’Arlésienne de Bizet. Des œuvres qui ont fait leurs preuves, des professionnels qui assurent. Rien à ranger dans le Cabinet de curiosités, si ce n'est la présence du roi des slameurs sur la scène de l'avenue Montaigne. Ou plutôt si : c’était un de ces concerts qu’on n’oubliera pas, parce que le courant n’a cessé de passer, et que, sans lampions ni mirlitons, il avait un air de fête. Qualité artistique, qualité humaine : simple comme un slam.

François Lafon 

jeudi 15 décembre 2011 à 18h12

Mais pourquoi les archives de l’Opéra de Paris sont-elles pour la plupart introuvables en DVD ? Problèmes de droits, rétention de l’INA, médiocrité technique, manque d’intérêt (présumé) du public ? Treize d’entre elles – les plus anciennes jamais rediffusées – sont projetées cette saison à l’Auditorium du Louvre. Jusqu’à la fin janvier, quelques pépites : Les Noces de Figaro « de » Strehler repris en 1980 pour le départ de Rolf Liebermann (Solti dirigeant Janowitz, Von Stade, Popp, Bacquier, Van Dam), l’Otello de Verdi avec Placido Domingo et Margaret Price (1978), L’Enfant et les sortilèges (Ravel) et Oedipus Rex (Stravinsky) revus par Jorge Lavelli avec Seiji Ozawa au pupitre (1979), le Moïse de Rossini programmé par Massimo Bogianchino pour son arrivée à l’Opéra en 1983 (Samuel Ramey, Shirley Verrett, Chris Merritt), Adrienne Lecouvreur de Cilea avec Mirella Freni (1994), Guerre et Paix de Prokofiev en grand large sur la scène de Bastille (2000). La Scala de Milan, le Bolchoï de Moscou, le Mariinski de St Pétersbourg, le Staatsoper de Vienne ont ainsi été revisités, ces dernières saisons. On a même revu, à l’occasion de la résidence de Patrice Chéreau au Louvre, la Lulu de 1979, superbement filmée par Bernard Sobel, que l’on croyait à jamais cadenassée. Le DVD d’opéra n’a jamais bien marché, répètent les éditeurs : retransmissions mal travaillées, pléthore de spectacles inutiles, absence de bonus, prix prohibitifs. Les directs (MET ou Bastille) font en revanche recette en salles : il fallait bien le musée des musées pour exposer ces chefs-d’œuvre du passé.

François Lafon

Une Saison à l’Opéra de Paris. Six opéras filmés, du 17 décembre au 22 janvier. www.louvre.fr

(photo : Les Noces de Figaro, mise en scène Giogio Strehler)

dimanche 11 décembre 2011 à 12h28

Deux images. La première, vue à la télé : un orchestre symphonique joue Doll-Dagga Buzz-Buzz Ziggety-Zag du rocker metal Marilyn Manson. Commentaire : « Changez d’époque : Citroën DS 5, hybride et diesel ». Le son colle à l’image, le chef, qui ressemble à Klaus Tennstedt, a une gestique de pro. La seconde, dans un salon feutré de l’hôtel Plaza-Athénée, le 7 décembre. Henri Dutilleux reçoit le Marie-José Kraviz Prize for New Musik, décerné par l’Orchestre Philharmonique de New York en la personne d’Alan Gilbert, son directeur musical. Le compositeur, âgé de quatre-vingt-quinze ans, improvise un discours de remerciement. Il s’excuse de devoir se présenter en chaise roulante et rappelle à quel point l’Amérique, et particulièrement le NYPO, lui ont été fidèles. Montant du prix : 200 000 $. Peter Eötvös, co-lauréat, composera pour l’orchestre une pièce en l’honneur d’Henri Dutilleux. Sur Facebook, les organisateurs d’Orchestres en fête se demandent si la pub pour la DS 5 donne une image positive ou négative de la musique classique. Commerce (Citroën) d’un côté, mécénat (l’économiste et philanthrope Marie-Josée Kraviz) de l’autre. Continuité (l’orchestre) et rupture (le rock metal) d’un côté, rupture (la musique contemporaine) et continuité (Dutilleux, élève d’Henri Büsser et Philippe Gaubert) de l’autre. Questions de point de vue.

François Lafon

mercredi 7 décembre 2011 à 10h38

11,7 % d’audience pour La Grande Battle, hier soir sur France 2. « Kathleen Battle, la grande cantatrice américaine ? », plaisante Roberto Alagna, invité d’honneur de l’émission. Rien à voir non plus avec les jeux vidéo éponymes. Règle du jeu : composer et interpréter un morceau de musique actuelle (flamenco, rock, rap, musette, jazz) sur un thème classique : les beaux esprits frémissent. Nagui anime, Jean-François Zygel communique sa science, l’Orchestre OstinatO joue les thèmes, les concurrents concourent et vogue la galère. Bons points : on ne raconte pas trop de bêtises sur la musique et l’on échappe à l’habituelle mondanité béate (« C’est merveilleux la musique », « Nous sommes une grande famille », « Comme me disait Karajan… »). Mauvais point : les concurrents, sélectionnés sur Internet, ne sont pas très bons. Consolation : les téléspectateurs élisent le moins mauvais, un groupe nommé Accordzeam, qui jongle avec la Symphonie « Du Nouveau Monde ». Récompense : 20 000 euros en bons d’achat dans le réseau La Boite Noire du musicien. Universal, partenaire du projet, sort parallèlement un double CD comprenant, entre autre, les dix œuvres en lice. Trois heures  (une de trop?) autour du classique (ou presque), en direct et en prime time, et un taux d’audience battu seulement par Les Experts, Manhattan (TF1, 23,4%) et Louis XI (France 3, 12,4%) : une prouesse, non ? Reste à savoir si l’expérience aura une suite.

François Lafon

mardi 6 décembre 2011 à 20h10

Son d’ensemble, écoute mutuelle, précision des attaques, dynamique, décalages. L’orchestre entendu de la salle : un instrument collectif, un virtuose à cent têtes. A la place du chef : un puzzle qu’il faut assembler, des temps de réverbération variables, des masses sonores à réconcilier. Depuis le pupitre du trombone solo, cela donne ceci (voir vidéo). L’œuvre jouée est le 2ème Concerto pour piano de Rachmaninoff. Vous rêvez toujours de faire partie d’un orchestre ?

François Lafon

vendredi 2 décembre 2011 à 10h18

Marcel Proust le musicien : vaste (vague ?) programme. A quoi ressemble le petite phrase de Vinteuil, leitmotiv musical d’A la Recherche du temps perdu ? A du Franck (Sonate pour violon et piano), à du Saint-Saëns (Romanza pour violoncelle et piano), à du Fauré (1ère Sonate pour violon et piano), à du Debussy, voire à du Reynaldo Hahn, l’ami de cœur de l’écrivain ? Et pourquoi pas à du Proust, lu à haute voix, respiré comme un texte de théâtre ? C’est ce que qu’ont tenté Anthony Leroy (violoncelliste) et Sandra Moubarak (pianiste), avec ce livre-disque finement illustré, à offrir pour Noël aux amateurs de cadeaux intelligents. Le principe est classique : un texte, une œuvre, trois comédiens et nos deux musiciens, secondés par Teddy Papavrami (violon) et Magali Léger (soprano), plus un document d’époque : le Quatuor Capet, que Proust appréciait, jouant Beethoven. Musicalement, rien à dire : on ferme les yeux en humant le parfum des cattleyas. Mais les textes, judicieusement choisis avec l’aval du spécialiste Jean-Yves Tadié ? Presto avec Romane Bohringer, Allegretto avec Didier Sandre, Andante avec Michael Lonsdale. Chez ce dernier, comme toujours : précision extrême teintée d’une très légère hésitation. C’est avec lui qu’on « entre dans la ronde, dans la ronde divine mais restée invisible pour la plupart des auditeurs » de la musique selon Marcel Proust.

François Lafon


Marcel Proust, le musicien. 1 livre-disque (2 CD) Decca 476 469 3