Lundi 24 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
jeudi 31 décembre 2015 à 18h09

Coffret de fêtes chez RCA : Anna Moffo, the complete recitals albums. 12 CD pochettes originales, de l’opéra (récitals et extraits d’intégrales), de l’opérette (Strauss, Lehar), du musical (Kern, Coward and co), de la mélodie française (Debussy, Canteloube) : du premier choix, par une voix phonogénique et rarement hors style. Alors que reproche-ton à Anna Moffo ? D’être une diva made in America (parents émigrés d'Italie à Wayne, en Pennsylvanie), d’avoir usé (et abusé ?) d’un physique de cinéma, d’avoir paru à la fin de sa carrière dans un hypothétique film X (où elle restait habillée), d’avoir été animatrice télé ("The Anna Moffo Show") ? Pour les puristes, d’avoir faussé compagnie à Walter Legge, lequel l’avait intégré à la glorieuse écurie EMI (Callas, Schwarzkopf) des années 50 (Falstaff, La Bohème avec Karajan) pour poursuivre sa carrière discographique chez RCA (dont elle épousera le producteur, telle Elisabeth Schwarzkopf devenant Madame Legge), d’avoir forcé sa voix en faisant de Madame Butterfly son rôle fétiche et en tentant une Carmen tardive et malencontreuse ? Toujours est-il que son seul nom fait sourire, que les malveillants évoquent, outre Carmen, une Thaïs (Massenet) de trop en 1974, lui reprochent de ne pas être Callas (dans Lucia di Lammermoor, dans La Traviata, autres rôles fétiches, à la scène comme à l’écran), ni Beverly Sills (sa compatriote, elle aussi moquée, mais moins). Telle que la présente ce coffret, souvent imparfaite, parfois désuète, occasionnellement sur- et sous- distribuée, mais toujours convaincue et plutôt convaincante, elle mérite mieux. Elle a même des fans prêts à se damner pour retrouver les deux récitals EMI (Mozart, "Coloratura Arias") enregistrés à l’époque où elle était une étoile montante de la galaxie lyrique.

François Lafon

Anna Moffo, the complete RCA récital albums. 12 CD RCA 88875032232

mercredi 23 décembre 2015 à 19h35

Vous le cherchez New York, il est à Orange ; vous le poursuivez à Paris, il se balade à Syracuse à Marseille à Fez ou à Münich, bref Roberto Alagna est nulle part et partout à la fois, capable d’enchaîner Madame Butterfly, La Marseillaise, Faust, Bambino, Werther, Luis Mariano, La Juive, la Sicile, Cyrano de Bergerac, Marius et Fanny ou Paillasse. Mais comme il a le cœur sur la main et la sensibilité à fleur de peau, il ne raterait pas l’occasion de chanter Noël, toujours avec ce talent et cette conviction qui emportent les foules. Noël, son nouveau CD rassemble donc les tubes du genre, de Douce nuit à Petit Papa Noël en passant par Minuit chrétiens, mais compile aussi quelques tubes sacrés, (Ave Maria de Schubert et de Gounod, Panis Angelicus de Saint-Saëns et de Franck…), et donne l’occasion au ténor prodigieux de chanter ses propres compositions. En prime, un DVD bonus qui reprend Mediterraneo, le spectacle donné au Festival de musiques sacrées de Fez en compagnie des musiciens de The Khoury Project, histoire pour Roberto Alagna d’ajouter une nouvelle corde à son arc en chantant des mélodies arabo-andalouses. Et tout ça en prélude à la soirée télévisée dont il est le héros !! Parmi tous les ténors du monde, s’il n’en reste qu’un, ce sera lui, bien sûr.

Gérard Pangon

CD et DVD Deutsche Grammophon. 24 décembre à 20h55 : Soirée spéciale sur France 3

dimanche 20 décembre 2015 à 12h38

Raz-de-marée médiatique à l’annonce de la disparition de Kurt Masur : « L’un des plus grands chefs du monde est décédé », titre l’Obs ; « Kurt Masur, chef d’orchestre et héros de la transition démocratique en RDA de 1989, est mort », surenchérit Le Monde. Le 20 heures de France 2, que les musiciens classiques n’émeuvent en général pas autant, lui consacre même sa séquence finale. Hommage à un excellent chef tous terrains, certes, mais souvenir, surtout, de l’acteur de la réunification allemande, accueillant d'égalà égal François Mitterrand à Leipzig, où il était directeur depuis 1970 de l'Orchestre du Gewandhaus. Souvenir aussi, pour un moins large public, de sa période new-yorkaise (1991-2002), qui avait achevé de faire de lui une star bankable, et de ses années parisiennes (2002–2008) à la tête d’un Orchestre National de France reprenant des couleurs après des années moroses. Une image bien différente de celle qu’il avait longtemps traînée de « chef des pays de l’Est », connu pour ses enregistrements « dans la tradition » : Beethoven, Mendelssohn, Brahms solides et un peu ternes bénéficiant du ton et du son de l’historique Gewandhaus, mais aussi – belles surprises – des Bach pré-baroqueux dans le style lipsien (une belle Saint Matthieu « de chambre » alla Gunter Ramin à la basilique de Saint-Denis), ou des Tchaikovski à l’allemande, sans l’épaisseur de ceux de Karajan. Hors estrade, Kurt Masur avait une voix douce qui contrastait avec son physique imposant et son autorité de Kapellmeister. Une dichotomie qui le définissait assez bien.

François Lafon

Photo © DR

samedi 19 décembre 2015 à 18h35

On oublie souvent que la marche finale de la onzième sonate pour piano de Mozart est appelée turque parce son rythme évoque les janissaires. Ziad Antar, lui, s’en souvient, bloque les cordes d’un piano pour ne plus laisser entendre que le bruit des touches, et le résultat est… frappant. Cette vidéo de trois minutes fait partie de l’exposition Pop et musique de la Fondation Louis Vuitton, qui s’achève le 4 janvier et propose quelques autres perles musicales. On y trouve en particulier K364 de Douglas Gordon, déjà présenté à Paris en 2012 à La Gaîté Lyrique, dont la puissance émotive est toujours aussi vivace : deux musiciens israéliens traversent la Pologne, jouent la Symphonie concertante de Mozart, font simultanément un travail de mémoire qui les ramènent vers les souffrances de leurs familles, et la musique, dans laquelle on est plongé, nous mène vers une autre dimension. Ajoutez Rejuvenator of the Astral Balance, de Marina Abramovic, installation de transats face à des métronomes, une des mille façons inventées par l’artiste serbe pour explorer les liens entre le physique et le mental, ou Extended Lullaby de John Cage, un ensemble de boîtes à musique qui s’empare d’une partition d’Erik Satie, et voilà suffisamment de raisons de ne pas laisser cette expo s’achever sans avoir goûté ces musiques pas comme les autres.

Gérard Pangon

Fondation Louis Vuitton 8 avenue du Mahatma Gandhi 75116 Paris

mercredi 16 décembre 2015 à 09h08

La Conférence internationale Jean Sibelius à Hämeenlinna n’offrait pas que des séances de travail. Il y eut la visite de la maison natale, et aussi trois concerts. Un de musique de chambre, de piano et de mélodies par de jeunes artistes issus de l’Académie Sibelius d’Helsinki, dans une salle de l’hôtel de ville après une somptueuse réception par la municipalité. Un dans une église par l’Orchestre d’harmonie et des étudiants en classe de direction de l’Académie Sibelius, avec en alternance des œuvres de Nielsen et de Sibelius. Et un le 8 décembre par l’Orchestre symphonique de la Radio d’Helsinki dirigé par Hannu Lintu, son chef depuis août 2013, pour célébrer l’anniversaire et en présence du président de la République : Tapiola, Concerto pour violon, Deuxième Symphonie. Le 8 décembre 2015 n’est pas passé inaperçu en Finlande. La première chaîne de télévision a largement évoqué l’événement, par des films d’archive, des interview ou encore des reportages à Ainola, la demeure de Sibelius de 1904 à sa mort en 1957. La population d’Helsinki était en outre invitée à se rassembler à midi sur la place du Sénat pour y entonner la partie hymnique de Finlandia, ce que la télévision ne manqua pas de diffuser. Il en alla de même à Hämeenlinna, devant la statue du compositeur représenté jeune. Il faut ajouter que la fête nationale, le 6 décembre, tombait en pleine conférence. D’où à Hämeenlinna une vaste Fantaisie de l’Indépendance dans le Palais de Glace, avec patinage, chanteurs, chœurs et autres protagonistes, Sibelius étant là aussi fortement mis à contribution. Heureuse Finlande, qui a donné naissance à un compositeur pouvant être honoré de si diverses façons !

Marc Vignal

Site officiel http://sibelius150.org/en Photo : intérieur de la maison natale de Sibelius © DR 

lundi 14 décembre 2015 à 16h00

Parmi les célébrations du cent cinquantenaire de Sibelius, né le 8 décembre 1865, une des plus importantes a été la Conférence internationale organisée du 4 au 8 décembre à Hämeenlinna, sa ville natale, à une centaine de kilomètres au nord d’Helsinki. Sixième du genre (une tous les cinq ans depuis 1990), elle réunissait notamment une soixantaine de « spécialistes » de plusieurs pays : Allemagne, Angleterre, Estonie, Etats-Unis, Finlande, France, Israël, Italie... Dans des communications d’une vingtaine de minutes chacune, ils ont fait part en anglais de leurs recherches, découvertes, analyses et/ou interrogations. Il a été question de la réception de Sibelius dans le monde, de son modernisme, de ses rapports avec ses contemporains, de son importance pour les compositeurs d’aujourd’hui, de ses rapports avec la politique nationale et internationale, etc. Certaines de ses pages ont été musicalement examinées à la loupe, et sa biographie largement prise en compte. Le soussigné a parlé de Sibelius et Mahler. Particulièrement frustrante pour ceux ne maîtrisant ni le suédois ni surtout le finnois s’est révélée la contribution de Vesa Sirén, critique musical du quotidien Helsingin Sanomat. Il nous a appris (ou confirmé) que des lettres de Sibelius au chef d’orchestre suédois Tor Mann avaient été découvertes en 1997, que d’autres, destinées à son beau-frère le chef d’orchestre Armas Järnefelt, l’avaient été en 2004, avec en particulier des indications métronomiques très précises pour La Fille de Pohjola, que les archives de Robert Kajanus contenant des lettres de Sibelius, Grieg et autres étaient disponibles depuis 2007, ou encore que les causes du tremblement de main de notre compositeur avaient été analysées en 2011-2012 : ni l’alcool, ni Parkinson. De ces précieux documents, certains écrits font état avec plus ou moins de détails en Finlande.

Marc Vignal

 En référence : Sibelius par Marc Vignal Ed. Fayard - Le site anniversaire : http://sibelius150.org/en

samedi 12 décembre 2015 à 19h49

Sur France 3, Fauteuil d’orchestre, prime time (2h30) de luxe dédié à la musique classique et présenté par l’inattendue mais toujours impeccable Anne Sinclair. Un peu Champs-Eysées, un peu Grand Echiquier en moins melting pot. Invité: Ruggero Raimondi, excellent client télévisuel entouré de gloires canoniques (Julia Migenes), de stars actuelles (Juan Diego Florez, Patricia Ciofi), d’espoirs déjà confirmés (Julie Fuchs, Edgar Moreau) et d’outsiders plus (Patrick Bruel) ou moins (Eric Ruf) grand public. Plutôt réussi dans le genre, si l’on apprécie le genre. Car pourquoi la grande méchante musique classique fait-elle toujours aussi peur ? Pourquoi la réduire presque exclusivement à des airs d’opéra (des chansons, rien que des chansons, comme Strangers in the night entonné au final par RR lui-même) ? Pourquoi sous-entendre sans cesse que tout un chacun peut avoir accès à ce saint des saints culturel, que les tubes qu’il va entendre ne vont pas l’ennuyer, l’obliger à zapper, faire hurler le chien à la mort ? Le choix, comme locomotives de ce n°1, du Don Giovanni de Losey (1979), de la Carmen de Rosi (1984) mettant tout leur art à réparer des ans l’irréparable outrage induit-t-il par ailleurs que tout espoir serait vain de s’adresser à un public qui à l’époque n’était pas né ?

François Lafon

France 3, vendredi 11 décembre Photo © DR