Samedi 17 novembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
dimanche 17 décembre 2017 à 18h02
L’organisation patronale Les Forces Musicales - réunion depuis 2015 des ex- CPDO (Chambre Professionnelle des Directions d’Opéra) et SYNOLYR (Syndicat National des Orchestres et des Théâtres Lyriques) – publient en collaboration avec le cabinet Traces TPi un  Portrait socio-économique des opéras et festivals d’art lyrique en régions, auquel ont contribué vingt-deux théâtres et festivals, ainsi que 11680 spectateurs (25 000 profils en comptant les accompagnants). « En France, le réseau des institutions lyriques en région est à la fois puissant et cohérent. Il restait à en apporter la démonstration », plaident la présidente Fabienne Voisin et le vice-président Alain Surrans. Résultats triomphants, idées reçues mises à mal, statistiques vraisemblablement optimisées : on apprend que loin de ruiner la collectivité, l’opéra l’enrichit (pour 1€ de subvention locale 1, 33 € est réinjecté dans le tissu économique local), qu’il génère des emplois (12 730 dont 8 000 artistes), qu’il ne s’adresse pas qu’aux vieux (âge moyen : 51,5 ans ; moins de trente ans : 19%) ni qu’aux riches (25,5 euros la place, billets jeunes à moins de 15 euros contre 37 euros pour un match de football en ligue 1 et 33 pour un concert de variétés), qu’il n’est pas clivant socialement et se soucie du renouvellement du public (250 000 personnes touchées, 80% de scolaires), qu’il vit avec son temps (renouvellement des mises en scène, streaming, réseaux sociaux, etc.). De là à persuader un élu (voire un ministre) qu’un théâtre - lyrique de surcroît - pèse aussi lourd en termes de retombées économiques, médiatiques et électorales qu’un stade, un zénith ou un palais des congrès … 
François Lafon

lesforcesmusicales.org/etude-opera/ (Photo © DR)
mardi 12 décembre 2017 à 18h12
Au cinéma, Maria by Callas de Tom Volf, en liaison avec l’exposition éponyme de la Seine Musicale (voir ici). Un travail de fan, là aussi. En découvrant Donizetti, Volf – homme de spectacle multitâche – a découvert Callas et a voulu tout savoir sur elle, recueillant les témoignages, en particulier ceux de son majordome et de sa femme de chambre, collectionnant films, photos et documents, parmi lesquels une interview réalisée par David Frost en 1970 et longtemps considérée comme perdue, dans laquelle Maria raconte sa vie de Callas et vice versa. Une mine donc, un recueil sur papier glacé (restauration, colorisation, montage soignés) dont s’étonneront ceux qui pensaient que le fruit avait été pressé jusqu’à la pulpe. Un moment de nostalgie aussi, pour ceux qui ont connu l’époque où le feuilleton Callas-Onassis - auquel le film accorde une très large place -, rivalisait avec d’autres (Taylor-Burton, Margaret-Tony) à la une de France Dimanche et de Paris Match. Et si - une fois admis qu’on n’est pas là pour réfléchir sur la place de Callas dans la redécouverte du répertoire romantique italien (rien, entre autres, sur ses master-classes à la Juilliard School) - on trouve un peu répétitif le spectacle de la diva descendant de voiture devant des foules en liesse et des journalistes insistants, on se console en écoutant Callas chanter (documents connus pour la plupart) mais surtout parler (relayée pour les lettres par Fanny Ardant, Callas à la scène comme à l’écran), toujours experte, en anglais comme en français, à mettre en scène sa vie privée et à faire affleurer la confidence sous le propos officiel. Un talent qui est aussi celui de Tom Volf, amateur passionné pas dupe de son sujet.
François Lafon 

Maria by Callas de Tom Volf (1h53 min.), sortie au cinéma le 13 décembre (Photo © DR)
 
lundi 11 décembre 2017 à 19h58
Un grand portrait en couleur de Pierre Henry à l’entrée du Studio 104, visage radieux, sourire aux lèvres : une image et un hommage complices de Radio France à l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire du compositeur.
Un week-end qu’il avait orchestré avec Bruno Berenguer (Direction de la Musique) et auquel il aurait bien sûr assisté, si la mort ne l’avait rattrapé, le 5 juillet 2017. Premier concert étrange, étonnant même, par la Compagnie Inouïe Thierry Balasse, autour de la « recréation sur instruments pour électronique et orchestre pop » de Messe pour le temps présent. Tube planétaire et inoxydable, à la suite des remixes sauvages de ses jerks à l’orée du XXIème siècle et de sons « plus actuels » ajoutés ensuite par l’auteur, la Messe renaît dans une instrumentation revisitée par Balasse et « son » groupe pop, avec guitares et claviers électriques, pianos préparés, flûte et batterie. L’ineffable parfum soixante-dix de la fusion jazz-rock (ça balance !) associé aux effets larsens et autres balbutiements des premiers instruments de la musique concrète du Studio d’Essai fondé par Schaeffer – certains recopiés à l’identique – atteint un baroque paroxystique que n’aurait pas renié Dali… Ni Pierre Henry lui-même, le maître absolu du montage et des rapprochements les plus hautement surréalistes, qui avait approuvé cette version discutée avec Thierry Balasse, à l’imagination si prompte. Devant le succès de cet hommage hors du commun, ce dernier revenait sur la scène du 104 pour expliquer la genèse et les instruments de cette Messe pop. 
Le lendemain, la reprise par Le Balcon de la version de 2017 tout aussi décoiffante de Dracula, pour dix-huit musiciens et électronique, montrait de nouveau combien l’œuvre de Pierre Henry lui survit. La charge expressive de Dracula –  le cinéma horrifique britannique de la Hammer combiné avec la « monstruosité » orchestrale du génial Wagner – dopée par le souffle de cuivres chauffés à blanc et le rythme souterrain et proliférant du violoncelle tricoté dans les cordes du piano, impose, plus encore qu’à sa création, à l'Athénée (voir ici ), la dynamique implacable d’un des opus les plus intensément lyriques du compositeur. Une course échevelée pleine de bruits et de fureur, une Apocalypse à la puissance 4 fomentée par Fafner, dragon réveillé de son sommeil et extirpé de la caverne wagnérienne, dirigée avec une précision diabolique par le talentueux Maxime Pascal – lui aussi adoubé par le compositeur pour cette version revisitée. 
Henry, présent et éternel avec le troisième concert à l’orée de la nuit, où il s’agissait de découvrir en création mondiale Dimanches noirs, pour piano « traditionnel » (!), par Cécile Maisonhaute – qui avait pu peaufiner son interprétation à son contact. Un inédit de 1945, époque où le percussionniste, pianiste et compositeur suivait les cours de Messiaen. Une partition foisonnante, avec des arêtes saillantes et des blocs qui s’entrechoquent comme un tableau cubiste. Manière pour le compositeur d’annoncer l’avenir de sa musique, libre, indépendante et résolument tournée vers les arts plastiques. En conclusion, Thierry Balasse revenait à la console de diffusion pour La Note seule, seconde création : une musique à la fois effervescente et plongée dans des abysses, où tinte une horloge qui bat la chamade comme un cœur déréglé pour finir « dans une harmonie de pauvreté » (Henry). Troisième création et commande de Radio France, Grand tremblement se veut, avec sa courbe nerveuse et resserrée, un inventaire des « pulsions rythmiques » et des « aventures avec un piano ». Galop, chant agité, trépidation, course imaginaire : Henry résume son alphabet « précaire et fugitif », mais l'inscrit en majesté dans un espace à l’acoustique superlative. Qui, mieux que lui, sait nous faire écouter l’inouï ?              
Franck Mallet
 
 
Les concerts des 8 (« Concert pour le temps présent » par la Compagnie Inouïe Thierry Balasse, 21h) et 9 (« Concert anniversaire – 3 créations », 20h) décembre en réécoute sur www.francemusique.fr et www.radiofrance-podcast.net 
 
Les concerts des samedi 9 (18h) et dimanche 10 (11h30) Dracula par Le Balcon, ainsi que celui du dimanche 10 (16h) décembre « Hommage de l’Ina GRM à Pierre Henry » - œuvres de Pierre Schaeffer, Henry & Schaeffer, François Bayle, Iannis Xenakis, Luc Ferrari et François-Bernard Mâche, seront diffusés à une date ultérieure.
 
Coffret anniversaire (12 CD) Pierre Henry Polyphonies « 29 œuvres dont 9 inédites » présentées par le compositeur - Radio France Éditions / Decca (Universal).
 
A l’Opéra de Marseille, Apparition : à la frontière des genres, ce spectacle qui tient à la fois de la danse et du théâtre musical est de ceux qui volontairement laissent des questions sans réponse. Pas de logique narrative, pas d’explication : comme dans La Nuit du chasseur de Charles Laughton ou Mulholland Drive de David Lynch, c’est souvent au spectateur de trouver le fil qui soutient ce tissu d’images et d’actions qui résistent à toute explication et créent une impression d’autant plus profonde. A l’origine, les Kindertontenlieder dans une transcription pour piano, chœur d’enfants et bandes son signée du compositeur Franck Krawczyk, cloué au clavier au milieu de la scène en guise de figure paternelle muette mais omniprésente. Sur sa réécriture de ces Chansons pour la mort des enfants de Mahler qui fait la part belle à la magnifique Maîtrise des Bouches-du-Rhône, Emio Greco et Pieter C. Scholten (le duo à la tête du Ballet National de Marseille), ont jeté une suite d’images qui ne cherche surtout pas à illustrer ou expliquer le tragique du texte et son sentiment de désolation mais plutôt à s’interroger ce qu’être enfant veut dire. Quelques visions oniriques se détachent de ce conte tour à tour terrifiant et apaisant : le loup rouge qui s'avance menaçant sur la salle, la jeune fille (vraiment si innocente ?) qui chante en playback le tube des années 1980 For ever young, le loup encore qui garde dans son ventre un enfant (endormi, mort ?), les enfants qui se couchent dans les coffres (ou cercueils ?) évanouis dans la nuit, le tourbillon qui engloutit tout pendant l’orage. L'épilogue arrive avec un long épisode dansé sans musique avant que quelques mesures de la Troisième symphonie de Mahler se laissent entendre furtivement. Apparition est annoncé comme le premier volet d’un diptyque dont le pendant, Disparition, devrait voir le jour en 2018.
Pablo Galonce 
 
Opéra de Marseille, le 2 et 3 décembre. (Photo © A. Poiana)