Mercredi 29 janvier 2020
Concerts & dépendances
Enclave lyrique dans la programmation désormais éclectique du Châtelet : Saul de Handel mis en scène par Barrie Kosky, créé au festival de Glyndebourne 2015. Un spectacle précédé d’une plus que flatteuse réputation, passé par Houston (Texas) et Adelaïde (Australie) et filmé en 2016 (DVD Opus Arte). Une escale parisienne inespérée donc, en attendant (dans quel théâtre ?) une reprise des Boréades de Rameau (voir ici), merveille plus aboutie encore et relevant de la même esthétique (Kosky est volontiers inattendu : cf le récent Prince Igor à l’Opéra Bastille – voir ). Une gageure a priori que cet oratorio, même si le propos (la jalousie morbide du roi d’Israël vis-à-vis du jeune David qui sera son successeur, cercle affectif infernal incluant les deux filles de Saül et son fils Jonathan, ami de cœur de David) et le style musical (séquences rapides, structure plus souple que l’alternance air - récitatif) se prêtent davantage à la scène que bien des opéras du même Handel. Un tour de force tout de même, ponctué d’images folles (l’orgue de chambre jaillissant d’un champ de chandelles) et de grands moments de théâtre, telle l’invocation shakespearienne (on pense à Macbeth) de l’esprit du prophète Samuel prédisant la mort de Saül et de Jonathan. Formidable direction d’acteurs, génie des groupes et des mouvements, chœurs et danseurs mêlés peuplant un espace vide alla Peter Brook, sable noir au sol et double table géante où l’on festoie et se torture. Plateau mené par le grandiose baryton Christopher Purves (anthologiques « I am the king » à la fin du deuxième acte !) et le faussement frêle contre-ténor Christopher Ainslie - tous deux de la distribution originelle -, duo féminin équilibré (Karina Gauvin la méchante soeur, Anna Devin la gentille), autre duo on the edge (David Shaw remplaçant au pied levé Benjamin Hulett en Jonathan et le choriste Daniel Mullaney prêtant sa voix en play back au fellinien Stuart Jackson, aphone ce soir), chœur impeccable formé pour l’occasion et Talens Lyriques à la hauteur de leur réputation, sans Christophe Rousset mais avec le très haendelien Laurence Cummings dosant savamment la noblesse du genre et l’hystérie du sujet.
François Lafon 

Châtelet, Paris, jusqu’au 31 janvier (Photo © Patrick Berger)

9ème Biennale de quatuors à cordes à la Cité de la Musique/Philharmonie de Paris. Fil rouge : Beethoven, 250ème anniversaire oblige. Passage de relais ce soir, avec le déjà aguerri Quatuor Goldmund (Amphithéâtre) et le désormais historique Quatuor Danel (Grande salle de la Cité).  Pas de Beethoven pour le premier, mais Haydn (prospectif Quatuor op. 76, au célèbre "Largo") et Mendelssohn (Quatuor n° 6 op. 80, écrit sous le coup de la disparition de sa sœur Fanny) reliés par l’habile Smile of the Flamboyant Wings, inspiré à Dobrinka Tabakova (née en 1980) par le tableau de Joan Miro. Sûreté rythmique, souplesse stylistique, sonorité d’ensemble travaillée, déchaînement d’énergie, fût-elle du désespoir (Mendelssohn) : beau succès à l’applaudimètre pour cette formation adoubée par un nombre impressionnant de grands aînés. Plus uniment sombres les Danel, avec le 8ème Quatuor de Chostakovitch (« Aux victimes du fascisme et de la guerre », suivez son regard…) et le 14ème de Beethoven, « éléments volés de-ci de-là et recollés ensemble » débouchant sur de prémonitoires rapprochements, tous deux précédés du 4ème Quatuor de Pascal Dusapin (créé en 1997 par les Prazak), impressions funambulesques sur un passage de Samuel Beckett (« Un va-et-vient allait de plus en plus vite, puis s’arrêtait. Bientôt son corps serait tranquille, bientôt il serait libre » - Murphy). Choc accentué des humeurs dans Beethoven, expressivité maximale (surjouée presque) dans Chostakovitch (une spécialité, cf. leur intégrale discographique chez Alpha), Dusapin rejoignant ce dernier par son maniement (beckettien) de l’ironie qui fait mal. Le passage de relais - pluriel - intervient à la fin, quand Raphaël Paratore, violoncelliste du Quatuor Goldmund, se joint aux Danel pour l’"Adagio" du Quintette en ut de Schubert (un des compositeurs favoris de… Beckett), jouant l’instrument (pas encore verni) construit en public durant la Biennale par le CLAC (Collectif de Lutherie et d’Archèterie Contemporaines), et qui sera étrenné deux ans durant par le jeune Dimitri Berlinski, petit-fils du fondateur de l’illustre Quatuor Borodine. Un "Adagio" en suspension, plus lent encore que ne le jouait le non moins illustre Quatuor Amadeus, parrain des Danel. Ultime passage de relais ? 
François Lafon 

9ème Biennale de quatuors à cordes – Cité de la Musique/Philharmonie de paris, jusqu’au 19 janvier (Photo : Quatuor Goldmund © Gregor Hohenberg)


jeudi 9 janvier 2020 à 22h25
Premier événement 2020 dans... le parking du Centre Pompidou avec Fosse, « spectacle en continu » signé Christian Boltanski, Jean Kalman et Franck Krawczyk, co-production Opéra Comique/Beaubourg. Une suite à Pleine Nuit (2016 - chantier de la salle Favart) reprenant les trois mêmes règles : ni début ni fin, espace déterminant le livret, public déambulant à sa guise, faisant écho cette fois à la spectaculaire exposition Christian Boltanski - Faire son temps à la Galerie 1 du Centre. Lumières savamment parcimonieuses (Kalman), installation énigmatique (Boltanski), musique éclatée (Krawczyk) jouée en direct par treize violoncellistes (dont Sonia Wieder-Atherton), six pianistes, deux percussionnistes, un guitariste et le Chœur Accentus avec la soprano Karen Vourc’h. Atmosphère de mélodie en sous-sol, mondaine au demeurant, les cinq-cents spectateurs continuant leurs conversations tout en découvrant que l’endroit est hanté, que les quelques voitures bâchées aux phares-projecteurs ont de fantomatiques occupants voilés de tulle, que les box de côté sont eux aussi habités et qu’à la musique peut venir se mêler la sirène d’alarme. « Tel Dante ou Orphée, le visiteur erre dans un lieu indéterminé, immergé dans ce qui se passe au-dessous, sous la surface, sous la scène, déplaçant l’enjeu sur ce qui ordinairement tend à être dissimulé », explique le programme. Impression en effet de « jeu de l’envers », où l’oreille cherche machinalement à réunir les éléments musicaux, où l’on a la sensation d’entrer dans une fable dont on ne saisit pas les fins dernières, voire – si l’on a visité l’exposition – de faire partie d’un Boltanski, structures-prise de conscience des duretés du monde. Chapeau aux musiciens emmitouflés (il ne fait pas chaud au sous-sol) enchantant l’espace des harmonies à la fois melliflues et anxiogènes qui prolongent le théâtre d’images boltanskien.  
François Lafon 

Fosse, Centre Georges Pompidou, Paris, les 10 et 11 janvier de 19h à 22h, 12 janvier de 17h à 20h (Spectacle en continu, durée de chaque cycle musical : 50 minutes) (Photo © Hervé Véronèse-Centre Pompidou)

vendredi 13 décembre 2019 à 01h03
A l’Opéra Comique, reprise dix ans après d’un succès maison : Fortunio d’André Messager dans la mise en scène de Denis Podalydès et sous la baguette de Louis Langrée, avec une distribution (presque) entièrement renouvelée. Un spectacle indémodable à force d’être classique, si ce n’est que le sociétaire Podalydès, qui connait ses classiques et en particulier Le Chandelier d’Alfred de Musset d’où l’ouvrage est tiré, a tenté de retrouver, sous l’aimable musique de Messager et le livret mélancolico-boulevardier des rois du boulevard Caillavet et Flers, un peu du sourire  douloureux qui est la signature de Musset. Il a pensé aussi (déclare-t-il) au cinéma de Jean Renoir et de Max Ophuls, dont cette histoire de timide clerc de notaire amoureux de la femme de son patron, que celle-ci et le militaire qui la courtise vont utiliser comme "chandelier" (on dirait aujourd’hui "fusible") vis-à-vis du mari jaloux, sort revigorée. Revigorée aussi par Langrée et l’Orchestre des Champs-Elysées la « conversation en musique » - ou « comédie lyrique », créée in loco en 1907 - que Messager, roi de l’opérette raffinée mais aussi grand chef « sérieux », a parsemée de fugaces évocations sans abdiquer son sens de l’air que l’on retient et du rythme qui vous obsède. Avec Jean-Sébastien Bou, toujours savoureux en séducteur trop sûr de lui, les nouveaux venus Cyrille Dubois et Anne-Catherine Gillet forment le trio dont Langrée a dû longtemps rêver, depuis ses premières armes dans l’œuvre en… 1987 sous la houlette de John Eliot Gardiner (Lyon – CD Erato). Acclamations d’une salle pleine, bravant la grève des transports et les intempéries. 
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 22 décembre. Diffusion ultérieure en différé sur France Musique (Photo © Stéphane Brion)

jeudi 5 décembre 2019 à 11h39
A chaque stage du Jeune Orchestre de l’Abbaye, qui rassemble à Saintes des étudiants en dernière année d’un conservatoire, le défi est de taille : une semaine pour travailler une œuvre, avant de la donner en concert. Cette fois-ci, c’était Un Requiem allemand de Brahms, sous la direction de Raphaël Pichon, avec la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, le jeune chœur de Paris, et un concert de clôture à La Seine musicale à Boulogne-Billancourt. D’emblée, on sent, chez Raphaël Pichon, sa passion pour les voix : il les dirige comme s’il les sculptait, à mains nues, penché vers les choristes, avec un moment de silence avant et après chaque partie, comme sil voulait suspendre le temps. Le chœur déploie ainsi avec ferveur les sonorités funèbres de ce Requiem poignant dont les ténors et les basses accentuent la gravité. Parmi les musiciens de l’orchestre, quelques pupitres semblent parfois ne pas parvenir à la sérénité (les bois par exemple), mais, dans cette partition difficile, le Jeune Orchestre se montre à son avantage, même si certaines respirations auraient pu gagner en clarté. Quant aux solistes, ils illuminent cette interprétation de leur talent : Edwin Fardini est un baryton au phrasé d’une grande finesse, capable de puissance et de nuances ; Jeanine de Bique, avec son timbre magnifique, susurre les inquiétudes de Brahms d’une manière prenante. L’ovation finale et les sourires des musiciens en train de se photographier sur scène montrent que le pari a été gagné.
Gérard Pangon
 
La Seine musicale 2 décembre. (Photo © DR)
 
Grand amateur d’opéra au point d’en parsemer tous ses films, l'Américain James Gray réalise ici sa première mise en scène lyrique. Dès l’ouverture, le tempo est donné : incisif, rapide, pétillant, coloré rendant parfaitement l’agitation et l’esprit de cette folle journée qui oscille entre la comédie, le drame et la colère. En suivant à la lettre les intentions dramatiques du livret de Da Ponte sans jamais y imprimer ses propres mécanismes, James Gray réussit une mise en scène limpide, animée jamais ennuyeuse. Par le soin qu’il attache aux gestes et aux attitudes de chaque chanteur il met en lumière l’enjouement et la sincérité de Susanne et de Figaro, la mélancolie et la détresse de la Comtesse, la raideur et la jalousie du Comte comme son mépris des paysans, la rouerie de Basilio…
La distribution vocale parfaitement homogène place cette production des Noces de Figaro au rang des meilleures : la ligne de chant de Stéphane Degout traduit remarquablement la noblesse et la grandeur, même dans les situations où Almaviva se couvre de honte c’est à dire quasiment en permanence. Ses prestations scénique et vocale dominent l’ensemble d’une distribution brillante au sein de laquelle Robert Gleadow, Figaro aussi enjoué que rusé et Anna Aglatova, Susanne espiègle et vive au timbre chaleureux, affichent leur joie de chanter d’un bout à l’autre de l’opéra. Et l’état psychologique dans lequel se trouve chaque personnage est traduit avec acuité par Paolo Zanzu qui improvise au pianoforte.
Dans le foisonnement des ensembles et des passages d’orchestre seul, Jérémie Rhorer excelle : son discours respire toujours, même dans l’effervescence, et le mouvement qu’il imprime cette œuvre ne faiblit pas d’un bout à l’autre. La justesse de sa direction nous entraîne dans les méandres de l’émotion pure.
François Piatier
 
Paris Théâtre des Champ-Elysées, 1er décembre 2019 (Photo © Vincent Pontet)
 
3, 5, 7 et 8 décembre 2019 au Théâtre des Champs-Élysées (Paris)
Du 31 janvier au 9 février 2020 à l'Opéra national de Lorraine (Nancy)
Retransmission au MK2 Bibliothèque, MK2 Quai de Loire et MK2 Odéon le 6 décembre à 20h
Diffusion sur France 5 le samedi 14 décembre 2019 à 22h30
Diffusion sur France Musique le samedi 28 décembre à 20h
 
Entrée au répertoire de l’Opéra de Paris (Bastille) du Prince Igor de Borodine, pas entendu dans la maison (Garnier) depuis la grande tournée du Bolchoï de Moscou en 1969. A chaque production « sa » version de cet opéra inachevé dont Glazounov a comblé les manques et Rimski-Korsakov orchestré ce qu’il pensait devoir l’être, connu surtout pour ses "Danses Polovtsiennes" immortalisées par les Ballets Russes. Celle-ci est radicale : pas d’acte III (option communément admise : il n’est – presque – pas de Borodine) mais réapparition à l’acte IV d’un monologue… moussorgskien du Prince que Rimski n’a pas retenu, et déplacement de l’ouverture (reportée par Glazounov à qui Borodine l’avait jouée au piano) entre les actes II et IV. Mais surtout radicalité de la mise en scène de Barrie Kosky pour ses débuts in loco : de cet ouvrage-manifeste du slavophile Groupe des Cinq (dont Borodine était membre) inspiré d’une épopée nationale (Dit de la campagne d’Igor - 1185) où s’affrontent l’Est et l’Ouest, il fait une réflexion sur la guerre, le déracinement, les réactions d’un peuple dont le chef a failli. « La captivité est pire que la mort, sachant qu’on est la cause de tout », chante Igor, ce à quoi Kosky ajoute : « Que pourra-t-il faire une fois revenu chez lui ? » Plus grand-chose d’un sauveur de la patrie chez cet homme seul pris d’épilepsie à l’idée de partir en guerre, capturé et humilié par les nomades polovtsiens semant la ruine sur leur passage, et qui reviendra tel un clochard beckettien sur un tronçon d’autoroute après avoir assisté du fond de sa prison de béton modèle KGB à des "Danses polovtsiennes" évoquant Le Sacre du printemps dans La Maison des morts (chorégraphie Otto Pichler). Sifflets (mais aussi applaudissements) nourris de la part d’un public pourtant habitué à Tcherniakov et Warlikowski, auxquels Kosky semble rendre hommage en très doué Fregoli de la mise en scène qu’il est.  Triomphe unanime en revanche pour les voix (superbe plateau de basses, avec Ildar Abdrazakov très investi dans le rôle-titre) et mention spéciale pour la toujours stupéfiante Anita Rachvelishvili en princesse barbare aux graves abyssaux filant un amour forcément compliqué avec le fils du Prince (excellent ténor Pavel Cernoch), sans oublier la non moins valeureuse Elena Stikhina en épouse héroïque. Succès aussi pour Philippe Jordan décidément chez lui dans ce répertoire (écoutez ses Symphonies de Tchaïkovski – voir ici), donnant une salutaire unité à cette musique sporadiquement inspirée à la tête d’un orchestre et d’un chœur au meilleur de leur forme. 
François Lafon 

Opéra National de Paris – Bastille, jusqu’au 26 décembre. En direct au cinéma, sur Mezzo et Culture Box le 17 décembre, en différé le 25 janvier sur France Musique et ultérieurement sur France Télévisions (Photo © Agathe Poupeney / OnP)

mercredi 27 novembre 2019 à 14h46
Soirée Ravel à la Philharmonie de Paris. En point d’orgue, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, dans une version révisée de 2019, partant de la partition d’origine orchestrée par Ravel en 1922, des annotations de Koussevitzky, le créateur de l’œuvre, et des éditions russes pour orchestre ou piano. En prime, la projection d’un film du pianiste Mikhail Rudy, créé à partir des dessins du peintre Vassili Kandinsky pour une mise en scène des Tableaux en 1928. Si le concert était superbe, cette animation n’a guère d’intérêt : Kandinsky a fait beaucoup mieux, et l’association de figures abstraites sur une musique descriptive frôle le contresens. En revanche, dans ce programme qui permet d’admirer les prodigieuses orchestrations de Ravel, les magnifiques couleurs de l’orchestre Les Siècles, dirigé par François-Xavier Roth, illuminent la soirée, en particulier dans Une barque sur l’océan, tout en nuances, et dans la Rapsodie espagnole, où les musiciens prennent un plaisir manifeste à alterner délicatesse et vigueur. Le sommet de ce concert, on le doit à Isabelle Druet : elle chante les trois poèmes de Shéhérazade de manière sublime, elle articule avec justesse, se joue des ruptures de tempo, évoque avec gourmandise les fééries orientales chères à Maurice Ravel.
Gérard Pangon
 
Philharmonie de Paris 26 novembre (Photo © DR)
 
Du Sanctus, daté de 1724, au Credo et à l’Agnus Dei, achevés un an avant sa mort, Bach a mis vingt-cinq ans avant d’assembler les différentes pièces de sa Messe en si. Ce puzzle impressionnant tient sa renommée du mystère qui entoure sa genèse, de sa durée (bien loin de celle d’une messe ordinaire), de la variété des timbres et des instruments utilisés, et, surtout, de la magnifique synthèse qu’il représente, comme si Bach avait rassemblé le meilleur de ce qu’il savait faire. L’aborder est pour les interprètes un immense défi : ils doivent être aussi bien jongleurs que coureurs de fond, méditatifs qu’expansifs. Dans une tournée-Messe en si qui l’a mené d’Utrecht à Moscou, tel un marathonien, l’Ensemble Vox Luminis faisait étape le 22 novembre à l’Eglise Saint-Roch à Paris. Petit effectif (trois voix par pupitre), recherche de la couleur et de l’émotion autour des mots, les chanteurs sont dans leur élément pour dérouler ce patchwork où les airs jubilatoires avec timbales et trompettes succèdent aux instants de recueillement. Duos, trios, chœurs à quatre voix, puis à cinq, instruments solistes ou orchestre au complet, les obstacles ne manquent pas. Tantôt les musiciens doivent jongler avec l’acoustique d’un lieu où les fugues parviennent parfois à s’échapper, tantôt ils doivent oublier que le cor n’est pas au mieux de sa forme, tantôt ils inventent un petit ballet afin de moduler les plans sonores. Mais les grands moments sont sublimes : au centre du Credo, Et incarnatus est est empreint d’une profondeur émouvante, comme le Crucifixus qui le suit ; dans l’Agnus Dei, le solo du contre-ténor atteint des sommets, l’Osanna vivace est réjouissant et le crescendo final totalement poignant. Basse parmi les basses, Lionel Meunier, comme toujours, dirige sans diriger, mais communique en ondulant son énergie et son humanité.
Gérard Pangon

Eglise Saint Roch Paris le 22 novembre (Photo © DR)

À l’occasion de l’installation du Studio Pierre Henry au Musée de la musique (voir ici), le premier des deux concerts consacrés au compositeur par la Philharmonie donnait en première audition parisienne son Carnet de Venise. Partition remisée aussitôt après son unique exécution lors de la Folle Journée de Nantes consacrée à la musique baroque italienne (24 janvier 2003), pour cause d’interdiction par l’un des chanteurs qui, à l’époque, n’avait pas apprécié que sa voix soit ainsi manipulée, ce carnet vénitien renaissait en public – l’interprète ayant enfin accepté… Cette « promenade dans Venise en compagnie de Monteverdi » révèle un aspect profondément méditatif de Pierre Henry, à l’écoute des bruits de la cité lacustre : ressac, glissement de câbles métalliques, bois frotté des barges et des gondoles, échos lointains des cloches des nombreuses églises glissant à la surface de l’eau, etc. Tout un univers sensible, recueilli et enregistré en compagnie de son assistante Bernadette Mangin, auquel s’ajoutent des voix d’enfants ainsi que des fragments de pages de Monteverdi – madrigaux, Couronnement de Poppée et Combat de Tancrède et Clorinde), que le compositeur a organisés en dix stations, de l’île de Torcello à l’Arsenal, en passant par San Giorgio Maggiore, La Fenice, San Marco, La Giudecca et le ghetto. Ici, le rythme se dilue dans l’espace, se fracasse contre la pierre, disparaît sous l’eau puis réapparaît, émoussé et transformé, tandis que le chant s’élève et retombe, imprégné et gémissant dans cette vaste chambre d’écho qu’est Venise, rendue supérieurement sonore et spectrale par l’écoute attentive et précieuse de Pierre Henry.
C’est Thierry Balasse, disciple et compositeur de musique électroacoustique, qui assurait la direction sonore de ce beau Carnet de Venise… que Pierre Henry aurait peut-être fait entendre avec plus de puissance au sein de la forêt de haut-parleurs. Un volume sonore qui, heureusement, se retrouvait au cours de la seconde partie du concert avec la reprise du spectacle chorégraphié par Hervé Robbe, en janvier 2016, pour cette même Cité de la musique. D’abord, les Jerks de la célèbre Messe pour le temps présent (1967) calqués sur la danse originelle de Béjart, pour le Festival d’Avignon. Un classique, intemporel de la musique (les jerks cosignés avec Michel Colombier), du disque « classique » et de la danse, d’autant plus rajeuni par la nouvelle promotion (2018-2021) des Étudiants de l’École supérieure du Centre national de la danse contemporaine d’Angers. Grand manipulateur et remixeur devant l’Éternel depuis son enthousiasmante 10ème Remix de 1988, Pierre Henry repassait une couche sur la Messe pour le temps présent devenue Grand Remix, à l’invitation d’Hervé Robbe, en 2015. Les Jerks électroniques se trouvent de nouveau propulsés sur scène, augmentés, accélérés et dopés de rythmes actuels, empruntés à la techno comme au style drum and bass – où les fréquences basses secouent avec le corps encore plus d’impact. Une danse pour laquelle le chorégraphe a saisi les moindres soubresauts d’un mouvement démultiplié, où le timbre agit comme un signal lumineux pour un nouvel échange entre les danseurs, une confrontation, une direction, un geste… Succès pour l’École d’Angers, de nouveau très applaudie pour ce spectacle, dont on peut toujours revoir celui de la création du 9 janvier 2016, sur le site de la Philharmonie (ici):
Franck Mallet

Paris – Cité de la musique, 20 novembre (Photo © Philharmonie de Paris)
Prochain concert 23 novembre, Cité de la musique, 20 h 30, création de la version symphonique de La Dixième Symphonie – Hommage à Beethoven par L’Orchestre philharmonique et le Chœur de Radio France, l’Orchestre du Conservatoire et le Jeune Chœur de Paris, direction Pascal Rophé, Bruno Mantovani et Marzena Diakun.
• Associée à Harmonia Mundi, la Philharmonie devrait faire paraître prochainement un enregistrement du Carnet de Venise, et Decca réédite le CD de la 10ème Symphonie remix.