Dimanche 22 septembre 2019
Concerts & dépendances
Stravinsky et Prokofiev, Debussy et Ravel : programme pas commun pour la rentrée du Philharmonique de Radio-France à l’Auditorium de la Maison de la Radio.  Clou du concert : Nikolaï Lugansky affrontant le redoutable 2ème Concerto pour piano de Prokofiev, contemporain en date (1913) et en scandale du Sacre du Printemps. « Affronter » se révèle inadéquat dès le premier mouvement, où le pianiste ose – à juste titre – se souvenir de Rachmaninov là où nombre de ses confrères ne pensent qu’à faire table rase du passé. L’acrobatique cadence elle-même, sorte d’Himalaya pour les doigts, révèle des trésors de musicalité, et les grands emballements du scherzo, le rimski-korsakovien clin d’œil final à la musique populaire célèbrent eux aussi les noces de la tradition et de la modernité, formidablement coachés par Mikko Franck et un orchestre en grande forme. Ovation méritée, récompensée, en bis, par un ineffable Prélude en sol majeur de … Rachmaninov. Commencé par un test réussi du haut niveau de la Maîtrise maison (Quatre Chants paysans russes pour chœur de femmes et quatre cors :  les Soucoupes de Stravinsky - soucoupes au-dessus desquelles les Gitanes lisaient les lignes de la main), le concert marque un peu le pas après l’entracte avec la rare Damoiselle élue, envoi de Rome du jeune Debussy sur un texte du préraphaélite anglais Rossetti, mi-prémonition du futur Pelléas mi-tentative de concilier Wagner et Massenet, où l’orchestre et la Maîtrise sont dans leur élément mais dont les solistes (Emanuela Pascu et Melody Louledjian) peinent à se faire comprendre. Succès assuré enfin avec le Boléro de Ravel (prélude d’un cycle « minimalismes »), main de fer et gant de velours pour Franck et les solistes de l’orchestre, éclat de rire au bis, qui  se réduit à la modulation finale tant attendue, que l’on aura – chose rare – entendue deux fois.   
François Lafon 

Maison de Radio France, Auditorium, 20 septembre. Disponible 30 jours sur francemusique.fr (Photo © DR)

samedi 14 septembre 2019 à 00h49
Réouverture après deux ans de travaux du Châtelet (« Théâtre Municipal de Paris ») relooké et animé par Ruth Mackenzie et Thomas Lauriot dit Prévost, successeurs de Jean-Luc Choplin. Volonté de renouveau : « dynamique collaborative », « changer la relation entre le public et le théâtre », « s’inspirer de l’histoire du théâtre pour inventer des fruits nouveaux » sont à l’ordre du jour, comme pour rompre une bonne fois avec la politique de la ville au temps où – municipal vs national - le Châtelet se posait en (trop ?) élitiste concurrent de l’Opéra. Spectacle d’inauguration : Parade, hommage à Erik Satie débutant place de l’Hôtel de Ville avec un cortège mené par les Marionnettes géantes de Mozambique au son d’une armée de tambours, se poursuivant partout dans les espaces du théâtre où prend vie le fol univers satiesque (fontaine de pianos à queue comprise), se terminant par un grand show (payant, le reste étant destiné à ouvrir « leur » théâtre aux Parisiens), où l’Ensemble Intercontemporain dirigé par Matthias Pintscher accueille le public au son de… Parade ? Non, Mercure, un autre ballet du maître (arrangé par Harrison Birtwistle), l’originalité de l’événement consistant justement à s’intituler Parade sans qu’on n’en entende une note (mais en conservant le principe : la bataille/parade des circassiens annonçant le spectacle est le spectacle). On y retrouve donc les Marionnettes de la… parade flanquées de la Cocteau Machine du décorateur Francis O’Connor (grande bicyclette chevauchée par un Jean Cocteau mécanique armé d’une paire de ciseaux), suivies de plusieurs numéros d’équilibristes au son du chant rugueux du groupe ukrainien DakhaBrakha, Pintscher et l’Intercontemporain revenant à la fin accompagner d’une création de Pierre-Yves Macé (L’Algèbre est dans les arbres, poème d'Aragon) un numéro de voltige de Sreb Extrême Action se terminant en action painting. Populaire donc (nombreux ateliers en amont), mais n’oubliant pas la branchitude parisienne, et s’affichant international autant que multiculturel. Prochain spectacle : Les Justes d’Albert Camus (où il est question de terrorisme) mis en opéra rap-slam par Abd Al Malik ; artiste en résidence : le chef Teodor Currentzis, idole des happy few ; clou classique de la saison : Saül de Handel mis en scène par le très recherché Barrie Kosky. « Nous devons lutter ensemble contre tout ce qui peut entraver l’accès à la musique », déclare Ruth Mackenzie. Paris sera toujours Paris. 
François Lafon
Parade, Châtelet, Paris, 13, 14, 15 septembre (Photo © Thomas Amouroux)

vendredi 13 septembre 2019 à 01h01
Nouvelle Traviata à l’Opéra de Paris, enterrant la version Benoit Jacquot à la Bastille (traditionnel figé – 2014), sur les brisées plutôt de la relecture de Christoph Marthaler (actualisation distancée – 2008), et pas seulement parce qu’elle est, elle aussi, donnée au Palais Garnier. Expert en analyse de l’univers féminin, le metteur en scène suisso-australien Simon Stone, dont l’élisabéthaine Trilogie de la vengeance (Odéon, Paris – 2019) a fait son effet à l’Odéon la saison dernière, transporte la Dame aux camélias dans notre monde numérique : si camélias il y a, c’est sur écran géant, et Violetta accumule les « like » sur les réseaux sociaux, lanceuse de modes et croqueuse d’amants eux aussi soumis aux diktats de la Toile. Le premier acte et le premier tableau du deuxième vont bon train, où l’on passe – scène tournante aidant – de la boite de nuit côté pile (fêtards et paillettes) et face (domestiques et poubelles) aux joies de la campagne, avec vraie vache à traire et vrai raisin dans le fouloir. L’attention faiblit un peu par la suite, où Violetta se fait humilier par Alfredo dépité au milieu d’une partie fine façon Disneyland, et où  elle disparaît dans un halo d’éternité après avoir jusqu’au bout arpenté ladite tournette, retrouvant (effet plutôt réussi) les lieux devenus cauchemardesques de sa gloire passée. Entourée d’une distribution en majorité française, où brille l’impeccable Benjamin Bernheim et où Ludovic Tézier réitère son somptueux père (pas si) noble, la belle Pretty Yende, qui évoque Whitney Houston comme Christine Schäfer rappelait Edith Piaf dans le spectacle de Marthaler, est à la hauteur de l’enjeu, belle prestance et voix brillante, et l’on ne lui reprochera pas de ne distiller l’émotion qu’au dernier acte, jusque-là reine d’un univers pas si éloigné des romans glacés de Brett Easton Ellis. Direction vivante plus que poétique de Michele Mariotti, comme un antidote à ce monde formaté qui est le nôtre. Triomphe pour tous au rideau final, même pour Simon Stone, dont la mise en scène, il est vrai, transpose sans les mettre à mal les codes du mélodrame verdien. 
François Lafon 
Opéra National de Paris, Palais Garnier, jusqu’au 16 octobre. En direct au cinéma et sur Medici TV le 24 septembre (captation de François Roussillon). Diffusion ultérieure sur Radio Classique (Photo©Charles Duprat/OnP)

jeudi 5 septembre 2019 à 01h56
Ouverture de la saison à la Philharmonie de Paris et rentrée de l’Orchestre de Paris (phalange maison) : Wagner, Ravel et Bartok par Karina Canellakis (chef) et Dorothea Röschmann (soprano), un double dames emblématique -  de l’aveu du directeur Laurent Bayle -, pour débuter cette année sans directeur musical suite au départ de Daniel Harding.  Un programme grand format mettant en valeur l’orchestre et ses solistes, et un grand oral pour cette maestra adoubée par Simon Rattle et son professeur Alan Gilbert (ex-directeur du New York Philharmonic), nouvellement nommée principal conductor des Orchestres de la Radio Néerlandaise et de la Radio de Berlin. Geste souple et néanmoins précis pour un prélude de Lohengrin et des Wesendonck-Lieder (Wagner) sans lourdeur, portant la voix pas tout à fait wagnérienne et le talent de diseuse de Dorothea Röschmann, sens de phrasé dans une 2ème Suite de Daphnis et Chloé (Ravel) où le choeur et l’orchestre se retrouvent « à la maison » (superbe petite harmonie, entre autres), architecture maîtrisée du Concerto pour orchestre, première œuvre de Bartok exilé aux Etats-Unis et porte d’entrée de son œuvre tout entière, joute en forme d’arche des divers groupes d’instruments face à la masse orchestrale. Tout cela sans aspérité, voire sans effort, là où l’on attendrait un peu plus de magie (Lohengrin), d’ironie (Daphnis), d’ombre et de lumière (Concerto). La mariée n’est jamais trop belle, mais serait-elle parfois trop sage ? 
François Lafon 

Philharmonie de Paris, Grande Salle Pierre Boulez, 4 septembre. Diffusé en direct sur Mezzo, Arte Concert et philharmonielive.tv  (en streaming pour 6 mois) et sur Radio Classique (en streaming pour 3 mois) (Photo : Karina Canellakis © Mathias Bothor)

Dernière au Grand Théâtre de Provence de Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny de Kurt Weill et Bertolt Brecht. L’acmé annoncée de Pierre Audi an 1 à Aix.  Presse unanime : déception. La faute au metteur en scène Ivo van Hove, plus heureux au théâtre (Les Damnés à la Comédie Française, Vu du pont à l’Odéon) qu’à l’opéra, après un terne Boris Godounov à Bastille (voir ici) et un Don Giovanni controversé à Garnier (voir ). Avec Mahagonny, pas besoin pourtant de psychanalyser les auteurs : tout y est dit de notre époque à travers la métaphore du capitalisme façon théâtre épique / déconstruction du genre opéra, suite de scènes didactiques se terminant par « On ne peut rien pour personne ». Puisque de déconstruire il est question, Van Hove met à nu son très mode arsenal personnel : scène vide, machinerie à vue, action filmée en direct, incrustations sur fond vert, ventilateurs géants pour la scène du typhon, point de bascule de l’histoire édifiante de cette ville-piège fondée par trois escrocs et inféodée à l’argent-roi, où le « tout est permis » remplaçant le « défense de… » mènera à la catastrophe. Mais le travail semble avoir été abandonné en chemin, à moins que ce ne soit là qu’une ultime démonstration de ladite déconstruction. On souffre pour les chanteurs (pas les moindres pourtant : Karita Mattila, Nikolai Schukoff, Annette Dasch, Willard White, Thomas Oliemans) tentant de se faire entendre sur ce plateau ouvert à tous les vents, pour Esa-Pekka Salonen peinant à trouver le lien entre la fosse et la scène en dépit (ou à cause ?) des somptuosités du Philharmonia Orchestra, et l’on admire la pertinence musicale et la disponibilité scénique du Chœur Pygmalion, moins attendu ici que dans le Requiem de Mozart auquel il participe au Théâtre de l’Archevêché. 
François Lafon 

Aix-en-Provence, Grand Théâtre de Provence, 15 juillet (Photo © DR)

En cinq dimanches et douze concerts, le Festival de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache (et son légendaire orgue historique) servit pour sa trente-troisième édition d’écrin à la musique ancienne et baroque. La formule, ô combien éprouvée, séduit autant les spectateurs que les musiciens : au concert de 11h30 succédait un grand déjeuner associant public et artistes (accueillis à grand renfort d’applaudissements !), tandis qu’en ce dernier dimanche de juin, la manifestation se terminait sur un ultime concert, à 16h30.
Vincent Dumestre, de retour à Saint-Michel, y fêtait le vingtième anniversaire de son Orchestre du Poème Harmonique avec un programme exceptionnel Monteverdi, Marazzoli, Rossi et Mazzochi – intitulé « Anamorfosi » –, constitué de pages issues de la Contre-Réforme, époque où l’église demandait aux musiciens de remplacer les paroles de leurs œuvres profanes par des textes sacrés. Ainsi, la passion amoureuse qu’exprimaient les madrigaux, ou les scènes de disputes de héros légendaires, se commuaient en messages apostoliques, où saints et pécheurs révélaient le tourment de leur âme. En réunissant un quintette vocal de premier ordre – les fidèles du Poème comme Claire Lefilliâtre (Bourgeois Gentilhomme, La Vita Humana, Cadmus et Hermione…) et Camille Poul (Cadmus et Hermione) associées au ténor Nicholas Scott (l’Orfeo d’Ambronay, en 2017 !) et aux basses Benoît Arnould (Jésus dans la St Jean du Banquet Céleste, en 2019) et Thomas Kral (Bach, avec Pygmalion) –, le chef met pleinement en lumière ces métamorphoses ambiguës. La plainte de la Vierge chez Monteverdi (Maria quid ploras) y paraît d’une douceur infinie, tandis qu’une cantate sur la mort d’un roi devient une scène de la Passion avec Luigi Rossi dans Un allato messaggier. Programme magnifique, à retrouver en septembre prochain, pour le label Alpha.
Révélé dans l’Erismena de Cavalli, en 2017, Jakub Jozef Orlinski est devenu du jour au lendemain une vedette du baroque. En tournée avec Il Pomo d’Oro, le contre-ténor défendait son premier CD « Anima Sacra » (voir ici), qui rassemble un répertoire d’airs sacrés rares, dénichés chez Heinichen, Zelenka et Fago. Mais le concert serait-il aussi probant ? À la direction, Maxim Emelyanychef a laissé sa place en tournée à l’Italien Francesco Corti, qui fit ses débuts au sein des Musiciens du Louvre, en 2007, avant de jouer également avec les Talens Lyriques, Pulcinella et Le Concert des Nations. Orlinski répond à toutes les attentes dans un tel répertoire : sa voix est ample et délicate, aussi chaleureuse et pétillante que son physique : costume noir, pochette rouge… et chaussettes assorties ! Avec un tel chanteur, Jésus au Calvaire de Zelenka resplendit de son expression la plus juste et les Alléluia sont d’une grâce inouïe –Tam non splendet sol creatus de Fago. Applaudissements à tout rompre, plusieurs bis et nouvelle étape d’une série de douze concerts donnés en vingt jours, rien qu’en France, pour ce contre-ténor et cet ensemble si brillants.
Franck Mallet
30 juin, Festival de l’abbaye de Saint-Michel en Thiérache (Photo © Fest. de l’abbaye de St. en Thiérache)
Extraits des deux concerts à retrouver en ligne sur Facebook : https://www.facebook.com/404662460129143/videos/413046199420872/
Clôture à la Cité de la Musique du festival Manifeste (Ircam – voir ici) : création française de Samstag aus Licht, deuxième volet de l’intégrale du grand œuvre en sept journées de Karlheinz Stockhausen entreprise par Maxime Pascal et Le Balcon à l’Opéra Comique en novembre dernier (voir ). Après Donnerstag (jeudi), où était présentée la trinité cosmique Michael - Lucifer - Eva, Samstag (samedi), jour de Saturne, est dédiée à Lucifer. Rien de faustien, pas de pacte ni de damnation, plutôt une « guerre entre Michael et Lucifer sur le défilement du temps, le premier voulant le développer, le second le comprimer », métaphore d’un univers dont la musique serait le principe. Là encore, mais poussée à son point extrême, une volonté de « rendre visible l’invisible ». Rude travail pour les metteurs en scène (une équipe par « journée »), cette fois le duo Damien Bigourdan - Nieto (vidéo) qui, après Benjamin Lazar (Donnerstag), ont pour tâche de donner corps à cette cosmogonie complexe et au fond assez naïve (« le désir enfantin de se prendre pour Dieu »). Gageure tenue : la présence, effective ou latente, de l’Ange déchu à travers les quatre scènes dont l’ouvrage est fait (environ 3h15 de musique), tenant compte de l’accumulation des références mais aussi d’une série de clins d’œil diaboliquement distribués, telle la grève de l’orchestre venant interrompre la "Danse de Lucifer" (scène 3), dont chaque section anime un visage géant perdant ainsi toute harmonie. Réussie aussi l’incarnation des personnages par des instruments (la flûte de Claire Luquiens figurant le Chat noir Kathinka face aux six sens représentés par des percussionnistes), le tout dans une esthétique de space opera tétralogique, où le seul soliste chantant est Lucifer lui-même, (excellent Damien Pass, déjà impressionnant dans Donnerstag), engagé dès la première scène dans un fatal jeu de séduction/domination avec le pianiste Alphonse Cemin, inattendu en créature du Diable transgenre. Selon la volonté du compositeur (impossible à satisfaire lors de la création à la Scala de Milan en 1984), l’Adieu final a lieu dans une église proche (Saint-Jacques-Saint Christophe), rituel énigmatique pour trente-neuf chanteurs (dont treize basses), sept trombones et orgue, combat final entre Lucifer et Saint François d'Assise se terminant sur le parvis par l'envol d’un oiseau noir et le massacre d’une cargaison … de noix de coco. Gros succès - devant les passants justement étonnés - pour les Balconiens (augmentés du Chœur de l’Armée française et de l’Harmonie du Conservatoire régional de Paris), décidément experts dans l’art de faire apparaître les résonnances actuelles de ce monument mal compris en son temps. 
François Lafon

Cité de la Musique, église Saint-Jacques-Saint Christophe, Paris, 29 et 30 juin – Disponible ultérieurement sur medici.tv et internet live.philharmoniedeparis.fr (Photo © Nieto)

A la salle Favart : Madame Favart, première in loco, cent-quarante et un ans après sa création, de l’opéra comique d’Offenbach se terminant par la nomination par Louis XV (péripétie inventée) de Monsieur Favart à la tête de… l’Opéra Comique. Un ouvrage longtemps oublié, emblématique, avec La Fille du Tambour-Major, de l’Offenbach d’après l’Empire dont Les Contes d’Hoffmann seront l’apothéose inachevée. Un rôle aussi, celui de Justine Favart (1727-1772), comédienne charismatique dont les librettistes Duru et Chivot font une véritable meneuse de revue, un Fregoli en jupons utilisant ses dons d’actrice à transformation pour échapper aux ardeurs du Maréchal de Saxe (qui aura eu plus de chance avec Adrienne Lecouvreur, autre actrice… puis héroïne d’opéra) et rester fidèle à son Favart de mari. La metteur en scène Anne Kessler, comédienne elle-même (de la Comédie Française), joue la mise en abyme en plaçant l’action dans l’atelier de costumes de l’Opéra Comique (l’actuel), faisant peut-être allusion aussi au fait que Justine Favart fut la première star de la scène à adopter le costume « réaliste » (consistant par exemple à ne porter ni bijoux ni gants de soie quand on joue une gardeuse d’oies). Pour le reste, elle s’en tient au vocabulaire classique de l’opérette, entre boulevard et music-hall, croquant des personnages gentiment caricaturaux, les interprètes ayant beaucoup à chanter mais aussi à dire (n’aurait-on pu couper un peu dans le texte, qui a moins bien vieilli que la musique ?). Tous s’en tirent bien, de première classe comme chanteurs, plus inégaux comme acteurs, la palme revenant côté « gentils » à la pétillante Anne-Catherine Gillet (au grand écart inattendu) et côté « grotesques » au ténor Eric Huchet en Gouverneur libidineux. Dans le rôle-titre, jadis illustré par la divette Fanély Revoil et dans lequel on aurait rêvé de voir une Suzy Delair à sa grande époque, la mezzo Marion Lebègue fait mieux qu’assurer, voix adéquate et présence sympathique (très drôle déguisée en fausse douairière traînant un mini-toutou agressif). Révélation enfin (le spectacle fait partie du festival Bru Zane) d’une musique typique du dernier Offenbach, moins sarcastique mais capable encore de mettre le feu au théâtre, dirigée avec un art consommé par le spécialiste Laurent Campellone à la tête de Chœurs de l’Opéra de Limoges et d’un Orchestre de Chambre de Paris particulièrement motivés. 
François Lafon

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 30 juin (Photo © S. Brion)

7ème festival Palazzetto Bru Zane aux Bouffes du Nord : Offenbach colorature, avec Jodie Devos et l’Ensemble Contraste. A première vue, la version live du CD homonyme paru chez Alpha au début de l’année (voir ici). Mais tout est dans le(s) Contraste(s), remplaçant l’orchestre et ménageant la (les) surprise(s).  La voix de Jodie Devos est égale à elle-même, précise, fruitée, parfaitement placée (une colorature qui articule), portée par un sourire craquant et une personnalité sans afféterie. Elle ironise dans Vert-Vert, charme dans Fantasio, émeut dans Le Roi Carotte, électrise en bis dans Le Voyage dans la Lune : des airs peu connus, souvent éclipsés par ceux dévolus à la mezzo en titre, mais qui ne sont pas pour rien dans les effets 100 000 volts dont Offenbach était le roi (on n’ose dire l’empereur). Mais on découvre aussi que la clarinette (Jean-Luc Votano) n’est pas moins colorature dans Orphée aux Enfers, que de pizzicatos de violoncelle (Antoine Pierlot) concurrencent avantageusement le Brésilien de La Vie parisienne (savoureux arrangements de Johan Farjot, pianiste de l’Ensemble) et que pour remonter la Poupée des Contes d’Hoffmann, la manière forte n’a pas que des défauts. Atmosphère bon enfant, salle comble et conquise, accompagnant le Galop infernal d’Orphée (à quatre) de battements de mains convaincus.
François Lafon 

Bouffes du Nord, Paris, 17 juin (Photo © DR)

Nouveau Don Giovanni au Palais Garnier mis en scène par Ivo van Hove, succédant à la version « tour de la Défense » signée par Michael Haneke en 2006 (voir ici). Sans gommer - à la différence de ce qu’avait fait son prédécesseur - la dimension métaphysique de la fable, van Hove s’est donné pour principe de retourner aux sources du mythe : plus de Don Juan libérateur, voire révolutionnaire tel que l’ont récupéré les romantiques, mais un violeur et un assassin, le « dissoluto punito » (premier titre de l’ouvrage) dénoncé par Mozart dès les premières scènes, anticipant l’actuelle dénonciation par les femmes de la domination masculine et la crainte des hommes de voir leurs privilèges remis en cause. Des options fortes, mais abstraites et souvent exploitées, oubliant que c’est l’ambiguïté qui fait les grands mythes. Mais van Hove va plus loin, et trompe habilement son monde. Pas d’empathie possible : tout est gris, le décor façon Piranèse bétonné, les costumes (modernes) sans grâce, l’orchestre massif. Don Giovanni (Etienne Dupuis) a des allures de haut fonctionnaire, méchant homme même pas grand seigneur, flanqué d’un Leporello qui, lui, a tout d’un Don Juan (Philippe Sly, ailleurs Don Giovanni vif-argent). Tout est dans ce duo à l’envers : on comprendra à la fin que c’est le monde entier qui, via le petit groupe de survivants, s’est révolté contre le séducteur/prédateur/dominateur (lecture politique, en atteste une séance de poings levés), et que ce n’est que sans lui que les fleurs peuvent de nouveau pousser (clin d’œil décoratif). Un dénouement un peu schématique, mais dans le sens des moralités d’époque. Plateau de qualité mais légèrement déséquilibré, où dominent, outre le duo maître-valet précité, Elsa Dreisig (Zerlina) et Stanislas de Barbeyrac, Ottavio classieux, sous la baguette sérieuse et millimétrée de Philippe Jordan. Opération réussie donc, frustration comprise. 
François Lafon

Opéra National de Paris - Palais Garnier, du 11 juin au 13 juillet – En direct sur Culturebox, Radio Classique et au cinéma le 21 juin (Fête de la musique) – Ultérieurement sur France 2 (Photo © Charles Duprat/OnP)