Jeudi 14 novembre 2019
Concerts & dépendances
mardi 12 novembre 2019 à 23h08
Au théâtre Déjazet : Molly S., d’après Molly Sweeney de Brian Friel, mis en scène et joué par Julie Brochen. « D’après », c’est-à-dire que la structure en « monologues enchâssés » chère au dramaturge irlandais (la pièce a été montée à Paris par Jorge Lavelli jadis et Laurent Terzieff naguère) éclate pour devenir un étonnant « récit polyphonique » entraînant le spectateur dans la tempête sous un crâne telle qu’analysée par le neurologue Oliver Sacks (l’auteur de L’Homme qui… porté au théâtre par Peter Brook). Pas de décor mais quelques objets signifiants, un éclairage très travaillé évoquant la « lumière noire » pour entrer dans le monde d’une aveugle qui retrouve la vue et… voit chamboulé son univers physique, mental et sensoriel, mais surtout la partition parlée et chantée (via Britten, Vaughan Williams et même Beethoven) par les comédiens-chanteurs (le ténor Olivier Dumait et le baryton Ronan Nédélec) jouant l’époux de la patiente et l’ophtalmologiste qui lui rend la vue, soutenus par le pianiste Nikola Tako. Créé au théâtre Trévise en 2016 et remarqué lors du festival off d’Avignon l’année suivante, le spectacle tient l’affiche au Déjazet jusqu’au 30 novembre. Il serait bien dommage de le manquer. 
François Lafon 

Théâtre Déjazet, Paris, jusqu’au 30 novembre (Photo © DR)

mardi 5 novembre 2019 à 02h23
A l’Opéra-Comique : Ercole Amante de Francesco Cavalli. Un Hercule amoureux très politique qui n’est autre que le jeune Louis XIV, à qui Mazarin, pour le « remercier » d’avoir épousé l’infante espagnole Marie-Thérèse, a offert cet opéra - genre qui n’existait pas encore en France - commandé au plus illustre successeur de Monteverdi. Mais entre la commande et la réalisation (1660-1662), Mazarin est mort et Louis a oublié la reine dans les bras de Louise de La Vallière. L’ouvrage sera entrelardé de ballets signés Lully, dans lesquels le roi dansera en Apollon, le Soleil remplaçant l’historique « Hercule Gaulois » (force + éloquence = roi de France). L’ex-Florentin Lulli ne tirera pas moins les leçons de cet Ercole pariso-vénitien – où Cavalli n’abandonne pas son lyrisme personnel mais met en valeur « à la française » le texte… en italien -  lorsqu’il « inventera » la tragédie lyrique. En 1981, à Lyon puis à Paris (Châtelet), le metteur en scène Jean-Louis Martinoty avait joué la carte politique, piste que Valérie Lesort et Christian Hecq ont abandonnée pour ce nouveau spectacle, au prétexte que « Si nous nous engagions dans une lecture métaphorique, nous pouvions égarer une partie du public ». Ils ont surtout suivi leur pente personnelle, amorcée in loco dans Le Domino noir d’Auber (voir ici) et la formidable Petite balade aux enfers (repris cette saison – voir ) : un univers proche de la bande dessinée, à la fois littéral (Junon et son paon) et surréaliste (inénarrables « marionnettes habitées ») sans oublier les clins d’œil historico-humoristiques (les machines baroques repensées). On aimerait un peu plus d’animation encore, mais l’œuvre est longue, et la musique de Cavalli n’est jamais plus belle que quand elle plane. De celle-ci Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion négocient superbement les pleins et les déliés, soutenant un mélange de « natures » et de très belles voix, telles la basse Nahuel di Pierro (Hercule) et la mezzo Anna Bonitatibus (Junon).   
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 12 novembre - Versailles, Opéra Royal, les 23 et 24 novembre – En direct le 8 novembre sur Arte Concert, en différé ultérieurement sur France Musique (Photo © S. Brion)

jeudi 24 octobre 2019 à 14h02
Que  Saint-Louis des Invalides résonne des accents du cor ne surprend pas : les cuivres ont toute leur place au cœur d’un établissement militaire. En ouverture de concert, dans des extraits de Water Music, les cornistes de l’Orchestre de la Garde Républicaine font preuve de plus de nuance que de puissance, ce qui annonce bien un programme intitulé Echos de chasse, mais dont le côté chasseur fier à bras est gommé au profit de l’élégance. De l’élégance, Jean-Marc Luisada n’en manque pas : dans  l’ultime Concerto pour clavier de Haydn, le onzième en ré majeur, il égrène l’adagio avec délicatesse avant le tourbillon final du Rondo all’Ungarese. Son toucher est plus subtil encore dans le neuvième Concerto pour piano de Mozart, sous-titré Jeunehomme, à tort, d’ailleurs, car il a été écrit pour Victoire Jenamy, et ce sont les incertitudes de l’orthographe qui ont transformé son nom. Dans cette œuvre d’un Mozart de vingt-et-un an, Jean-Marc Luisada trouve un habile équilibre entre sagesse et frivolité, renforcé par une belle entente avec l’orchestre dirigé par François Boulanger, son complice déjà au Conservatoire National Supérieur de Paris il y a… quelques décennies. Au programme également, la Symphonie de chasse de François-Joseph Gossec, qui exhale tranquillement quelques parfums d’automne.
Gérard Pangon
 
Saint-Louis des Invalides 15 octobre (Photo © DR)
 
dimanche 20 octobre 2019 à 14h09
Epris de littérature russe, ce dont témoigne notamment son opéra Katia Kabanova (1921), Janacek compose en 1918 sa rhapsodie pour orchestre Tarass Boulba, d’après Gogol. Il s’est enthousiasmé à la lecture de son ouvrage glorifiant les indomptables cosaques et leur chef, et en tire cette rhapsodie en trois parties, son chef-d’œuvre orchestral. Il use d’un langage passionné et heurté pour décrire cette fresque, jusqu’à l’apothéose terminale sorte d’hymne, moins patriotique que spirituel, soutenu par l’orgue et les cloches. Cette page trop rarement donnée inaugurait le concert de l’Orchestre National de France, sous la baguette du chef tchèque Tomas Netopil. Suivait le troisième concerto pour piano de Bartok, sa dernière œuvre (1945). Plus qu’auparavant chez lui, règnent ici la clarté et la transparence, dès les premières notes du soliste, et en particulier dans l’Adagio religioso central, d’une sérénité intemporelle. Jean-Efflam Bavouzet interprète ce concerto avec un grand souci des nuances, des pianissimi à la limite du silence, en mimant en quelque sorte son déroulement, ses péripéties, ce que l’auditoire apprécie fortement. Après l’entracte, on se trouve en terrain plus familier : tout d’abord trois extraits du cycle Ma patrie de Smetana : Vysehrad, Vltava (La Moldau) et Sarka, dont le deuxième, rien d’étonnant, récolte à lui seul des applaudissements nourris. Inscrites au programme, les deux Danses slaves opus 46 n°1 et 8 de Dvorak sont perçues comme autant de bis, le concert prend ainsi fin dans une atmosphère festive.
Marc Vignal
 
Auditorium de Radio France, 16 octobre (Photo : Jean-Efflam Bavouzet © DR)

A la Philharmonie de Paris, l’Orchestre de Paris poursuit sa première saison sans chef attitré, passage en revue (paraît-il) des baguettes éligibles. C’est justement sans baguette que dirige François-Xavier Roth, maestro très occupé (Les Siècles, Cologne, Londres, bientôt l’Atelier lyrique de Tourcoing), enchaînant la Passacaille du jeune Anton Webern (forme ancienne mais déjà musique nouvelle) et les Quatre derniers Lieder de Richard Strauss (adieu au monde d’avant), suivis de Petrouchka de Stravinsky (ballet du futur, mélange des genres) : le XXème siècle – deux pas en avant, un pas en arrière. Guest star : la soprano norvégienne Lise Davidsen, à peine la trentaine et déjà la carrière internationale, suite à ses trois prix au concours Operalia de Placido Domingo. Une voix wagnérienne, comme pour rappeler que les Quatre derniers Lieder ont été créés par Kirsten Flagstad avant qu’Elisabeth Schwarzkopf n’en révèle d’autres aspects, plus intimistes. Après un Webern stylistiquement prudent, l’Orchestre y déploie ses plus riches couleurs, sans cependant conférer un supplément d’âme au chant plus athlétique que sensible de la diva. Dans la foulée, Roth ne retrouve que partiellement l'esprit du Petrouchka qu’il a enregistré avec Les Siècles, déjà la version originelle de 1911 et non la révision dégraissée de 1947 qui aurait peut-être été plus appropriée ici. En début de soirée, minute de silence à la mémoire de Jessye Norman : un silence profond, à la mesure d’une voix sans pareille.
François Lafon 

Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez, 16 octobre (Photo © DR)

Nouvelle session de master classes à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille : le baryton Ludovic Tézier succède au chef Philippe Jordan. Salle bondée, beaucoup de jeunes (et de moins jeunes) prennent des notes. Pour les non-professionnels, l’exercice parle de lui-même, clé d’un monde auquel le public n’a généralement pas accès. « Je dois parler ? » demande Tézier, doté d’un humour frappant juste sous ses airs réservés. Il va poursuivre avec six chanteurs de l’Académie de l’Opéra accompagnés de leurs pianistes un étonnant dialogue commencé dans le secret des salles de répétition, où le non-dit et l’à peine esquissé côtoient « trucs » (selon ses termes) et très concrètes indications techniques. A Alexander York, baryton américain présentant l’air du Comte (acte 3) des Noces de Figaro : « Plus de texte, moins de voix ». A Kseniia Proshina, soprano russe techniquement parfaite dans « Caro nome » de Rigoletto (acte 1) : « Joli, nous sommes au bord d’aller plus loin. La justesse est dans la respiration, avant la note ». A Timothée Varon, baryton français surinterprétant l’air de Valentin de Faust (acte 1) : « Si tu n'essaie pas d'imaginer une note précédant le « ô » ... venu de nulle part qui commence le récitatif, rien ne viendra. Si tu ne débloques pas les genoux, non plus ». A Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, mezzo française passionnée dans l’air « des lettres » de Werther (acte 3) : « Attention au « trop ». Si tu es précise, l’émotion sera là ». A Andrea Cueva Molnar, soprano suisse et Ki Up Lee, ténor sud-coréen rivalisant de vitalité dans le duo « O Soave fanciulla » de La Bohème (acte 1) : « Gérez les sons ouverts et les sons fermés. N’aplatissez pas le sens, c’est une musique « de rien » mais qui est fantastique ». Tout cela menant habilement et en douceur ces six voix belles et « prêtes à l’emploi » à chercher la musique dans les mots et le sens dans les notes et à remettre en question les trompeuses évidences véhiculées par l’habitude. « Chanter, c’est un vrai travail, pour arriver à la simplicité », conclut Ludovic Tézier. Durée estimée  1h30. Durée effective : 2h50. C'est tout dire. 
François Lafon 

Opéra National de Paris – Amphithéâtre Bastille, 8 octobre (Photo © Cassandre Berthon)

lundi 7 octobre 2019 à 11h04
Guillaume Tell, l’ultime ouvrage lyrique de Rossini a décidément le vent en poupe, puisqu’à peine trois mois après Orange (voir ici), l’Opéra de Lyon affiche une nouvelle production confiée à l’Allemand Tobias Kratzer, inconnu en France mais habitué des scènes germaniques – son précédent spectacle étant le Tannhäuser de cet été, à Bayreuth. 
 
En revanche, sur scène, il s’agit de retrouver le baryton Nicola Alaimo, pour qui le rôle titre n’a plus de secret ; ici plus encore qu’à Orange, on goûte ses qualités. La capacité, les notes, certes, tout est là – mais en outre la dimension spirituelle du héros s’incarne dans une expression riche et subtile. Adieu folklore helvète, ses forêts, ses vaches et ses costumes folklo : nous sommes ici face à une immense photo noir et blanc des Alpes en fond de scène, qui va peu à peu s’obscurcir de coulées sombres au fur et à mesure des avancées de l’occupant habsbourgeois, jusqu’à devenir un « outrenoir » à la Pierre Soulages. D’un côté les Helvètes, sobrement vêtus… de noir et blanc, de l’autre, les mauvais garçons chargés de propager la terreur, en salopette beige tachée, croquenots et chapeaux ronds noirs – revisitant le look des « Droogs » d’Orange Mécanique. Le seul moment où la couleur apparaîtra, c’est à l’acte III, scène où les Suisses sont malmenés par l’envahisseur qui les oblige à se déshabiller pour endosser des costumes folkloriques aux couleurs criardes : l’une des images fortes de cette mise en scène épurée. 
 
Le metteur en scène, assisté de Demis Volpi pour la chorégraphie, maîtrise avec esprit les différents ballets, confiés à trois couples de danseurs, et sollicite avec efficacité le Chœur de l’Opéra, qu’il plie à une scénographie amplement renouvelée à chaque scène ; il s’en sort magnifiquement, d’autant plus que Rossini ne le ménage pas, lui non plus. En revanche, on apprécie moins l’affèterie qui fait mettre dans leurs mains des instruments de musique qu’ils transforment en pseudo arbalètes au moment du soulèvement ; mais il lui sera pardonné, car l’idée magique de Kratzer est d’avoir dédoublé le personnage du fils de Guillaume, Jemmy. D’un côté, la soprano Jennifer Courcier, de l’autre un figurant de la Maîtrise de l’Opéra (ce soir-là, Martin Falque), petit bonhomme dont la présence – l’omniprésence ! – ajoute une émotion incomparable au spectacle. Ce personnage sans parole volerait presque la vedette aux deux femmes qui l’entourent et le cajolent : Enkelejda Shkoza (Hedwige, sa mère) et Jane Archibald (Mathilde). Le ténor John Osborn (Contes d’Hoffmann à Lyon, en 2012) reprend le rôle écrasant d’Arnold, auquel il apporte une diction parfaite – même si, çà et là, la voix manque d’ampleur. Direction d’orchestre idoine de Daniele Rustioni, chef principal de l’Opéra de Lyon, qui fait respirer la partition en en magnifiant la dynamique. Chef et metteur en scène devraient d’ailleurs se retrouver prochainement, à Lyon, autour d’une trilogie Massenet (Thaïs, Hérodiade et Werther), ainsi qu’à Aix, avec de nouveau Rossini : Moïse, en 2023.
Franck Mallet
 
Lyon, Opéra, 5 octobre (Photo © Bertrand Stofleth)
Prochaines représentations : Lundi 7, mercredi 9, vendredi 11, dimanche 13, mardi 15 et Jeudi 17 octobre.
 
dimanche 29 septembre 2019 à 15h53
« Schumann poète » au festival de Royaumont, marathon type de la manifestation de début d’automne (26 concerts et spectacles, 4 week-ends du 7 septembre au 6 octobre) témoignant du travail de ruche développé à la Fondation-Abbaye par son directeur Francis Maréchal en quatre décennies d’(hyper)activité. Pour sa dernière saison in loco avant de poursuivre à Paris sa mise en valeur du piano romantique, Sylvie Brély, responsable du « programme Claviers », a vu grand, réunissant quatre superbes instruments d’époque restaurés par le facteur-collectionneur Edwin Beurk, fil rouge d’un programme de quatre concerts, autant de tentatives pour cerner l’incernable Schumann. But du parcours : la « Nuit musique de chambre », autour de l’expérimental Andante et Variations pour deux pianos, deux violoncelle et cor, matrice d’œuvrenon moins expérimentales tel l’Adagio et Allegro pour cor et piano, où brillent le pianiste Edoardo Torbianelli et I Giardini, en résidence à la Fondation, ensemble moderne s’essayant au jeu et aux instruments historiques. Une ascèse musicale de deux heures dans le grand réfectoire des moines bondé, préparé l’après-midi par trois programmes originaux :  mots et notes d’abord (Schumann a longtemps hésité entre musique et littérature) à travers un portrait parlé (la comédienne Sophie Launay) et joué (le pianiste Paulo Mereilles), plongée dans l’univers sonore (Weber, Schubert et Mendelssohn mais aussi Ries et Hummel) où Schumann est devenu Schumann par Luca Montebugnoli  au piano et son Ensemble Hexaméron, enfin – le plus audacieux -  « La vocalité au piano », aboutissement d’une recherche menée par la formidable pianiste Laura Fernandez Granero avec le Marie Soldat Ensemble, s’attachant aux influences croisées entre voix et instruments et prenant comme champ d’expérimentation Genoveva, l’unique opéra de Schumann, pour terminer avec une très parlante transcription pour clavier et cordes du bien connu Concerto pour piano. Une bonne partie du quotidien de Royaumont (cours, ateliers, interviews) est sur le web. Ne vous en privez pas. 
François Lafon 

Abbaye de Royaumont, Val d’Oise, 28 septembre (Photo : Laura Fernandez Granero © DR)

samedi 28 septembre 2019 à 01h51
Nouvelles Indes Galantes de Rameau à l’Opéra Bastille, premier ouvrage baroque sur la grande scène, tandis que le Palais Garnier affiche… La Traviata (voir ici). A l’origine (2017) : un court métrage sur la 3ème Scène (Web) de l’Opéra signé du jeune plasticien-vidéaste Clément Cogitore, où des danseurs de Krump (ghettos de Los Angeles) mettent littéralement le feu aux « Sauvages » (4ème « entrée » de l’opéra-ballet). L’idée : dans la mégapole occidentale mondialisée, plus besoin de se transporter aux Indes (nom de convention) pour rencontrer « les autres ». Mais ces Indes à domicile ne sont pas le pays de Cocagne dont rêvait le XVIIIème siècle, glorification de la domination française au-delà des mers. Relevant le défi de monter l’ouvrage entier, Cogitore remarque que pour l’homme des Lumières - maître de la connaissance en proie à un ennui métaphysique -, l’opéra-ballet était une « machine à divertir », mais que « le spectacle demeure hanté par la guerre, la souffrance et la mort ». Il y a bien sûr tout cela dans la musique de Rameau, mais aussi son contraire et bien d’autres choses encore, géniale cosmogonie sonore transcendant le faible livret de Fuzelier. Dans la fosse donc, la fête, sur scène la réalité, monde obscur où passent les très actuelles notions de « relecture décoloniale », d’« appropriation culturelle » et de « représentation du corps racialisé sur une scène institutionnelle ». Jusqu’à l’entracte (Prologue et deux premières entrées, « Le Turc généreux » et « Les Incas du Pérou »), l’équilibre tient à la chorégraphie de la grande prêtresse hip-hop Bintou Bembelé, qui montre (on le savait au moins depuis Les Paladins – 2004 – par Montalvo et Hervieux au Châtelet) que les énergies cumulées des danses de rue et des rythmes ramistes peuvent donner un résultat détonnant. Mais la seconde partie monte en puissance, plus inventive, plus ironique, jusqu’à la battle des « Sauvages » qui déclenche un tonnerre d’applaudissements comme on en entend peu à l’opéra, jusqu’aux rappels chorégraphiés (pendant la grande chacone!), où la standing ovation s’adresse aux artistes autant qu’à la façon dont ils viennent saluer. Il s’agit, il est vrai, du gotha actuel du chant baroque, affrontant victorieusement la vastitude du lieu sous la direction électrique de Leonardo Garcia Alarcon à la tête de sa Cappella Mediterranea : trio de dames (Sabine Devieilhe, Jodie Devos, Julie Fuchs), duo de ténors (Stanislas de Barbeyrac, Matthias Vidal), voix graves (Alexandre Duhamel, Edwin Crossley-Mercer) à égalité, Chœur de Chambre de Namur céleste dans l’Hymne au soleil, autre tube de l’ouvrage. 
François Lafon

(Photo Sabine Devieilhe © Little Shao / OnP)
 
Stravinsky et Prokofiev, Debussy et Ravel : programme pas commun pour la rentrée du Philharmonique de Radio-France à l’Auditorium de la Maison de la Radio.  Clou du concert : Nikolaï Lugansky affrontant le redoutable 2ème Concerto pour piano de Prokofiev, contemporain en date (1913) et en scandale du Sacre du Printemps. « Affronter » se révèle inadéquat dès le premier mouvement, où le pianiste ose – à juste titre – se souvenir de Rachmaninov là où nombre de ses confrères ne pensent qu’à faire table rase du passé. L’acrobatique cadence elle-même, sorte d’Himalaya pour les doigts, révèle des trésors de musicalité, et les grands emballements du scherzo, le rimski-korsakovien clin d’œil final à la musique populaire célèbrent eux aussi les noces de la tradition et de la modernité, formidablement coachés par Mikko Franck et un orchestre en grande forme. Ovation méritée, récompensée, en bis, par un ineffable Prélude en sol majeur de … Rachmaninov. Commencé par un test réussi du haut niveau de la Maîtrise maison (Quatre Chants paysans russes pour chœur de femmes et quatre cors :  les Soucoupes de Stravinsky - soucoupes au-dessus desquelles les Gitanes lisaient les lignes de la main), le concert marque un peu le pas après l’entracte avec la rare Damoiselle élue, envoi de Rome du jeune Debussy sur un texte du préraphaélite anglais Rossetti, mi-prémonition du futur Pelléas mi-tentative de concilier Wagner et Massenet, où l’orchestre et la Maîtrise sont dans leur élément mais dont les solistes (Emanuela Pascu et Melody Louledjian) peinent à se faire comprendre. Succès assuré enfin avec le Boléro de Ravel (prélude d’un cycle « minimalismes »), main de fer et gant de velours pour Franck et les solistes de l’orchestre, éclat de rire au bis, qui  se réduit à la modulation finale tant attendue, que l’on aura – chose rare – entendue deux fois.   
François Lafon 

Maison de Radio France, Auditorium, 20 septembre. Disponible 30 jours sur francemusique.fr (Photo © DR)