Mardi 16 octobre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
A l’Amphithéâtre Bastille : Shakespeare, Fragments nocturnes par l’Académie de l’Opéra de Paris. On s’attend à un collage de scènes, parcourant  trois siècles (de Purcell à Reimann) de mises en musique du grand Will, exercices de styles à l’usage des académiciens chanteurs et pianistes. C’est, dans la tradition maison, un peu plus recherché que cela. La metteur en scène Maëlle Dequiedt a peaufiné ce travail d’élèves commencé lorsqu’elle était en résidence à l’Académie : partant du Songe d’une nuit d’été de Benjamin Britten (la nuit, l’amour, la confusion des sexes et des sentiments), elle pratique le décidément très à la mode « jeu transparent » (voir ici) les participants « interprétant leurs personnages tout en restant visibles en tant qu’individus », ce qui se justifie pleinement dans un tel contexte. Ainsi les pianistes deviennent-ils Will I, II et III, les personnages se dédoublent (Juliette pugnace chez Gounod - Giulietta mélancolique chez Bellini), Ophélie (celle des Ophelia Lieder de Strauss) croisant l’Hamlet d’Ambroise Thomas, pour aboutir au Roi Lear auquel a renoncé Verdi mais pas notre contemporain  Aribert Reimann, son journal de composition - à la fois technique et étrangement évocateur - de Lear (1978, repris la saison dernière à l’Opéra Garnier) servant de fil rouge à ce voyage dans les rêves et les cauchemars générés par les mondes parallèles shakespeariens. Une occasion de constater le degré d’excellence de cette promotion de l’Académie, dix chanteurs-comédiens et trois pianistes (comédiens aussi), mais aussi équipe dramaturgique et métiers d’art, tous participant à cet accouchement de l’opéra de demain poursuivi – de l’Atelier lyrique à l’Académie – depuis bientôt quinze années.
François Lafon 

Shakespeare, fragments nocturnes
, Opéra National de Paris – Bastille – Amphithéâtre, jusqu’au 17 octobre. Le 26 octobre à La Grange au Lac, Evian (Photo © Studio j'adore ce que vous faites ! / OnP)

samedi 29 septembre 2018 à 20h41
Le 31 octobre prochain, le fameux Studio Son/Ré de Pierre Henry, situé dans la maison du musicien, rue de Toul (Paris, 12e) disparaîtra sous les coups de pioche des démolisseurs… Pour réapparaître quelques mois plus tard, à deux endroits ! 
Car, en octobre 2019, sera reconstitué « en état de fonctionnement » un Espace Pierre Henry au Musée de la musique/Philharmonie de Paris. Quant aux archives papiers – plus de 750 boîtes de documents – et au Fonds iconographique, ils seront conservés au 3 Passage Hennel, dans le 12e arrondissement de Paris (non loin de l’ex Maison de la rue de Toul), un grand local déniché par la Mairie de Paris – maigre lot de consolation offert à la famille par la Ville qui, après le décès du compositeur (5 juillet 2017), avait refusé qu’on transforme sa maison en musée pour y maintenir archives et studio… Durant trois ans, et avec l’aide de la Drac et de la Sacem, y sera établi un catalogue complet de l’œuvre, publié par les Éditions de la Philharmonie. Enfin, les quelque quatorze mille bandes magnétiques analogiques et DAT déjà répertoriées devraient partir prochainement à la BNF, où elles rejoindront celles déjà déposées du vivant du compositeur, pour y être également numérisées et conservées. 
Dans l’immédiat, c’est Nicolas Vérin, compositeur et ancien assistant du compositeur, qui reprend au Théâtre de l’Athénée l’une des partitions majeures du plus populaire des maîtres de l’électro, l’Apocalypse de Jean – créée un demi siècle plus tôt à l’occasion d’un concert fleuve de vingt-six heures sans interruption  !), lors des Journées de musique contemporaines de Paris, qui se déroulèrent du 25 au 31 octobre 1968 au Théâtre de la Musique de Paris, avec des œuvres de Varèse, Xenakis et Berio. Deux semaines plus tard, Thierry Balasse, autre fidèle de Pierre Henry, retrouvera la scène de cet ex Théâtre de la Musique rebaptisé entre-temps Gaité lyrique (…) pour cinq œuvres cultes, dont Le voile d’Orphée (1953), Le Voyage (1962) et Variations pour une porte et un soupir (1963). Roll Over Pierre Henry…      
Franck Mallet
 
• Paris, Théâtre Athénée Louis Jouvet, L’Apocalypse de Jean, 15 octobre, 20h
• Paris, Gaité lyrique, Le Voile d’Orphée, Variation pour une porte et un soupir, La noire à soixante, Fragments pour Artaud et Le Voyage, 31 octobre, 20h
(Photo © DR)
 
lundi 24 septembre 2018 à 10h38
Aux éditions Musée de la Musique : Le violon Sarasate, Stradivarius des virtuoses, par Jean-Philippe Echard. Moins palpitant qu’un roman policier, direz-vous. Eh bien pas du tout. En Sherlock Holmes de l’archet (le héros de Conan Doyle est d’ailleurs violoniste), l’auteur, conservateur au Musée de la Musique à Paris, a braqué sa loupe sur un fleuron de la collection, ce « Sarasate » du nom de l’illustre virtuose espagnol qui en a été le propriétaire après qi'il eut appartenu à Paganini lui-même. De sa fabrication à Crémone en 1724 jusqu’à la vitrine parisienne où il trône désormais, nous suivons l’instrument, le perdons et le retrouvons, décryptions les traces laissées sur le bois par le temps et les hommes, guidés par l’auteur qui nous rafraîchit ludiquement la mémoire sur la lutherie et les luthiers (l’illustre famille Stradivari en tête), le marché des instruments et les stars qui les ont joués, agrémentant le parcours, tel un Cluedo très raffiné, de nombreux plans et photos, lettres et croquis. A chaque disparition/réapparition du précieux instrument, péripéties auxquelles l’auteur doit parfois donner sa solution personnelle, un léger doute plane : est-ce bien lui ? Comme dans les meilleurs romans policiers, décidément. 
François Lafon 

Le violon Sarasate, Stradivarius des virtuoses, par Jean-Philippe Echard. Musée de la Musique, 128 p., 12 euros

mardi 18 septembre 2018 à 10h12
Sur Arte dimanche 23 : Prélude à Debussy, de Marie Guilloux. « Debussy est mort il y a cent ans, mais sa musique est vivante. Nous avons donc interrogé ses interprètes », prévient la réalisatrice. Même piège pour ceux-là que pour celle-ci : l’évanescence, l’impressionnisme façon Nymphéas.  Le film tient l’équilibre entre flou visuel (quelques enchaînements vaporeux) et précision factuelle, assurée par un luxe de documents (mais où est le « Crapaud Arkel », presse-papier fétiche du compositeur ?), un commentaire à la pointe sèche (signé Gérard Pangon … de Musikzen) et les témoignages précités. Un vrai feu d’artifice que ceux-ci, anciens (Samson François) comme actuels (de Barbara Hannigan à Philippe Jordan) se retrouvant dans leurs tentatives - brillantes, même inspirées - de saisir l’insaisissable, Alexandre Tharaud (« Avant, je caressais l’ivoire ») tendant la main à Marguerite Long (« Les notes, pas de problème, mais le sens ? »). Façons aussi de cerner le sujet : Pierre Boulez dirigeant – lunettes noires à la Jean-Pierre Melville sur le nez – et épinglant (en anglais) l’obsession nationaliste de Debussy, Leonard Bernstein évoquant le non-dit debussyste avant de plonger démiurgiquement dans le final de La Mer, ou encore Nicolas Le Riche se regardant (aujourd’hui) danser (naguère) L’Après-midi d’un Faune. Tout cela brossant, en 52 minutes passant comme l’éclair, un portrait en creux et en bosses du très daté « Claude de France » accouchant de la plus novatrice des musiques. 
François Lafon

Arte, 23 septembre, 23h20 (Photo © DR)

lundi 10 septembre 2018 à 18h13
Aux Editions Actes Sud : Meyerbeer par Jean-Philippe Thiellay, en parallèle avec la reprise des Huguenots à l’Opéra Bastille. En 1985, à l’occasion de la recréation de Robert le Diable au Palais Garnier, le journaliste et opératographe Sergio Segalini publiait Meyerbeer, diable ou prophète ? (Editions Beba). L’année dernière, l’universitaire Violaine Anger donnait un Giacomo Meyerbeer aux Editions Bleu Nuit, alors que le Deutsche Oper de Berlin affichait Le Prophète. Trois manières d’appréhender le phénomène : militante (Segalini), polémique (Anger), historique (Thiellay). Pas de plaidoirie ni de réquisitoire à propos de ce compositeur aussi délaissé qu’il a été adulé sous la plume de ce dernier, n° 2 actuel de l’Opéra de Paris et co-auteur avec son père Jean Thiellay d’un Bellini et d’un Rossini sensiblement plus engagés dans la même collection de succinctes biographies (voir ici). Tout un siècle traversé en cent-cinquante pages pourtant, à la suite et au rythme trépidant du Berlinois Jakob, devenu Giacomo en Italie et Jacques à Paris, où il fixera en quatre blockbusters (les trois déjà cités plus L’Africaine) les canons du grand opéra à la française. Comment en effet appréhender la musique de Meyerbeer, ou plutôt ses musiques, captant l’air du temps et des lieux, innovant sans dérouter, faisant son miel d’un art du chant en mutation ? « Beaucoup de bruit pour rien », s’acharneront les réfractaires, « le prototype du théâtre musical » répondront les adeptes. Et si le génie singulier de Meyerbeer était, justement, d’être insaisissable ? 
François Lafon

Meyerbeer, par Jean-Philippe Thiellay. Actes Sud, 192 p., 19 euros (13, 99 euros en livre numérique)
Berlioz qui s’expose, Berlioz qui s’écoute à La Côte Saint-André. Au musée, exposition Les Images d’un iconoclaste. Tandis que les photographes jouent les sorciers en capturant le reflet des hommes, les caricaturistes en soulignent les traits : Berlioz le bourgeois prend la pose devant l’objectif de Petit, Carjat fait de l’artiste un homme à la tête de chou. A l’auditorium du musée, le berliozien d’honneur David Cairns évoque « le Dieu caché » du compositeur : français châtié, humour anglais, analyse imparable d’une recherche en musique de la foi perdue. Embardée à l’église, où Patrick Messina (clarinette), Henri Demarquette (violoncelle) et Fabrizio Chiovetta (piano) musardent chez Schumann (seul, à deux, à trois, voix superbes, entente cordiale) avant d’attaquer le Trio op. 114 de Brahms, petit frère mal-aimé du plus célèbre Quintette : un hors-sujet qui n’en est pas tout à fait un, de Berlioz sacré à sacré Berlioz, thème de l’année. Retour aux fondamentaux au Château Louis XI : après Bach (quatre cantates mercredi 29 à Saint-Antoine-l’Abbaye), John Eliot Gardiner et l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique content les « Légendes sacrées du sud » d’un Berlioz dont la chambre d’enfant ouvrait sur le midi. Musiciens debout pour une ouverture du Corsaire fusant comme la foudre, puis aux genoux de la mezzo Lucile Richardot, tessiture interminable, tempérament de feu et diction expressive en souveraines abandonnées - reine (Les Troyens) et pharaonne (La Mort de Cléopâtre). Non moins magistral après l’entracte, concurrençant l’orchestre-spectacle selon Teodor Currentzis (voir ici) : un Harold en Italie à voir (presque) autant qu’à entendre, où l’altiste Antoine Tamestit - silhouette paganinienne pour tenir la partie que Paganini, le vrai, avait refusée à Berlioz parce qu’elle ne le mettait pas assez en vedette -, parcourt les paysages orchestraux en acteur-témoin au son de rêve, tel Childe Harold de Byron visitant le monde. Formidable analyse musico-dramatique d’un chef-d’œuvre déroutant, confirmant - s'il en était besoin - Gardiner en berliozien du temps présent. 
François Lafon

Festival Berlioz, Le Côte Saint-André, 31 août (Photo © DR)

vendredi 31 août 2018 à 01h27
Festival Berlioz à La Côte Saint André : Sacré Berlioz, 150ème anniversaire, acte 1. Le titre dit tout : festivités à venir et thème de l’année, ce « je t’aime moi non plus » du compositeur vis-à-vis de la religion, ou tout au moins du sentiment religieux dans l’art. Deux concerts aujourd’hui, pelote de fils rouges à suivre. A l’église d’abord, les Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus d’Olivier Messiaen par Roger Muraro : partage de passions pour Bruno Messina, désormais directeur des festival Berlioz et Messiaen (le second professant son admiration pour le premier). Filiation artistique directe pour Muraro, élève d’Yvonne Loriod-Messiaen, dédicataire et créatrice de ce monument pianistique en vingt stations aux titres évocateurs ("Regard du Fils sur le Fils", « Regard de l’Onction terrible », « Je dors, mais mon cœur veille »), « langage d’amour mystique » où l’Etoile et la Croix sont reliées par un unique motif. Aucun dogmatisme chez Muraro, qui nous raconte une merveilleuse histoire en couleurs (Messiaen était synesthète), technicien sans ostentation (mais quels doigts !) et poète sans effets de manche, ralliant les croyants et les autres, donnant corps et âme à une musique pas si intimidante. Retour à Berlioz au Château Louis XI, où François-Xavier Roth et Les Siècles célèbrent Le Temple universel, projet à l’époque contrarié d’une cantate pour double chœur anglo-français, chacun chantant dans sa langue : « Embrassons-nous par-dessus les frontières ! L’Europe un jour n’aura qu’un étendard ». A l’orchestration de Robert Siohan, créée en 1948 par Roger Désormière au Théâtre des Champs-Elysées et à la fête de l’Humanité, succède une nouvelle version due à Yves Chauris. Une utopie musicale brève et éclatante, galvanisée par Roth mais compromise par un chœur apparemment pas assez préparé, le même qui, en grande formation (Spirito, Jeune Chœur Symphonique, Chœur d’oratorio de Lyon), est beaucoup plus assuré dans le final d’une 9ème de Beethoven (l’Europe, là aussi) décapée de toute langueur néoromantique, emportant la mise après un premier mouvement à parfaire. 
François Lafon 

Festival Berlioz, La Côte Saint-André, 30 août (Photo : Roger Muraro © DR)

lundi 23 juillet 2018 à 00h00
Journée claviers au festival Radio France - Occitanie - Montpellier. D’abord le  neuvième jour (sur dix) de Scarlatti 555, l’intégrale enregistrée et filmée en trente-cinq concerts, dans treize lieux (huit départements) et par trente clavecinistes des 555 Sonates de Domenico Scarlatti, commençant et se terminant au château d’Assas où Scott Ross, il y a tout juste trente ans et peu avant de disparaître prématurément, avait mené à bien l’aventure. Aujourd’hui, Aurélien Delage et Béatrice Martin ouvrent le ban dans la peu inspirante salle Pasteur du Corum. Choix des œuvres - chefs-d’œuvre minute où selon Henry-Louis de Lagrange « les idées se bousculent mais ne s’étouffent pas » - ou personnalité de l’interprète ?  Delage unifie, Martin détaille, le premier proposant une plongée austère dans l’« espace infini » (selon le claveciniste Frédéric Haas) de cette « masse surhumaine », la seconde évoquant plutôt Jean Giono : « Le monde matériel n’est pas le seul vrai. Celui qui surgit des Sonates est valable au même titre que l’autre, puisque nos sens le perçoivent ». Bel hommage en tout cas, incitant à (re)venir au grand-œuvre de Ross (34 CD Erato) et à guetter la diffusion (CD, DVD, radio, télé ?) de cette nouvelle intégrale, dont on se demande combien de scarlattophages (il doit y en avoir) auront suivi toutes les étapes. Peu de rapports avec le concert grand public du soir à l’Opéra Berlioz, et pourtant... Avec le jeune chef finlandais Santtu-Matias Rouvali dirigeant un Philharmonique de Radio France audiblement conquis, Bertrand Chamayou a donné un Concerto pour la main gauche de Ravel transcendant, chef et pianiste faisant comme rarement apparaître ce qui fait mal dans cette commémoration d’une guerre (1914-1918) où se profile la suivante. Un grand moment préparé par les dangereusement rassurantes Chairman dances (matrice de l’opéra Nixon in china) de John Adams et prolongé par un Sacre du printemps à la fois panique et très organisé, montrant que ce chef encore peu connu sous nos climats n’a pas que la coupe de cheveux en commun avec Simon Rattle. 
François Lafon

Montpellier, Corum, 22 juillet (Photo © DR)

Traditionnelle rareté lyrique au Festival Radio France - Occitanie – Montpellier (thème de l'année : "Douce France") : Kassya de Léo Delibes, en version de concert. Huit représentations en 1893, probablement quelques reprises non homologuées, puis plus rien. « Le four lugubre de Kassya, digne sœur de l’odieux Jean de Nivelle et de la vésanique Lakmé », écrivait à l’époque Alfred Ernst, critique et traducteur des livrets de Wagner. Là est peut-être la raison du lynchage : l’ouvrage n’était ni naturaliste ni rien d’autre en –isme, et encore moins wagnérien, c’est-à-dire qu’il était démodé de naissance. Il avait joué de malchance aussi : rien moins que la mort de Delibes et l’incendie de l’Opéra Comique pour l’entraver. C’est Massenet lui-même qui l’avait terminé, orchestré et partiellement revu. Un métissage a priori séduisant mais encore troublant cent-vingt-cinq ans plus tard, où l’on se dit que la grenouille a peut-être eu tort de vouloir se faire aussi grosse que le bœuf. Autre responsable désigné de la chute : le livret, tiré d’une nouvelle de Leopold von Sacher-Masoch (mais rien de masochiste là-dedans, quoique…) par Philippe Gilles, déjà librettiste de Lakmé, et Henri Meilhac, collaborateur (avec Ludovic Halévy) d’Offenbach, mais aussi de Bizet pour Carmen. Il y a quelque chose de l’illustre gitane dans le personnage de Kassya, femme fatale à la mode galicienne, mais comme édulcorée, privée du tout statut iconique, et curieusement doublée d’ailleurs, lors d’une scène qui est une des meilleures de l’œuvre, par une Bohémienne diseuse de bonne aventure. Dernier chef d’accusation : une imparfaite exécution musicale, reproche que ne saurait encourir l’équipe réunie à Montpellier. Quel plateau (et entièrement francophone) ! Cyrille Dubois, Anne-Catherine Gillet, Nora Gubisch, Alexandre Duhamel entourant une Véronique Gens impériale, jouant sur la dualité fragilité (un peu Manon) - autorité (un peu Carmen) dont elle a su faire un art en soi, tous dirigés par Michael Schonwandt, surdimensionné dans ce répertoire où l’on est habitué à des baguettes plus modestes, à la tête de « son » excellent Orchestre Montpellier Occitanie et de non moins valeureux chœurs mi-locaux mi-Lettons.
François Lafon 

Montpellier, Corum, Opéra Berlioz, 21 juillet (Photo : Véronique Gens © DR)

Aux éditions Actes Sud : André Messager, le passeur de siècle, de Christophe Mirambeau. Cinq cents pages et un titre énigmatique (d'un monde musical à l'autre?) pour brosser le portrait d’un artiste paradoxal, compositeur-séducteur courtisant la muse légère mais chef d’orchestre défendant le « grand » répertoire (Debussy, Wagner) et directeur à poigne - voire ombrageux - régnant en fin politique sur l’institution musicale (Opéra, Opéra-Comique, Conservatoire, Covent Garden de Londres). Un inconnu célèbre aussi, à la fois médiatisé (vie publique et vie privée, toutes deux très occupées) et avare de confidences (idem). Christophe Mirambeau, connaisseur encyclopédique de l’entertainment (en France et ailleurs) du siècle dernier et de la fin de celui d’avant, traite le sujet en biographe à l’américaine : les faits, rien que les faits, et Dieu sait si la matière est riche ! Il s’appuie en particulier sur de larges extraits de presse et accumule en bas de pages les notes biographiques, ce qui dissuadera les amateurs de biographies-tranches de vie, mais sera une mine pour les passionnés. Un travail de bénédictin qui d’ailleurs fait ressortir la difficulté (ou la paresse) des commentateurs de l’époque à définir l’art du compositeur (ce que nous pouvons toujours faire) comme de l’interprète (ce que nous ne pouvons plus faire, en l’absence d’enregistrements) : élégant, charmant, très français, mais encore ? Il n’y a guère que Reynaldo Hahn qui, en 1908 dans le magazine Musica, tente de définir Messager chef : « Sa baguette, il a moins l’air de s’en servir pour conduire l’orchestre que pour éclairer le public ». Et plus loin, remarque éclairante pouvant s’appliquer à d’autres compositeurs-chefs (Pierre Boulez en tête) : « Quand un homme doué des qualités nécessaires au chef d’orchestre est en outre un musicien aussi accompli que M. Messager, ces qualités se décuplent et se développent dans une zone que le chef d’orchestre mauvais musicien ignore toujours. A ce dernier, si pénétrant qu’il soit, échappe un élément de l’œuvre qu’il dirige : l’élément technique qui, en musique, est d’une si grande importance, et ce chef pourra mettre en valeur les mille petits riens dont cet élément se compose, mais il n’en saisira pas le principe mystérieux, et il y aura une lacune dans son interprétation. » Aux messagérophiles encore insatisfaits, Christophe Mirambeau promet une suite concernant la vie privée du compositeur (« les sources détaillées manquent souvent ») et la richesse et la complexité de son parcours artistique, sous forme d’articles en ligne sur la mediabase du Palazzetto Bru Zane, coéditeur du présent ouvrage. Puissent des musiciens réputés plus essentiels trouver biographes aussi zélés.
François Lafon 

André Messager, le passeur de siècle, de Christophe Mirambeau. Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 512 p., 13,50 euros