Mercredi 22 janvier 2020
Le cabinet de curiosités par François Lafon
dimanche 19 janvier 2020 à 19h04
Chez Buchet-Chastel dans la collection « Grands - chanteurs, chefs, étoiles, divas etc. -  du XXème siècle » et en parallèle avec la Biennale de Quatuors à la Cité de la Musique (voir ici) : Les grands quatuors à cordes du XXème siècle par Jean-Michel Molkhou, déjà auteur des Grands violonistes… tomes 1 et 2. Cent-vingt formations (il en manque forcément, l’auteur assume…) sont passées en revue, dont trente-cinq ont droit à un chapitre entier, aide-mémoire indispensable aux amateurs de ces étranges instruments à seize cordes, quatre têtes et huit bras perpétuant le genre musical le plus raffiné – et l’un des plus riches en chefs-d’œuvre – de la musique occidentale. Mais au-delà de la précision factuelle dont Molkhou - violoniste lui-même et chirurgien dans la « vraie vie » - fait preuve une fois encore, c’est tout un siècle qui nous est raconté, à travers les noms (de lieux, de personnes, d’institutions, de compositeurs, de luthiers même) choisis par chaque formation, les exils et pérégrinations, les remplacements et successions, les discographies mêmes et les instruments  joués, observation au microscope de ce petit monde très particulier dans le paysage musical, où le star system ne se pratique qu’en groupe avec toutes les fragilités que cela implique et entretenant la délicate balance (« Tous pour un… ») sur laquelle repose le genre. Exemples à l’appui en bonus : un CD de six heures de musique (attention : lisible en MP3 seulement) regroupant cinquante-cinq formations historiques, des Capet (1893-1928) aux Belcea (fondé en 1994). 
François Lafon

Les grands quatuors à cordes du XXème siècle, de Jean-Michel Molkhou. Préface de Sonia Simmenauer et du Quatuor Modigliani. Buchet-Chastel « Les grands interprètes », 474 p. + 1 CD, 27 €

vendredi 20 décembre 2019 à 11h20
A ne pas manquer en replay sur Arte Concert : Le King’s College en musiques, chapitre II de la série inaugurée à l’Alhambra de Grenade (voir ici), ou comment faire chanter les murs d’un lieu d’exception. C’est cette fois à Cambridge que nous remontons le temps, où parmi les trente-et-un collèges défiant une éternité fragile, le King’s fait figure de blason : c’est là qu’Elisabeth 1ère a séjourné, et serait restée… si elle n’avait craint d’y manquer de bière. C’est là aussi (et surtout) que Gibbons, Tallis, Dowland, Purcell, jusqu’à Britten, Vaughan-Williams et notre contemporain Thomas Adès ont rythmé la vie du royaume, là enfin que le romancier E.M. Forster (Route des Indes) et le mathématicien Alan Turing (précurseur de l’ordinateur) ont fait leurs classes. Images somptueuses, bâtiments légendaires, petits et grands en rangs impeccables allant chaque soir à la chapelle perpétuer la tradition ancestrale : trente-deux choristes dont seize enfants, silhouettes (presque) inchangées depuis… 1466, chantant la « mélancolie anglaise » avec un détachement angélique, débarrassant Bach même, -  sous la direction de l’organiste et chef disparu en novembre dernier Stephen Cleobury (ancien élève du St John’s College... nobody’s perfect) – de toute passion charnelle. Commentaire documenté de Gérard Pangon (un demi-millénaire au pays d’Albion), mosaïque musicale – direct et enregistrement – millimétrée. Son créateur Henry VI (voir Shakespeare) voulait faire du King’s un havre de paix dans un monde de guerre. L’utopie agit toujours. 
François Lafon 
La forte personnalité de Boulez a occasionné une édition abondante, de ses propres écrits à une foule d’entretiens, en passant par une première monographie en français par Dominique Jameux publiée en 1984 (Fayard). Trente-cinq ans plus tard, Christian Merlin, critique musical au Figaro, en signe une autre (pour la même maison) qui, elle, s’intéresse moins à l’œuvre du compositeur qu’à toutes les facettes du personnage, tour à tour provocateur, polémiste, penseur, homme de pouvoir, chef d’orchestre, fondateur et initiateur d’institutions, du Domaine musical à la Philharmonie. Sans conteste, ce livre comble des lacunes sur le parcours de Boulez qui, après avoir fait ses armes au théâtre (Cie Renaud-Barrault), s’engage dans le sérialisme intégral, l’œuvre ouverte, le répertoire symphonique aux Etats-Unis et en Angleterre, avant de triompher à Bayreuth (Ring, avec Chéreau, en 1976, succédant à un premier Wagner au Japon, Tristan, en 1962, et Parsifal, quatre ans plus tard, à Bayreuth), puis de « revenir » en France pour créer un institut de recherche (l’IRCAM), un ensemble (l’EIC, sur le modèle britannique de la London Sinfonietta), et s’atteler à une Cité de la musique en symbiose avec le Conservatoire. Ni « biographe professionnel » ni musicologue patenté, et encore moins « boulézien », l’auteur, en revanche spécialiste de Wagner qui confie avoir fait son éducation en se plongeant dans le Ring de Boulez et Chéreau, croise de nombreuses sources (Fondation Sacher, BNF et la « quasi-totalité de ce qui a été publié de ou sur Boulez » pour dresser un portrait très informatif de cet « être paradoxal », seulement trois ans après son décès. Rien d’hagiographique néanmoins dans cet ouvrage, Christian Merlin demeure résolument journalistique dans son approche et son commentaire critique, jusqu’aux quinze dernières pages de l’épilogue… en forme de vibrant hommage.  
Franck Mallet

Christian Merlin, Pierre Boulez, Fayard, 615 p., 35 euros
dimanche 8 décembre 2019 à 18h53
Aux éditions Musée de la musique : Le clavecin Couchet, Les Arts réunis, par Christine Laloue, volume 2 après Le Violon Sarasate (voir ici) d’une série (?) mettant l’accent sur quelques perles de la collection. Un clavecin superbe à deux claviers, créé à Anvers (1652) par le grand facteur Ioannes Couchet (de la dynastie des Ruckers) et « ravalé » à Paris en 1701, d’où un hiatus entre décors flamand et français (« Le couvercle s’inscrit dans la succession de tableaux qui ornent la demeure ») et, moins exposée mais tout aussi significative, une évolution des fonctions et possibilités musicales de l’instrument, le tout opérant une synthèse des « goûts réunis » et témoignant de la fonction sociale et mondaine acquise en France par ces  « beaux meubles ». Emboitant le pas à Jean-Philippe Echard, comme elle conservateur au Musée de la Musique, Christine Laloue dramatise habilement le propos, faisant tel un expert de la « scientifique » avouer à l’objet ses plus intimes secrets, mais les aventures du clavecin Couchet sont moins rocambolesques que celles du violon Sarasate, et elle a moins beau jeu à entretenir le suspense que son confrère. Ludique et pédagogique, magnifiquement illustrée, cette radiographie d’une époque à travers ce témoin parmi les plus parlants n’en fait pas moins renaître tout un monde lointain. En guise de préface, Christophe Rousset donne son avis de praticien : « Le Couchet m’ouvrit un monde inexploré de possibilité qui m’ont inlassablement inspiré, » explique-t-il. On est prêt à le suivre… Un joli cadeau de Noël, en duo avec le Sarasate si vous ne l’avez déjà. 
François Lafon 

Christine Laloue, Le clavecin Couchet, Les Arts réunis, Editions Musée de la Musique, 142 p., 14 euros

Avec Mariss Jansons, disparaît l’un des derniers grands chefs à avoir été formé en Union Soviétique tout en ayant fait carrière pour l’essentiel en Occident. Elève de Mravinski à Léningrad et protégé de Karajan, le Letton Jansons, lui-même fils du chef d’orchestre Arvid Jansons, était d’abord un professionnel reconnu par ses pairs : travailleur, honnête et humble, à la fois bienveillant et exigeant, bref une sorte d’anti-star, il avait gagné le respect des musiciens, qui appréciaient sa méthode personnelle de mener les répétitions. Sur le podium, chacun de ses gestes était millimétré, chaque phrasé soigneusement dessiné, au risque parfois de donner l’impression que ses interprétations étaient figées, qu’aucune surprise, qu’aucune inspiration du moment n’était possible. Ce côté austère ne l’a pas empêché d’être invité à trois reprises à diriger le concert de Nouvel An du Philharmonique de Vienne, consécration médiatique suprême. Auparavant, il avait révélé son talent au Philharmonique d’Oslo, avant de devenir le patron de l’Orchestre de Pittsburgh, du Concertgebouw d’Amsterdam, puis dans ses dernières années, du Symphonique de la Radio de Bavière, portant chaque fois l’orchestre à la plénitude artistique. Sans oublier qu’il était un extraordinaire chef d’opéra, comme le savent ceux qui ont pu entendre ses interprétations d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski ou de Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch. Il s’est éteint le 30 novembre, dans sa maison de Saint-Pétersbourg, à 76 ans : c’est peu dire qu’il laisse un vide immense.  
Pablo Galonce
(Photo © DR)

samedi 23 novembre 2019 à 00h32
Rentrée, à la salle Cortot, du Centre de Musique de Chambre de Paris animé (dans tous les sens du terme) par Jérôme Pernoo : Le Carnaval des animaux (préhistoriques), mélange du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns (1886) et de Jurassic Trip de Guillaume Connesson (1998), démarque spielbergienne du chef-d’œuvre pour le même instrument(err)arium. Comme d’habitude (voir ici), les (très jeunes) instrumentistes jouent par cœur, mais en plus courent, virevoltent, miment et bondissent, groupés ou opposés, en solo ou en tutti, sur fond de projections savoureusement décalées (ah, ce T.Rex se dandinant en mesure !) et dans des lumières étudiées. Avec un tel sujet, ils ont du grain à moudre, Saint-Saëns déboulonnant les statues des grands ancêtres dans sa « fantaisie zoologique » de Mardi gras destinée (de son vivant) à l’usage privé, et Connesson en faisant de même avec ses confrères (Thierry Escaich, Jean-Louis Florentz, Pascal Zavaro, il est vrai moins reconnaissables à l’oreille que les Rameau, Berlioz et Offenbach de son aîné), tous deux multipliant suggestions et imitations, lesquelles se répondent et s’entrechoquent avec un parfait à-propos. Une heure de bonheur potache et érudit, ponctué par les commentaires cultes de Francis Blanche (Saint-Saëns) et ceux non moins second degré d’Ivan A. Alexandre (Connesson), artistement distillés en voix off par Elsa Rooke. Et toujours coup de chapeau à ces jeunes virtuoses qui prennent tous les risques, parmi lesquels on a scrupule à isoler tel ou tel, même si le « Cygne » royal du violoncelliste Léo Guiguen symbolise la qualité de l’ensemble. Sept représentations encore jusqu’au 7 décembre, précédées - en happy hour - de courts concerts de chambre par les Quatuors à cordes Hanson et Mona. Pas de raison de s’en priver. 
François Lafon 

Salle Cortot (Ecole Normale de Musique), Paris, jusqu’au 7 décembre

Du 18 novembre au 16 décembre sur la chaîne You Tube de la Philharmonie de Paris : Chef.fe, un portrait en cinq épisodes (huit minutes chacun) de la jeune Lilloise (28 ans) Lucie Leguay, remarquée en novembre de l’année dernière lors du Tremplin des jeunes cheffes à la Philharmonie, et promue cette saison maestra assistante de l’Ensemble Intercontemporain, de l’Orchestre National d’Île-de-France, de l’Orchestre National de Lille et de l’Orchestre de Picardie (!). Cheffe plutôt que chef : la discrimination positive suscitera-t-elle assez de vocations pour qu’émerge la Toscanini.e ou la Karajan.e de demain ? La série est par ailleurs filmée en format téléphone portable, « un parti pris esthétique fort, selon la réalisatrice Camille Ducellier, qui invite le spectateur à changer d’axe et de regard sur la musique classique ». Premier épisode : Lucie en duo symphonique/pop avec Vax Tailor dans la nef du Grand Palais. Changer d’écoute, aussi ? Deuxième épisode avec l’Orchestre des jeunes du festival de Verbier : Ouverture festive de Chostakovitch, réponse à la question récurrente « A quoi ça sert un chef ? ». « Il doit avoir le tempo absolu. Sur la page : bois puis cuivres en haut, percussions au milieu, cordes en bas. Je suis la seule à avoir toutes les lignes. Ma responsabilité : équilibrer tout cela ». Troisième épisode : musique de chambre avec l’Octet de George Benjamin. « Les musiciens entrent – ou non – dans l’œuvre par rapport à mon attitude. Je suis entre deux mondes, dans le moment tout en anticipant la suite ». Passage non explicité (il n’y a pas que la musique dans la vie ?) : Lucie Legay avec son compagnon photographe, revêtant un scaphandre blanc sur une montagne. Quatrième épisode : avec son professeur de direction Jean-Sébastien Béreau (« Mon maître Yoda à moi »). Réponse, cette fois, à la question « Diriger, ça s’apprend ? »  (à laquelle le grand chef Carlo Maria Giulini  répondait : « non »).  Etonnant moment de direction muette, maître et élève commentant une musique qu’on n’entend pas. Béreau : « Selon mon professeur Louis Fourestier, la plus grande qualité d’un chef, c’est de ne pas empêcher l’orchestre de jouer ». Cinquième et dernier épisode filmé à la Cité de la musique le 17 novembre à l’occasion du concert avec Les Siècles des lauréates Tremplin. « Mon problème : arriver à me lâcher ». Conseil de Béreau : « Profitez de ce que vous entendez ». Tout est dit. Belle carrière à Lucie Leguay. 
François Lafon 

https://www.youtube.com/user/philharmoniedeparis
Mise en ligne chaque lundi à 18h, du 18 novembre au 16 décembre (Photo © DR)

Au Musée de la musique (Philharmonie de Paris), à droite en entrant : Studio Pierre Henry « aux sources de l’électro », reconstitution du Studio Son/Ré, centre névralgique de la « Maison de sons » qu’habitait le compositeur rue de Toul (Paris 12ème) vendue à un promoteur et promise à la destruction à sa disparition en 2017. Un beau symbole, une extension du domaine de la musique à travers le plus prospectif et éclectique des musiciens, et paradoxalement (?) une ouverture vers l’avenir. « Un lieu troublant de vérité » selon Isabelle Warnier, veuve de Pierre Henry et directrice artistique du Studio, sensation partagée par ceux (10 000 au fil des années) qui ont arpenté la Maison de sons lors de ces soirées uniques en leur genre, où la vieille bâtisse devenait un immense instrument de musique(s). Première réaction : l’envie de s’installer à la console hypersophistiquée, poste de pilotage du maestro. Envie aussi (et là, c’est permis, partie interactive du lieu) d’élaborer sa propre partition sur ces appareils à la fois d’un autre âge et à jamais futuristes sur lesquels a fleuri un jardin musical aux multiples essences, dont l’arbre généalogique surplombe la pièce, de Schönberg à Brian Eno et même… Jean-Michel Jarre, et dont Pierre Henry a été le passeur et le réinventeur. Chemin pédagogique de ce lieu où les très jeunes (des classes entières) entrent tout naturellement comme dans un atelier numérique (et se précipitent, signe des temps, sur les claviers et la batterie), trois œuvres emblématiques : les Variations pour une porte et un soupir (1962 - chorégraphie Maurice Béjart), le légendaire "Psyché Rock" de la Messe pour le temps présent (1967 – Béjart encore) et Beethoven Remix (1998), version élargie de la Xème Symphonie de Beethoven, morceau de patrimoine devenu « corps sonore ouvert à l’invention électro-acoustique ». « Pierre-Henry aurait mis le son plus fort »,  remarque sa fidèle collaboratrice Bernadette Mangin. « Ce synthétiseur ? Celui de Frank Zappa, et regardez comment on faisait une boucle sonore il y a quarante ans »  renchérit Thierry Maniguet, conservateur du Musée, lieu de patrimoine devenant un terrain de création... en boucle. Une idée culottée, alla Pierre Henry.  
François Lafon 
 
Studio Pierre Henry, Musée de la Musique, Cité de la Musique, Paris, ouvert du mercredi au dimanche (Photo © Gil Lefauconnier)
Week-end Pierre Henry du 20 au 24 novembre, avec entre autres Carnet de Venise (création) et Messe pour le temps présent, la Xème de Beethoven version symphonique (création) et une rencontre  animée par Franck Mallet, auteur de Le son, la nuit, entretiens (voir ici)

Après L’Hiver avec Schubert, Olivier Bellamy passe L’Automne avec Brahms chez Buchet-Chastel. « Brahms et moi » plutôt que « Tout sur Brahms », mais pas tout à fait non plus. En presque trois cents pages, le journaliste-animateur-écrivain reste fidèle à son ADN musical, qui est l’admiration, mais une admiration érudite, qui n’est donc pas dupe de son sujet. C’est à un tir tous azimuts que nous assistons : quarante-cinq courts chapitres, autant d’entrées (on n’ose dire variations) ouvertement subjectives, voire personnelles, pour composer un portrait alla Arcimboldo du compositeur. Pas la peine de connaître son Brahms « dans l’ordre » pour s’y retrouver : le motif dans le tapis se dessine clairement, où l’on voit le drame bourgeois (Schumann le maître, sa femme Clara l’aimée, Brahms le disciple) déboucher sur un Destin avec un grand « D » : composer - génie aidant -  une musique originale en ce qu’elle innove en regardant vers l’arrière, vent debout contre l’obsession de nouveauté qui balaye l’époque et dont Wagner est le héraut (transposez vous-même l’affaire au XXème, voire au XXIème siècle). Tout cela avec la facilité d’écriture, l’humour sous la feinte (?) naïveté auxquels l’auteur nous a habitués, et qui nous valent quelques raccourcis musico-psychologiques qui n’engagent que leur auteur mais aussi nombre de fines intuitions, ainsi que quelques embardées jetant sur le sujet un éclairage indirect, tel le portrait de « Monsieur Ire » alias Patrick Szersnowicz, l’autocrate brahmsien du magazine Le Monde de la Musique. 
François Lafon 

L’Automne avec Brahms, par Olivier Bellamy – Buchet-Chastel, 288 p. 16 €

Suite des festivités du tricentenaire et demi de l’Opéra de Paris : après Un air d’Italie, l’Opéra de Paris de Louis XIV à la Révolution, voici Le Grand opéra, 1828 – 1867, le spectacle de l’Histoire. Un sous-titre qui dit tout, selon Romain Feist, co-commissaire  de l’exposition avec Marion Mirande : annoncé par Spontini (La Vestale) et Cherubini (Médée), inauguré par Auber et sa Muette de Portici et Rossini avec Guillaume Tell, le genre va trouver en Meyerbeer son héraut et son héros. Plus de mythologie ni d’antiquité, mais de l’Histoire « comme si vous y étiez », revanche de la France de Louis-Philippe après Waterloo et le traité de Vienne : décors somptueux, grand effets, musique non moins spectaculaire, faisant appel à des voix hors-normes. Avant tout,  toujours selon Romain Feist,  un laboratoire du ballet romantique qui, lui, passera à la postérité : pas d’opéra à Paris (salle Le Peletier, puis Palais Garnier) sans scène de danse, passage obligé auquel ni Wagner (Tannhäuser) ni Verdi (Les Vêpres siciliennes, Don Carlos) n’échapperont, pas même Mozart qui verra (ou plutôt ne verra pas) son Don Giovanni augmenté d’un ballet signé… Auber. Double paradoxe : composé en cinq mouvements ("Généalogie" ; "Révolution en marche" ; "Triomphes de Meyerbeer" ; "Dernières gloires" ; "Un monde s’éteint") de tableaux, gravures et maquettes, mais aussi de manuscrits rares (l’original de la célèbre lettre de Baudelaire à Wagner), cet hommage à la période la plus « grand spectacle » du genre est intime, voire feutré, jusqu’à la salle spéciale consacrée à L’Africaine, dernier blockbuster de Meyerbeer, où l’on peut admirer la maquette d’un décor avec sa machinerie (l’original pesait douze tonnes). Constatation enfin (et second paradoxe) que ce grand opéra ici fêté est très peu donné in loco de nos jours. Hors les outsiders célèbres précités Verdi et Wagner, un Robert le Diable au Palais Garnier (1985), des Huguenots (2018) à la Bastille, tous deux témoignant de la difficulté – dramaturgique mais aussi musicale – que rencontre notre époque à retrouver (et à apprécier) ces photographies grand format d’un monde révolu.  
François Lafon 

Exposition Le Grand opéra, 1828 – 1867, le spectacle de l’Histoire. Bibliothèque-musée de l’Opéra, Palais Garnier, du 24 octobre 2019 au 2 février 2020 (Illustration : Affiche de L’Africaine, 1865 (c) BnF)

 

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