Jeudi 8 décembre 2022
Le cabinet de curiosités par François Lafon
jeudi 29 septembre 2022 à 23h36
Création mondiale à l’Athénée Louis-Jouvet : Dafne de Wolfgang Mitterer (né en 1958), acte de naissance de l’opéra allemand.  Vous avez bien lu : tiré en 1627 (vingt ans après l’Orfeo de Monteverdi) des Métamorphoses d’Ovide, le livret de cette Dafne a été mis en musique par Heinrich Schütz (souvent surnommé "le Monteverdi allemand"). Mais la bibliothèque de Dresde, où la partition était conservée, est partie en fumée quelques années plus tard : fin (temporaire) de l’opéra allemand. Du sujet (à nos yeux) féministe avant la lettre qu’est l’histoire de la nymphe se métamorphosant en laurier pour échapper aux ardeurs d’Apollon, l’éclectique Mitterer a tiré ce « madrigal-opéra » mis en scène par Aurélien Bory et dirigé par Geoffroy Jourdain à la tête de ses Cris de Paris. Le résultat est étonnant :  sur un plateau tournant (invention de Tommaso Francini en… 1617), un groupe mixte multitâche et en permanente… métamorphose réinvente le mythe en une symphonie chorale de haute précision, sorte de  manège du temps où – électronique aidant – Schütz surgit du passé pour rencontrer la musique de notre époque, au rythme de superbes images où pluies de flèches et soleils multiples surgissent d’un espace noir. Après Paris, le spectacle part en tournée. S’il passe près de chez vous, ne le manquez pas.
François Lafon 

Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Paris, jusqu’au 5 octobre. Tournée : Opéra de Reims (20, 21 janvier) ; Atelier Lyrique de Tourcoing (27 janvier) ; Opéra de Dijon (1er février) ; Théâtre Garonne, Toulouse (5, 16, 17 février) (Photo © Aglaé Bory)

Workshop de mise en scène à l’Amphithéâtre de l’Opéra-Bastille : Après la fatigue du jour, par la promotion 2022 de l’Académie-maison. Victoria Sitja, la metteure en scène en question venue du théâtre (Luc Bondy, Jean Bellorini, Deborah Warner), plante le décor : « Pour mes débuts à l’Opéra, j’ai voulu parler d’une fin ». Une fin mutli-évoquée par le lied allemand, avec les Quatre derniers Lieder de Richard Strauss comme trame narrative, incarnée par « un corps qui raconte le labeur sur scène, la fatigue d’après le jour », celui de Pina Bausch. En plateau, dix chanteurs, trois pianistes, un quatuor à cordes évoluant sur un sol de sable blanc, « terre fertile » évoquant Le Sacre du printemps selon Pina, entré au répertoire du Ballet de l’Opéra. Un « spectacle sur mesure » pour les académiciens, « une ode à leur dévouement sans faille pour leur art ». Un exercice de très haute école surtout, ajoutant aux pièges du lied, genre sans pitié pour la voix comme l’est le quatuor pour les cordes, l’univers inimitable d’une visionnaire qui a marqué son temps. La réussite n’en est que plus remarquable. Aucune faiblesse vocale chez les jeunes chanteurs qu’il faudrait tous citer, aucune approximation dans leur performance physique (l’âme, certes, plutôt que la danse, aurait dit Paul Valéry) qui leur est demandée. Belle intervention aussi des résidents instrumentistes dans le Lento assai de l’ultime Quatuor de Beethoven ( " Muß es sein? Es muß sein! » : Le Faut-il? Il le faut"), préludant à un Bei Schlafengehen (En allant dormir, 3ème des Quatre derniers Lieder), où Hermann Hesse parle opportunément de "Vivre mille fois plus intensément“. 
François Lafon 

Opéra National de Paris-Bastille – Amphithéâtre – 30 juin (Photo © Studio j'adore ce que vous faites ! / OnP)
 
A l’Athénée Louis-Jouvet : Rigoletto ou Le Roi s’amuse par le collectif belge Deschonecompanie, dirigé par le metteur Tom Goossens et spécialisé dans la relecture tous publics des classiques du répertoire lyrique. Après une Dedapontetrilogie mozartienne… qu’on ne verra jamais à Salzbourg, ils mettent en parallèle le drame de Victor Hugo et l’opéra que Verdi en a tiré… tels qu’on ne les verra jamais à la Comédie-Française ni à la Scala de Milan. Trois comédiens-chanteurs (dont Goossens lui-même) et deux chanteur-comédiens néerlandophones s’exprimant en français, un pianiste-transcripteur (Wouter Deltour, chantant et jouant lui aussi) devant un piano droit posé sur une tournette déchaînent sans se prendre au sérieux les orages verdo-hugoliens, mettant en valeur les glissements dramatico-revendicateurs communs aux deux géants et persillant le tout de textes (chantés et parlés) d’un ton crûment contemporain. Le résultat se suit avec d’autant plus de plaisir que l’on connait mieux son Verdi et son Hugo, ce qui ne répond peut-être pas tout à fait à la vocation pédagogique de l’affaire. On sort en tout cas avec l’envie de (re)découvrir Le Roi s’amuse, en butte en son temps à la censure (un roi libertin ? François 1er qui plus est !) et occulté par l’opéra lui aussi victime des censeurs (le roi y devient un duc) mais qui fait partie des titre les plus joués depuis plus d’un siècle et demi. 
François Lafon

Athénée Théâtre Louis-Jouvet, jusqu’au 12 juin (Photo © Olympe Tits)

mardi 24 mai 2022 à 16h01
« Compagnonnages de longue durée ». Au sein d’une programmation qui donne le tournis, où le visiteur du dimanche est entraîné « à la recherche de plantes sauvages tinctoriales », où le mélomane en roue libre se retrouve dans une « rencontre musicale et dansée autour de Bach », où l’on vient frémir en musique en période d’Halloween tout en découvrant les tentations contemporaines de l’orgue Cavaillé-Coll, où la nouvellement  rénovée (voir ici) Bibliothèque La Grange Fleuret et l’Académie Orsay-Royaumont font de Paris une… antenne du Val d’Oise, la Fondation Royaumont cultive les longues idylles et les retours au bercail des débutants devenus grands. Francis Maréchal, lui-même directeur au long cours, en cite quelques-uns en dévoilant la programmation du festival annuel reprenant son rythme après deux saisons en mineur (pandémie obligeait) et concentrant (si faire se peut) les énergies déployées à longueur d’année : le pianiste Alain Planès, les Percussions de Strasbourg, Louis-Noël Bestion de Chamboulas et ses Surprises, Bertrand Cuiller et son Caravansérail, la soprano Elsa Dreisig brûlant des étapes dont la première fut Royaumont, Marcel Pérès enfin et surtout, revenant à la Messe de Notre Dame de Guillaume de Machaut revue (mais non corrigée) dans l’esprit « musique traditionnelle » qui a tant frappé… et choqué il y a un quart de siècle. La façon la plus naturelle de conférer un surcroit de légitimité aux douze programmes et aux vingt-quatre oeuvres nouvelles (musique et danse) jalonnant ce mois de rentrée à haut voltage. 
François Lafon 

Fondation Royaumont, 95270, Asnières-sur-Oise (Val d'Oise) - Festival de Royaumont, du 2 septembre au 3 octobre (Photo : Marcel Pérès © DR)

vendredi 13 mai 2022 à 22h34
Carmen (Bizet) ? Une femme libre.
Rosine ? (Rossini, Le Barbier de Séville) ? Une jeune qui se libère.
Angelina (Rossini, La Cenerentola) ? La bonté libérée.
Chérubin (Mozart, Les Noces de Figaro) ? Un ado qui prend des libertés
Sesto (Mozart, La Clémence de Titus) ? Un apprenti libérateur.
Ruggiero (Handel, Alcina) ? Un ensorcelé libéré.
La Périchole (Offenbach) ? Une artiste libre. 
Dorabella (Mozart, Cosi fan tutte) ? Une libérée en devenir.
Zerlina (Mozart, Don Giovanni) ? L’innocente libérée.
Charlotte (Massenet, Werther) ? Une femme qui ne parvient pas à se libérer : au festival d’Aix-en-Provence 1979, elle n’ira pas plus loin que la générale.

Teresa Berganza nous a quittés ce vendredi 13 mai, elle avait quatre-vingt-neuf ans. Quand Gabriel Dussurget, fondateur et directeur du festival d’Aix-en-Provence, impose la jeune mezzo-soprano de vingt-quatre ans dans Cosi fan tutte en 1957, les spécialistes l’ont prévenu : petite voix, elle n’ira pas loin. Trente-deux ans plus tard, elle est Carmen au Palais Omnisports de Bercy, dans une mise en scène de Pier-Luigi Pizzi. Au milieu de l’air des cartes, courte panne de sono. La voix de Berganza résonne « au naturel » dans l’immense espace. En toute liberté…
François Lafon
(Photo © DR)

mercredi 11 mai 2022 à 11h55
Sur Arte et Arte Live : Le Louvre en musiques (le pluriel est de mise), nouveau chapitre de la série inaugurée en 2017 avec l’Alhambra de Grenade (voir ici). Ordonnateur privilégié de ces huit siècles d’histoire contées par Gérard Pangon (…de Musikzen) et Christophe Maillet : Sébastien Daucé et son Ensemble Correspondances dans le cadre adéquat de la salle des Cariatides. Pendant que les pierres racontent l’histoire de France, de la forteresse du Moyen-Age à la pyramide de Ieoh Ming Pei, de la construction du « palais-extension » des Tuileries à son incendie sous la Commune, de la naissance de la Galerie du bord de l’eau sous Henri IV à la création du musée par Vivant Denon, tout mène - d’épisodes sanglants (la Saint-Barthélemy) à d'éphémères réconciliations - le lieu du pouvoir à devenir un lieu de culture. Grand moment de cette célébration en musique : l’évocation du Ballet Royal de la Nuit (Boësset, Cambefort, Lambert et probablement Lully) par la magique contralto Lucile Richardot, gros plan emblématique de ce palais démesuré et toujours renaissant. Et l’on apprend au passage que le mot salon vient des expositions dans le Salon Carré… du Louvre, tout en cessant d’oublier qu’une des Images oubliées de Debussy est intitulée Souvenir du Louvre. 
François Lafon

Le Louvre en musiques, sur Arte dimanche 15 mai à 18h10 – En replay sur Arte concert (Photo © DR)

Ça commence avec Bach dans la Chapelle royale de Versailles et ça finit avec Ligeti à la Philharmonie de Paris. Entre les deux, on va d’Allemagne en Italie, du Danemark à l’Espagne, d’un orgue rare à de grandes orgues massives, à la rencontre de chanteurs (Sabine Devieilhe, Julian Prégardien), de facteurs et d’organistes, guidés par Bernard Foccroulle à l’origine de ce documentaire. Intelligemment, le célèbre organiste évite la somme sur l’histoire de l’orgue pour privilégier l’émotion et la découverte : répertoires peu connus, instruments originaux, musiciens dont la passion affleure et se lit sur leur visage. Au château de Frederiksborg au Danemark, l’organiste s’extasie (et nous aussi) devant l’orgue de 1610 aux tuyaux tout en bois, capable d’émettre un extraordinaire son de flûte ; à Saint-Sernin à Toulouse, le monstrueux Cavaillé-Col fait le bonheur de celle qui en joue ; à Peglio, petit village de Lombardie, l’orgue à été construit pour fidéliser les catholiques au moment de la Contre-Réforme, alors qu’ils pouvaient être tentés par les protestants voisins. La réalisation de Pascale Bouhénic ménage de belles transitions fluides et paisibles qui s’accordent à cette évocation d’un instrument qui respire. Le vent, le souffle et le son, la musique de Messiaen en est l’exemple même, et, dans un autre registre, celle de Moondog pour orgue et percussion. Au Moyen Age déjà les musiciens étaient fascinés ; au 14ème siècle, l’organetto, petit orgue portatif à soufflet, distillait la musique de Ciconia. Jouée aujourd’hui dans un environnement bucolique, elle clôt sur une note méditative ce film qui aiguise la curiosité.
Gérard Pangon
 
Chercheurs d’orgues. Film de Pascale Bouhénic et Bernard Foccroulle. Coproduction Schuch Productions / Arte France. Diffusé le 8 mai à 17 h 10 sur Arte. Visible sur arte.tv jusqu’au 1 juillet.
 
Triple Concerto funèbre* en ce week-end de Pâques : disparition du compositeur Harrison Birtwistle (87 ans) et des pianistes Radu Lupu (76 ans) et Nicholas Angelich (51 ans). Le premier figurait dans le Top 5 des compositeurs britanniques, le deuxième explosait depuis longtemps les compteurs des stars du clavier, le troisième, tôt reconnu comme un grand parmi les siens, était trop jeune pour rejoindre le précédent dans son firmament chenu, et trop vieux pour laisser l’image d’un génie tôt foudroyé, tel Dinu Lipatti. Trois « antistars » en tout cas, Birtwistle moins en vue que ses compatriotes Peter Maxwell Davis (membre comme lui du groupe New Music Manchester) ou que le plus jeune Thomas Adès, les deux pianistes se retrouvant dans la façon qu’ils avaient d’occuper une bulle à la fois accueillante et intimidante. De Lupu, son partenaire et ami Murray Perahia disait au seuil du siècle au Monde de la Musique : « On se retrouve pour jouer aux cartes, et puis on fait du piano, mais je le vois de moins en moins ». D’Angelich, ses amis vantaient la modestie  au ton inimitable (« Ce n’était pas trop affreux ce soir ? ») et ses élèves le talent de les révéler à eux-mêmes sans imposer son style (très) personnel. Parmi quelques grands souvenirs de ce dernier : les Variations Goldberg de Bach au Théâtre des Champs-Elysées en 2011, où l’incontestable beethovénien et brahmsien qu’il était s’aventurait en terres baroqueuses et faisait taire les antagonistes. Restent les disques, en solo ou en musique de chambre. Là, Lupu comme Angelich allaient aussi loin que l’on peut aller quand on a le don de s’affranchir des mots pour faire parler la musique. 
François Lafon

* (Le Triple concerto funèbre signé Karl Amadeus Hartmann est pour violon et cordes) (Photo © DR)

Entrée au répertoire de l’Opéra de Paris de Cendrillon de Massenet sur un livret de Henri Cain d’après le conte de Perrault. Créé à l’Opéra Comique en 1899, ressuscité par le disque dans les années 1970 (avec Frederica von Stade - Sony), champion des Massenet-qui-ont-survécu face à Manon et Werther, l’ouvrage tient de l’hommage détourné voire ironique, le conte bien connu se prêtant à nombre d’allusions, clins d’œil, « à la manière de » Lully, Rameau, Rossini, Verdi et quelques autres, sans oublier Massenet lui-même (Manon n’est pas loin) dans les passages sentimentaux. Sur la vaste scène de l’Opéra Bastille, la metteur en scène Mariame Clément prend moins de risques qu’avec un autre conte mis en musique, Hänsel et Gretel de Humperdinck, qu’elle avait psychanalysé au Palais Garnier en 2013 (voir ici). Enfin, relativement moins, car la « machine à fabriquer des princesses » (M. Clément) qui occupe l’espace et tient lieu de générateur de la Fée… électricité que Cendrillon a pour marraine est là pour nous rappeler que nous sommes au temps de l’industrie toute puissante et que le surnaturel a transmigré dans le progrès technique. Jolie idée : faire de Cendrillon et du Prince Charmant (une dame « en pantalon », comme le Chérubin de Mozart) deux gamins facétieux, indifférents au rituel racorni de la cour et échappant à la fatalité épinglée par… Molière (L’Ecole des femmes) reprise par le père de Lucette (une Cendrillon décidément de son temps) : « Du côté de la barbe est la toute-puissance ». Plateau équilibré et international (bonne prononciation française en général) sous la baguette vitaminée du polyvalent Carlo Rizzi : Tara Erraught-Anna Stephany (Cendrillon et le Prince), couple… charmant et vocalement bien apparié, abattage de l’imposante Daniela Barcellona en marâtre, bonhomie naturelle de Lionel Lhote en père pas si dépassé par les événements, aigus scintillants de Kathleen Kim en bonne Fée. Gros succès et mot de la fin dans la bouche d’une petite fille sagement installée entre ses parents : « On retrouve quand même bien l’histoire ». 
François Lafon
Opéra National de Paris-Bastille, jusqu’au 28 avril – En direct sur Culturebox le 7 avril et au cinéma, dont le réseau UGC dans le cadre de la saison « Viva l’Opéra ! » - En différé sur France Musique le 7 mai (Photo © Monika Rittershaus / OnP)

jeudi 24 mars 2022 à 12h00
Première conférence de presse d’Olivier Mantei, successeur de Laurent Bayle à la tête de la Philharmonie de Paris et de la Cité de la musique. Périlleux exercice, même pour cet habitué des grands écarts directoriaux simultanés (Opéra-Comique, Bouffes du Nord, plus récemment l’Athénée). Que faire de plus, ou de mieux, ou tout simplement d’autre que Bayle dans ce paquebot aux multiples écoutilles, promis au naufrage par les Cassandre des quartiers Ouest et pourtant voguant malgré les remous, toujours politiques ou plus récemment sanitaires (226 concert en 2021 sur 455 programmés) ? Significativement, les questions au futur antérieur fusent : « Pensez-vous que ce que vous aurez fait va… ». Voix calme et humour sous-jacent, Mantei renvoie les balles, coupées pour la plupart, rompant avec le style Bayle, maître en imparable rhétorique. Oui, les ponts seront privilégiés entre musique et spectacle (on ne vient pas du lyrique pour rien), oui, la continuité entre le parc où l’on se promène et les bâtiments où l’on se cultive (où l’on s’amuse aussi) sera retravaillée, oui, les artistes liés au pouvoir russe seront remplacés (précision stylistique : une position et non une posture). Dans un petit livre-bilan sur ses années Opéra-Comique paru à l’automne dernier, Mantei cite le metteur en scène Claude Régy : « Au théâtre, n’être comme rien sauf soi ». Tout un programme.
François Lafon
Philharmonie de Paris, brochure saison 2022-2023 disponible 
Olivier Mantei : Dessous de scène, histoires d’opéra – L’Arche, 112 p., 15 euros (Photo © Wiliam Beaucardet)

 

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