Mercredi 20 février 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
lundi 18 février 2019 à 17h27
Exposition au Centre Pompidou : La Fabrique du vivant, troisième volet du triptyque Mutations/Créations. Après Imprimer le monde (voir ici) et Coder le monde (et ), il s’agit cette fois de « nouveaux états intermédiaires d’artificialité, faisant évoluer, entre l’inerte et l’animé, la notion de vivant ». Accueilli par un miscellum de champignons formant arche et cimenté par la matière organique en constante évolution, le visiteur croise des lampes alimentées par une batterie de bactéries (Teresa van Dongen, designer), des constructions bio-architecturales (Alison Kudla : Capacity for Urban Eden, Human Error), textures, aspects et même odeurs en constante évolution, recherche de solutions nouvelles pour appréhender différemment  une planète pas si épuisée qu’on le croit, œuvres d’art en même temps qu’objets de laboratoire, présentées par leurs créateurs/expérimentateurs dans un état par essence transitoire. « Parce que le vivant, c’est l’instable », le compositeur Jean-Luc Hervé, dépêché par l’IRCAM coproducteur du cycle, investit l’espace d’un dispositif craintif, c’est à dire réagissant à la présence humaine à la manière des organismes vivants : une symphonie en mineur de cavalcades, frôlements, pépiements, caquètements et battements d’ailes titrée Biotope, se faisant discrète dès que l'intrusion devient menaçante (nombreux capteurs dissimulés dans les salles) et éclatant en « grand envol » quand le danger se précise. Toute une nature plus vraie que nature et pourtant sans aucun son naturel selon Jean-Luc Hervé, lequel revendique un travail d’orchestrateur recherchant des alliages instrumentaux inédits. Plus qu’un contrepoint auditif aux étranges objets présentés, un décollement de la réalité évoquant les inquiétants univers parallèles de Lovecraft. 
François Lafon 

Centre Georges Pompidou, Paris, Galerie 4, niveau 1, du 20 février au 15 avril. Concerts IRCAM liés à l’exposition les 20 février et 28 mars

mercredi 13 février 2019 à 21h53
Passée la poésie technocratique ministérielle qui nous parle pieusement d’« ouvrir le champ des possibles » (!), cet ouvrage consacré aux compositrices entre dans le vif du sujet, avec plusieurs approches parallèles, avant d’arriver à un abécédaire, simple, direct et informatif. Car un tel ouvrage est avant tout un moyen de faire connaissance avec une pléiade d’inconnues ou, pour les plus chanceuses, celles qu’on a pu parfois entendre, ici ou là, voire celles qui sont l’alibi de l’institution, comme pour dire : « vous voyez, nous nous faisons un effort… ». Merci au Centre de documentation de la musique contemporaine (CDMC) et à sa directrice Laure Marcel-Berlioz d’avoir permis cette ouverture sur cinquante-trois compositrices actives en France, et représentant plus de vingt nationalités. « Barrières subtiles, codes invisibles difficiles à évoquer » : voilà des freins énoncés par Marcel-Berlioz, auxquels répondent sous de multiples angles les auteurs, de la voix à la féminité, de la commande d’État (depuis vingt ans) à l’occultation des compositrices dans l’histoire, de l’égalité (« grande cause nationale » ?) à la spécificité électroacoustique, de la direction d’orchestre à la représentation dans la presse française et allemande – aïe, les clichés pointés par Viviane Waschbüsch ! Et quelle bonne idée de demander à chacune d’elles non pas un portrait, mais d’insérer à la suite de sa présentation un symbole qui la représente le mieux, d’où la richesse des visuels qui accompagnent le livre : objet, partition, instrument, dessin, scénographie, gravure, manuscrit, lettre, tableau…
Franck Mallet
 
Compositrices, l’égalité en acte. CDMC / Éditions MF 470 p., 21 euros
 
« Mon premier festival d’opéra » saison 2 salle Favart : Gretel et Hänsel et Petite Balade aux enfers. Deux exercices ambitieux pour la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique, ouverte aux jeunes de huit à vingt-cinq ans non musiciens au départ. Résultat probant dans les deux cas : même en version light (1h 20 de musique, six instrumentistes dans la fosse), l’opéra d’Engelbert Humperdinck n’est pas une sinécure, et les stars en herbe s’en sortent bien sous la baguette sûre de Sarah Koné. Salle bondée d’enfants sages préparés par leurs professeurs, s’y retrouvant apparemment bien dans le spectacle schématique mis en scène par la même Sarah Koné, destiné avant tout à faire valoir les talents de chacun, chanteurs, danseurs, mimes et acrobates. Plus de maison de pain d’épice ni de four à faire cuire les petits enfants pour ce conte de Grimm plus connu en Allemagne qu’en France : la Sorcière gloutonne n’a qu’à éclairer la salle d’un coup de baguette magique pour qu’un cri d’effroi s’élève dans les rangs. Tout autre accomplissement pour la Petite Balade aux Enfers, ou l’Orphée de Gluck dans un castelet de marionnettes à visages (et voix) humains imaginé par Valérie Lesort, élève du grand marionnettiste Philippe Genty révélée par un remarquable 20 000 lieues sous les mers à la Comédie Française en compagnie du sociétaire Christian Hecq, que l’on retrouve ici en inénarrable Zeus récitant, entouré de Marie Lenormand (Orphée), Judith Fa (Eurydice) et Marie-Victoire Collin (l’Amour), des maîtrisiens et des oiseaux rares peuplant Enfers et Champs-Elysées revisités. Jeune public très réceptif au texte (très drôle) et aux voix, posant des questions pertinentes aux artistes après la représentation. Un spectacle tout public y compris les grands, et qui mérite longue vie. A venir en clôture du festival : des Contes chinois en musique et images par le dessinateur Chen Jiang Hong. 
François Lafon

Opéra Comique, Paris. Petite Balade aux Enfers,  jusqu’au 17 février. Contes chinois les 23 et 24 février (Photo © S. Brion)

dimanche 3 février 2019 à 18h06
Chez Actes Sud : M. Offenbach nous écrit, lettres et autres propos réunis et présentés par Jean-Claude Yon. Imaginez le directeur d’un grand journal pratiquant un lobbying (comme on ne le disait pas à l’époque) effréné en faveur d’un artiste et entrepreneur de spectacles pour la seule (?) raison qu’il est de ses amis. Mieux : Offenbach (c’était lui) se servait du Figaro dirigé par Hippolyte de Villemessant (c’était l’autre) pour faire passer ses messages, régler ses comptes et faire sa propre publicité, témoignant d’un sens du marketing (comme on ne le disait pas non plus) très en avance sur son temps. Cette  collusion que l’on jugerait scandaleuse aujourd’hui mais choquait moins à l’époque (sinon les ennemis et concurrents du Mozart des Champs-Elysées) offre en tout cas aux plus prudes - ou plus hypocrites - héritiers du Second Empire que nous sommes une abondante, savoureuse et fort utile documentation, réunie, classée et commentée en une grosse centaine de chapitres agrémentés de quelques annexes par Jean-Claude Yon, auquel Offenbach, du haut du paradis (ou du purgatoire) des génies médiatiques, doit un certain nombre de fières chandelles posthumes. « Chacun ici se le rappelle / Il semble qu’il va nous parler », écrivait son librettiste Henri Meilhac dans son éloge funèbre du grand homme. Il n’aurait su mieux (pré)dire ces presque cinq-cents pages de pur bonheur. 
François Lafon 

M. Offenbach nous écrit, par Jean-Claude Yon. Actes Sud / Palazzetto Bru Zane 480 p. 13 euros 
 
Retour du compositeur Giorgio Battistelli à l’Opéra national de Lorraine, qui avait déjà vu la création de son Divorzio all’italiana en 2008, ainsi que celle de son Il Medico dei pazzi, en 2014, pour une nouvelle commande, à partir de 7 Minuti, de l’écrivain italien Stefano Massini. La pièce eut un tel succès à la suite de sa première, à Bologne, en 2014, qu’elle fut portée à l’écran deux ans plus tard, par Michele Placido. Le sujet, tiré d’un fait-divers dans une entreprise de lingerie féminine, en Haute-Loire, en 2012, évoque le monde du travail : onze femmes, déléguées de deux cents personnes, doivent délibérer sur la proposition des « Cravates », les repreneurs de l’usine, de supprimer sept minutes du temps de pause journalier, afin de « préserver  l’emploi ». La confrontation sur scène et en musique de ce huis clos syndicaliste a de quoi surprendre, mais c’était compter sans le travail scénique du metteur en scène Michel Didym, et la distance politique du livret, dont les mots sonnent vrai. Le parti-pris de n’avoir sur scène aucun homme, mais onze voix de femme, est une autre gageure relevée par le compositeur. Chacune reflète un personnage différent, origine, âge, conscience, etc – d’où une grande variété de tessitures qui s’imbriquent dans une forme traditionnelle : de l’aria au duo, jusqu’au sextuor. Autre trouvaille, les brèves interventions d’un chœur majoritairement masculin disséminé parmi les spectateurs – seul élément « extérieur » au drame. Tout en privilégiant les sons graves, Battistelli allège son orchestre, glissant çà et là un accordéon, sans se priver d’intermèdes musicaux (trop brefs, à notre goût !), qui prolongent aux cordes dans un style orné typiquement italien le lyrisme de la voix. Bien dirigée par Francesco Lanzillotta, une excellente distribution italienne, en particulier la contralto Milena Storti dans  le rôle de Blanche, porte-parole des déléguées qui va provoquer les consciences, dont, au-delà de la similitude du prénom (qui ne peut-être fortuite), la stature dramatique rappelle Blanche de La Force du Dialogue des Carmélites de Poulenc…  
Franck Mallet

Nancy, Opéra national de Loraine, vendredi 1er février, 20h
(Photo : Milena Storti (au centre) ©C2images pour l’Opéra national de Lorraine)
 
Prochaines représentations : 3 (15 h), 5, 7 et 8 février, 20 h

mardi 29 janvier 2019 à 23h30
Au Théâtre de l’Athénée, Amadigi, un Haendel de poche datant de l’époque (1715) où, rendu célèbre à Londres par Rinaldo, le compositeur n’était pas encore l’émigré illustre de la musique anglaise. De poche parce que mobilisant quatre chanteurs et pas de chœur pour évoquer les aventures sentimentalo-héroïques d’Amadis de Gaule maintes fois portées à la scène (de Lully à … Massenet), sur un livret cette fois adapté de celui de Houdart de la Motte pour l’opéra de Destouches. Lors de la création en 1715, l’ouvrage était prétexte à grande mise en scène (envoûtements, sortilèges, monstre surgi du sol, etc.) et le rôle-titre tenu par le castrat star Nicolini. Bernard Lévy, qui signe cette production itinérante, y a plutôt vu – nécessité fait loi – une « histoire d’amour mythique » à la magie plus intérieure : tout se passe entre trois murs animés par des projections dont la magicienne Melissa détient les commandes (occultes), le quatuor vocal y évoluant selon une chorégraphie de lignes plus ou moins brisées. Un quatuor féminin, puisque le contre-ténor Rodrigo Ferreira a dû être remplacé par la mezzo Sophie Pondjiclis, mené - outre cette dernière, convaincante et bien-chantante en preux chevalier -, par la fraîche Amel Brahim-Djelloul en belle amoureuse, par Aurélia Leguay en sorcière prenant de l’assurance au fil de la représentation, et par Stéphanie Cortez, une débutante au timbre rare de contralto. L’ensemble serait un peu aride si, dans la fosse, Jérôme Corréas et ses Paladins ne donnaient un surcroit d’énergie et de dramatisme à cette musique où se profile le Haendel de la maturité. 
François Lafon

Athnée-Louis-Jouvet, Paris, jusqu'au 30 janvier. En tournée (Maisons-Alfort, St Quentin, Massy, Compiègne) jusqu'au 8 mars (Photo © Michael Bunel)

dimanche 20 janvier 2019 à 20h06
Lancement, au Studio Marigny, de la première saison d’opérette initiée par le Palazzetto Bru Zane : Le Compositeur toqué d’Hervé (Folies-Concertantes - 1854) et Les deux Aveugles d’Offenbach (Bouffes-Parisiens - 1855). Querelle d’initiés : lequel des deux a inventé le genre ? Les deux, peut-on dire cent-soixante-quatre ans plus tard, en voyant côte à côte ces deux pochades fondatrices. Tout Offenbach, déjà, dans la bataille de mots et de notes opposant de faux aveugles et vrais mendiants exerçant leur art de vrais ténors sur un pont. Tout Hervé aussi dans le duo clown blanc/Auguste dont le titre lui servira de surnom. Dénominateur commun : la provocation, le vrai/faux n’importe quoi, l’art de flatter le bourgeois Second Empire tout en le prenant à rebrousse-poil. Bien loin des fadeurs dont le genre deviendra synonyme, c’est Samuel Beckett qu’évoquent les deux Aveugles attendant le gogo (Godot ?), tandis que le génie toqué et son valet gaffeur présagent Roland Dubillard et ses Diablogues. C’est en tout cas ce que suggèrent les deux comédiens-ténors Flannan Obé et Raphaël Brémard, spirituellement accompagnés par Christophe Manien (piano) et mis en scène façon guérite de fête foraine par Lola Kirchner, le premier véritable phénomène comique, jeune Michel Serrault imprévisible et roublard, parfait duettiste chez Offenbach et prenant le pouvoir avec Hervé. Suite de la redécouverte du Compositeur toqué à Marigny, avec Le Retour d’Ulysse (mars) et Mam’zelle Nitouche (juin). 
François Lafon

Théâtre Marigny (Studio), Paris, 20 janvier (Photo © DR)

Au Palais Garnier, Concert de gala de l’Académie, grand oral annuel (voir ici) pour les onze chanteurs de la promotion, dans un répertoire sage (Mozart, Donizetti, Massenet, Rossini, Gounod, Bizet, Johann Strauss) destiné à un public plus large que celui de Philippe Boesmans (voir ) ou Kurt Weill (et ) à l’Amphithéâtre Bastille. Niveau inchangé, si ce n’est que les valeurs déjà sûres de l’année dernière ont progressé en assurance (les ténors Maciej Kswasnikowski et Jean-François Marras, le baryton Danylo Matviienko) ou en diction (Angélique Boudeville, timbre plus somptueux que jamais). Parmi les nouveaux arrivés, le baryton français Timothée Varon, chez lui dans Massenet autant que dans Donizetti (succulent duo de L’Elixir d’amour avec Marras) et la soprano russe Liubov Metvedeva, dont la stratosphérique Fille du régiment fera plus d’effet encore lorsqu’elle maîtrisera mieux le français. Deux grands ensembles pour finir chacune des deux parties : le tableau du Cours la Reine (Manon – Massenet), où Marianne Croux prolonge la meilleure tradition des Manon françaises, et le final du 2ème acte de La Chauve-Souris, galop d’essai pour la production de l’« opérette-aussi-dure-à-chanter-qu’un-opéra » au programme de l’Académie en mars. A noter que pour ces scènes à grand spectacle, trois des quatre pianistes chefs de chant de la promotion viennent ajouter leurs voix à celles de leurs camarades, tous accompagnés avec un souci de style pas si courant dans ce genre d’exercice par l’excellent Jean Deroyer à la tête d’un Orchestre de l’Opéra sur son trente-et-un. 
François Lafon

Opéra National de Paris, Palais Garnier, 16 janvier (Photo : Angélique Boudeville © Vincent Lappartient)

mercredi 2 janvier 2019 à 23h16
Blandine Verlet en quatre décennies. Années 1970 : la jeune claveciniste, élève d’Huguette Dreyfus et Ralph Kirpatrick, joue Bach à l’église Saint Germain-des-Prés. Un voyage dans les œuvres, comme si la barre de mesure n’existait pas, pour ceux qui auraient cru que le rubato commençait avec Chopin. On lui reprochera cette liberté, en un temps où la musique ancienne est affaire de chapelles. Années 1990, dans son rez-de-chaussée de travail entre Jardin des Plantes et Arènes de Lutèce. Partitions partout. Commentaires de sa voix douce, tendre à ses compositeurs favoris (Rameau, Jacquet de la Guerre, Froberger, Frescobaldi et bien sûr les Couperin, François le Grand et Louis, l’oncle méconnu), plus dure aux contemporains, baroqueux en mal d’originalité, commerçants de la diffusion de la musique. Elle esquisse quelques pièces : impression, toujours, d’improvisation contrôlée, l’art qui cache l’art. Années 2000, métro parisien ligne 5, retour du salon Musicora à la Grande Halle de la Villette. Véhémente envers ceux qui prétendent l’aduler pour mieux la remiser au rayon des ancêtres. Des gens l’ont reconnue : grand sourire, l’œil bleu jette encore des flammes. Années 2010, nouveau Couperin (3ème Livre, 13ème et 18ème Ordres) chez Aparte (voir ici). Sur la couverture : l’artiste avance sur un chemin de campagne, dos à nous. 30 décembre 2018, Blandine Verlet, soixante-seize ans, nous quitte définitivement. Discographie inchangée.
François Lafon

 

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