Mercredi 16 octobre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Exposition à la Philharmonie de Paris : Charlie Chaplin, l’homme-orchestre, à l’occasion du 130ème anniversaire de sa naissance. Double sens : Chaplin savait tout faire devant comme derrière la caméra, et une grande partie de son art repose sur la musique, celle qu’il a composée (qui n’a fredonné « C’est ma chanson » ou « Deux petits chaussons » ?), celle qu’il a utilisée (le barbier du Dictateur rasant sur Brahms), et celle qu’il a induite dans ses films… muets (la danse des petits pains de La Ruée vers l’or) ou sonores (« Je cherche après Titine » dans Les Temps modernes - 1925, sonorisé en 1942).  Mais c’est avant tout le « corps dansant » de Charlot qui musicalise chaque image de ses films, que l’on retrouvera jusqu’à la fin (son apparition éclair dans La Comtesse de Hong-Kong en 1967). C’est ce mouvement perpétuel que les commissaires de l’exposition, Sam Stourdzé, Mathilde Thibault-Starzyk et Kate Guyonvach (directrice de la société gérant le fonds Chaplin) ont su suggérer tout au long d’une déambulation très étudiée (n’oubliez pas les écouteurs) dans un labyrinthe de rues jalonné de petites maisons de bois abritant documents filmés, affiches et photos, caméras d’époque et « machines à bruits », jusqu’au Charlot cubiste de Fernand Léger venu du Centre Pompidou. Superbe évocation aussi du second degré chaplinesque, de Une Idylle aux champs (1919) - hilarante démarque de L’Après-midi d’un faune dansé par Nijinsky -, au plus célèbre Charlot joue Carmen, moins parodie de Bizet que clin d'oeil au film de Cecil B. DeMille (1915). « J’ai rencontrée trois génies dans ma vie : Einstein, Churchill et Clara Haskil » disait Chaplin. C’est tout dire sur le bien-fondé de son entrée à la Philharmonie. Absolue rareté (le 12 octobre) parmi les traditionnels concerts et activités accompagnant l’exposition : A Woman of Paris (1923), face noire (et four de la même nuance) de la personnalité du petit homme à la canne, « remusiqué » par celui-ci en 1976 et dirigé en direct (Orchestre de Chambre de Paris) par Timothy Brock, lequel a complété en 2005 la partition à partir d’enregistrement de Chaplin composant au piano. 
François Lafon 
mercredi 2 octobre 2019 à 13h01
Avec Jessye Norman, comme ce fut le cas avec Luciano Pavarotti, Joan Sutherland ou Georg Solti, c’est une figure de l’époque révolue du disque roi qui disparaît. La liste de ses enregistrements, live ou de studio, est impressionnante. Qu’en reste-t-il ? En voici dix, qui donnent une idée de son art et de son éclectisme. A faire (re)découvrir à ceux qui ne se souviennent d’elle qu’en statue ambulante de la République, chantant la Marseillaise sur les Champs-Elysées pour le 200ème anniversaire de la Révolution. 
 
- Bela Bartok : Le Château de Barbe-Bleue. Avec Laszlo Polgar, Chicago Symphony Orchestra, Pierre Boulez (direction) – Deutsche Grammophon 1993 

- Gabriel Fauré : Pénélope. Avec Alain Vanzo et José Van Dam – Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Charles Dutoit (direction) – Erato 1980

- Christoph Willibald Gluck : Alceste. Avec Nicolai Gedda – Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise, Serge Baudo (direction ) – Orfeo 1982

- Joseph Haydn : Armida. Avec Samuel Ramey - Orchestre de Chambre de Lausanne, Antal Dorati (direction) – Philips 1978

- Gustav Mahler : Des Knaben Wunderhorn – Avec John Shirley Quirk – Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, Bernard Haitink (direction ) – Philips 1977

- Jacques Offenbach : La Belle Hélène. Avec Gabriel Bacquier - Orchestre du Capitole de Toulouse, Michel Plasson (direction) – EMI 1985

- Arnold Schoenberg : Gurrelieder. Avec Tatiana Troyanos et James McCracken - Boston Symphony Orchestra, Seiji Ozawa (direction) – Philips 1979

- Richard Strauss : Quatre Derniers Lieder et autres lieder – Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, Kurt Masur (direction) – Philips 1982

- Richard Wagner : Wesendonck Lieder et Mort d’Isolde. London Symphony Orchestra, Colin Davis (direction) – Philips 1975

- Carl Maria von Weber : Euryanthe. Avec Nicolai Gedda – Staatskapelle Dersden, Marek Janowski (direction) – Berlin Classics 1974

mercredi 2 octobre 2019 à 00h12
Création de l’année à l’Opéra Comique : L’Inondation de Francesco Filidei (musique) et Joël Pommerat (texte et mise en scène) d’après la nouvelle d’Evgeni Zamiatine (scénariste des Bas-fonds de Jean Renoir d’après Gorki). Du pur Pommerat, puisqu’à la différence de ses précédents livrets d’opéras, celui-ci n’est pas l’adaptation d’une de ses pièces, mais qu’il l’a élaboré sur le vif, au cours d’ateliers réunissant chanteurs, musiciens, comédiens et… compositeur, Filidei se prêtant au jeu de l’« écriture de plateau » chère au dramaturge-régisseur. « J’ai voulu me couler dans le moule classique de l’opéra afin de le briser de l’intérieur », déclare le musicien. Plutôt que d’anti-opéra (terme galvaudé), on pourrait parler d’opéra à rebrousse-poil : dans un pays et une époque indéterminées (ni la Russie de 1929 ni la France de 2019), l’histoire banale (un homme attiré par une adolescente, l’épouse craque) de gens banaux (et taiseux, difficulté supplémentaire à l’opéra) dans un cadre banal (un immeuble modeste, solitude et promiscuité mêlées). Une inondation (nous sommes au bord d’un fleuve) fera sauter les digues du refoulement et celles de la banalité. Chant debussyste (Pelléas et Mélisande a été créé sur la même scène) mais orchestre très filideien, c’est à dire -  fidèle à la nouvelle originelle - faisant entendre, sentir, imaginer les sons de la nature, de la rue, de l’immeuble que l’on voit en coupe, un peu comme dans Playtime de Jacques Tati : un double crescendo aboutissant à deux climax, avant et après ladite inondation, lorsque la tête de l’épouse déborde elle aussi. Résultat millimétré (on s’y croirait, dans cet immeuble) et « dérapages de réalité » alla Pommerat, tel ce voisin contre-ténor, narrateur omniscient habitant les combles, ou le dédoublement de l’adolescente, comédienne et chanteuse créant une atmosphère fantastique évoquant plutôt… Boulgakov. Tout cela distillant un mélange de fascination et d’ennui que l’on imagine savamment calculé. Superbe travail du Philharmonique de Radio France sous la baguette de l’excellent Emilio Pomarico, lequel dirige un plateau sans faille de chanteurs-acteurs où il retrouve Boris Grappe (le mari), son non moins excellent Wozzeck de l’Opéra de Dijon (voir ici).  
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 3 octobre. Représentation ultérieures à Angers, Nantes, Rennes, Luxembourg, Limoges, Caen (Photo © Stefan Brion)

jeudi 5 septembre 2019 à 13h19
Désormais sous la direction artistique de Mischa Damev, le vénérable (74e festival !) Septembre Musical Montreux-Vevey consacre chacune de ses éditions à un pays hôte. À l’honneur, cette année, la culture russe… avec pas moins de quatre concerts successifs de l’incontournable Valery Gergiev à la tête de son Orchestre et Chœur du Mariinsky. Prokofiev, Tchaïkovski et Rimski-Korsakov, pour les trois premiers, avec en solistes le pianiste Alexandre Kantorow (2ème de Tchaïkovski) et le violoniste Daniel Lozakovich (2ème de Prokofiev), puis création pour terminer, avec des extraits de l’opéra Éclipse d’Alexandre Raskatov (né en 1953), précédant un Sacre du Printemps de Stravinsky, composé principalement à Clarens, sur les rives du Léman. Créé en mai 2018, à Saint-Pétersbourg, quasiment à la même époque que son second opéra GerMANIA, à Lyon (voir ici), cet ouvrage témoigne de l’insurrection saint-pétersbourgeoise du 14 décembre 1825 contre Nicolas 1er, qui visait à abolir le servage et obtenir une constitution. Le complot échoua. Cinq « décembristes », de jeunes aristocrates, furent pendus et plus d’une centaine d’autres « insurgés », envoyés au bagne… Commande privée du prince Mouraviev-Apostol, descendant direct d’un des décembristes exécutés, Éclipse (titre provisoire, d’après le compositeur, qui hésiterait avec « 1825 ») requiert dix chanteurs solistes, plus un piano solo, un chœur d’hommes et l’orchestre, au complet. Son style, d’un dramatisme russe bien trempé, dérive à la fois sur le plan vocal du parlé-chanté de Lady Macbeth de Mzensk, avec des « hyper tessitures » encore plus sarcastiques – la soprano Olga Pudova et le contre-ténor Artyom Krutko s’en sortent avec brio ! –, et des marches infernales à la Prokofiev, secouées de cuivres et fouettées par des sifflets. Schnittke, dont Raskatov compléta la 9ème Symphonie, n’est jamais loin non plus, avec ce vertige sonore qui étreint et emporte. Une traduction du livret n’aurait pas été un luxe, même si l’expression, chez ce compositeur, passe déjà pour l’essentiel par l’écriture. Final dans les limbes, avec de voix graves a cappella, pour une ultime prière à la manière d’un chœur d’église orthodoxe.             
En seconde partie, une exécution tout bonnement extraordinaire du célèbre Sacre par un Mariinsky en état de grâce – heureusement préservée par la Radio suisse, comme les fragments de la partition de Raskatov. Jamais peut-être aura-t-on entendu la partition avec une telle clarté des détails, et cet assemblage inouï des timbres dont le chef se plaît à exalter les mouvements, comme une fête démente embrasant tout l’orchestre. Ovation du public, debout, applaudissant à tout rompre, et bis tout aussi sublime, avec un (second) clin d’œil de circonstance à la communauté russe installée depuis plus d’un siècle sur la Riviera vaudoise : Le Lac enchanté, de Liadov.

Franck Mallet

Montreux, Auditorium Stravinsky 2M2C, 3 septembre
(Photo : Alexandre Raskatov en coulisse avec les solistes © Céline Minchel-Septembre Musical Montreux-Vevey)
« C’est très bien, bravo. On va essayer d’être un peu plus ensemble. » Attentif, souriant, mais rigoureux et exigeant, Nicolas Simon fait face aux musiciens du Jeune Orchestre de l’Abbaye, qui abordent pour la première fois ensemble la Septième Symphonie de Dvorak. Jeunes musiciens qui désirent se former à la pratique orchestrale ou étudiants en Master Musique à Poitiers, ils sont à l’Abbaye aux Dames pour une semaine intense, première répétition le 14 juillet, concert le 18 à l’Ile de Ré et le 19 à Saintes. Agé d'à peine dix ans de plus qu’eux, Nicolas Simon, qui fut l’assistant entre autres de François-Xavier Roth, a le partage de la musique chevillé au cœur, les orchestres où il est passé peuvent le confirmer. Mesure après mesure, il décortique la Septième de Dvorak sans jamais être autoritaire mais avec autorité, en commençant toujours par des encouragements, même s’il lui arrive aussi de pratiquer l’humour caustique : « Ça, c’est du Dvorak pour les nuls, » dit-il aux bois de l’orchestre à qui il a demandé de jouer un passage délicat en supprimant les doubles croches, juste pour trouver le ton et le rythme. Mais aussitôt après une interprétation complète et réussie, il ajoute : « Là, on est arrivés au niveau Dvorak expert ! » Et comme les répétitions du Concerto pour violon opus 64 de Mendelssohn avec en soliste Charlotte Juillard, ex-premier violon du Quatuor Zaïde, se passent dans le même esprit, les musiciens du Jeune Orchestre de l’Abbaye se sentent peu à peu pousser des ailes.
Gérard Pangon
 
Saintes - Abbaye aux Dames (Photo © Léa Parvéry)
 
« Week-end finale » de la saison à la Philharmonie de Paris-Cité de la Musique : après Samstag aus Licht de Stockhausen (voir ici), La petite Renarde rusée de Janacek, mise en scène de Peter Sellars et London Symphony (and Chorus) dirigé par Simon Rattle. Une version grand format (salle Pierre Boulez exige) et pourtant minimaliste de ce conte panthéiste et chef-d’œuvre animalier, pour ne pas dire manifeste antispéciste avant la lettre (1924), casse-tête pour les metteurs en scène (jusqu’où va l’anthropomorphisme ?). Un écran géant derrière l’orchestre, une estrade blanche devant, podium élargi du chef placé au centre des événements : on pense aux Larmes de Saint Pierre d’Orlando de Lasso, déjà « animé » par Sellars en avril dernier (même lieu), mais aussi au Tristan et Isolde de l’Opéra Bastille, où l’action, sobrement contée à l’avant-scène, était occultée par les photos-vidéos de Bill Viola (fascinantes il est vrai). Ce soir, les vidéastes Nick Hillel et Adam Smith se chargent de la partie réaliste : nature et culture, alliage plus compliqué que ne l’implique au premier abord cette fable inspirée d’un feuilleton dessiné paru dans un journal. Vêtus de noir, sans accessoires ni maquillage, présences alla Sellars (génie du geste simple qui en dit long), les chanteurs illustrent les cycles de la vie et les rapports entre les créatures, jusqu’au lien charnel qui unit le Garde forestier et la petite Renarde. Rattle agit de même avec un London Symphony de plus en plus à sa main, parcourant toute la gamme des émotions, depuis les murmures de la forêt (morave) jusqu’aux épanchements du duo entre le Renard et la Renarde. Plateau sans faute, dominé par Lucy Crowe dans le rôle-titre (on pense à la grande Lucia Popp) et Gerald Finley, pas si loin en Forestier de Hans Sachs (Les Maîtres-chanteurs de Nuremberg, son rôle favori) méditant sur le temps qui passe et la vie qui se renouvelle. Et chapeau à la Maîtrise de Radio France, à la hauteur d’un tel cast
François Lafon  

Philharmonie de Paris, Grande Salle Pierre Boulez, 2 juillet (Photo © Monica Rittershaus)

Opérette dernier round (de la saison) : Sauvons la caisse de Charles Lecocq et Faust et Marguerite de Frédéric Barbier au Studio Marigny, suite du cycle de mini-spectacles initié par le Palazetto Bru Zane et lancé en janvier dernier avec deux petits actes fous signés Hervé (Le Compositeur toqué) et Offenbach (Les Deux Aveugles – voir ici). Non moins folles mais un peu moins fines, reposant d’autant plus sur les interprètes, ces deux pochades tirées elles aussi d’un vivier oublié « représentant presque les deux tiers du répertoire lyrique français de l’époque romantique », que l’on donnait en lever de rideau dans les grands théâtres et en pièces principales dans les petits. Aussi déchaîné qu’en Compositeur toqué, le comédien-ténor Flannan Obé fait le lien entre les deux spectacles, en duo cette fois avec Lara Neumann, longtemps sa partenaire du trio Lucienne et les Garçons, et vue récemment à Marigny (grande salle) en Mam’zelle Nitouche (voir ). Deux « natures » face à face, elle plus chanteuse, lui plus acteur (Une sorte de clown tout en finesse), tous deux poussant la note (Lecocq, même avant Madame Angot, plus marquant que l’oublié Barbier) et maniant le nonsense à un train d’enfer, secondés par le discret mais performant accordéoniste et arrangeur Pierre Cussac. Mise en scène cette fois encore de Lola Kirchner, bric et broc efficace. Quatre représentations (matinées et soirées) ce week-end. Ne vous en privez pas. 
François Lafon 

Théâtre Marigny - Studio, Paris, jusqu’au 23 juin (Photo © DR)

Le terme « glagolitique » désigne l’alphabet imaginé par les saints Cyrille et Méthode, évangélisateurs du royaume de Grande-Moravie au IXème siècle, pour fixer par écrit la langue slavonne, ancêtre du bulgare actuel. A quelques détails près, le texte utilisé par Leos Janacek dans sa Messe glagolitique pour solistes, chœur,
orgue et orchestre est la traduction en slavon de l’ordinaire de la messe catholique. Composé en 1926, créé en décembre 1927 à Brno, l’ouvrage se situe au centre de la production ultime du compositeur. En huit paries, dont trois purement instrumentales, cette messe est unique par la « joie barbare » qui l’anime. Janacek l’imaginait exécutée en présence de tout un peuple et en plein air. L’orchestre est traité par touches franches, comme un grand orgue, avec des cuivres aux sonorités pointues et des timbales percutantes, et la déclamation vocale est des plus dramatiques. Cette œuvre enfonçant ses racines dans le terroir et lançant parfois au ciel des appels à la révolte a terminé en splendeur le dernier concert de l’Orchestre
National de France, avec un chœur de Radio France à la rudesse toute slave et des solistes vocaux originaires de divers pays, dont la Slovaquie. A la direction, le chef finlandais Jukka-Pekka Saraste, ce qui nous a valu, en début de concert, une remarquable interprétation du poème symphonique Les Océanides de Sibelius (1914), d’une alchimie et d’une séduction sonores rares. Ni Sibelius ni Janacek ne
connaissaient la musique de l’autre, mais leurs affinités devraient être explorées. Avant l’entracte, six des Wunderhorn Lieder de Mahler, dont on aurait apprécié une plus nette mise en valeur des textes mais remarquablement accompagnés par Saraste.
Marc Vignal
 
Auditorium de Radio France, 20 juin (Photo © Felix Broede)
 
Si indépendant Albert Roussel (1869-1937) qui, après sa formation musicale, choisit de faire carrière dans la marine, pour revenir ensuite étudier le contrepoint à la Schola cantorum – devenu professeur, il aura pour élèves Satie et Varèse, ou encore Martinu et Krasa. Qui, parmi les musiciens d’aujourd’hui, qui n’ont pas été des enfants prodiges, peut rivaliser avec un catalogue si diversifié, du ballet (Le festin de l’araignée, Bacchus et Ariane…) à l’opéra Padmâvati, en passant par de mémorables partitions d’orchestre (les Évocations, les quatre symphonies) ou de musique chambre, jusqu’à cette opérette, Le testament de la tante Caroline, signée en 1936 et ressuscitée à point nommé par Les Frivolités Parisiennes ?
L’histoire, entre grand-guignol et humour noir – Oui, on peut rire à un enterrement ! –  est du génial Nino, pseudonyme de Michel Veber, neveu de Tristan Bernard et auteur de livrets pour Ibert (Angélique) et Rosenthal (Rayon des soieries, Un baiser pour rien, Les bootleggers), qui fournit au compositeur un feu d’artifices de situations comiques et de calembours à l’emporte-pièce, digne du grand Guitry.
Dix ans avant la création française, à l’Opéra Comique, sous la baguette de Roger Désormière – qui fut un four (…), Roussel confessait : « qu’avec Ravel, tout est conventionnel au théâtre, et qu’il est donc inutile de chercher à faire vrai. C’est pourquoi je crois opportun un retour à certaines formes délaissées ou peu exploitées : opéra-bouffe, ballet, opéra-ballet. » Remonter un siècle plus tard de tels ouvrages est un pari risqué. Si le texte de Nino « tient » toujours – « Les situations sont franches, la méchanceté est totale ! » écrit à juste titre le metteur en scène Pascal Neyron –, en revanche gare à l’interprétation, qui peut vite basculer dans la caricature, la lourdeur, voire la vulgarité… Force est de constater que le plateau – neuf comédiens et chanteurs, tous formidables – se régale de ce texte qui virevolte entre parlé et chanté, et dont l’esprit se situe du côté de la comédie napolitaine, voire de Gianni Schicchi de Puccini – autre histoire de testament, tout aussi loufoque ! La musique se veut grinçante et enjouée, on y entend aussi bien la mélodie débridée du Festin de l’araignée que les rythmes caracolant de la 3ème Symphonie dans cet orchestre de vingt-sept musiciens (pas si petite que cela, la fosse de l’Athénée !), sous la baguette du chef d’orchestre Dylan Corlay… également prêtre officiant devant le cercueil de cette « pauvre » tante Caroline. On s’amuse, on rit, et on loue la prestation de ces héritiers qui se chamaillent avec un enthousiasme et un mordant communicatifs : Marie Perbost, Marion Gomar, Marie Lenormand, Lucille Komitès, Fabien Hyon, Charles Mesrine, Romain Dayez, Aurélien Gasse et Till Fechner…   

Franck Mallet

6 juin, Athénée théâtre Louis-Jouvet, Paris
Prochaines représentations : 11, 12 et 13 juin, 20h – et 12 juin, conférence sur l’œuvre, salle Christian-Bérard, à 19h (Photo : @PierreMichel)
mardi 4 juin 2019 à 00h01
Aux Bouffes du Nord, le Quatuor Artemis fête son trentième anniversaire et fait une fois encore peau neuve. Passation de pouvoir en musique : les sortants et les entrants ensemble dans le 1er Sextuor à cordes de Brahms et la Sonate pour piano de Berg (transcrite par Heime Tuller, ex-violoniste du Quatuor), la nouvelle formation enchaînant après l’entracte sur le 1er Quatuor « De ma vie » de Smetana. Deux œuvres de jeunesse, l’une souriante (Brahms), l’autre hantée (Berg) en guise d’au revoir, le roman d’une vie (Smetana) pour annoncer l’avenir. Redistribution des rôles : la sortante Anthea Kreston est passée ce soir du violon à l’alto, à l’exemple de Gregor Siegel, violon jusqu’en 2015, alto depuis, ce dernier se retrouvant doyen du groupe, place occupée jusqu’aujourd’hui par le violoncelliste Eckart Runge, dernier représentant de la formation initiale. Un jeu de piste qui ne relèverait que du Grand Livre des Records si l’esprit qui a animé les anciens ne se retrouvait intact chez les nouveaux (ou plutôt les nouvelles, les excellentes Suyoen Kim - violon - et Harriet Krijgh - violoncelle) autour de Gregor Siegel et Vineta Sarelka (violon). « Notre constante : prendre le temps », explique cette dernière dans un français parfait, annonçant en bis le mouvement lent du Quatuor de Debussy qui, lui, « arrête le temps ». Constatation cornélienne : pour les Artemis, le temps est en effet un grand maître. 
François Lafon 

Bouffes du Nord, Paris, 3 juin (Photo © Felix Broede)

 

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