Vendredi 19 avril 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
samedi 13 avril 2019 à 00h37
A la Cité de la musique, Salle de concerts : In Between, « soirée inédite de rencontre entre les arts ». Autour de Matthias Pintscher et de l’Ensemble Intercontemporain, Alexander Fahima (mise en scène) et Nandor Angstenberger (scénographie) convoquent « l’entre-deux, moment du jour où la lumière change, où l’on ne saurait dire si l’on est encore la nuit ou déjà le matin ». Premier coup d’œil (si l’on peut dire, étant donnée la pénombre ambiante) plein de promesses : parterre vidé de ses sièges, aires de jeu disposées « telles des îles », cocon de laine géant reliant les diverses parties du tout, « filet conceptuel qui fait tout tenir ensemble ». Public sédentaire au balcon, errant en bas, invité à intervertir les rôles à l’entracte. Projet évident de renouveler les codes du concert qui va se révéler pertinent mais discret, sans commune mesure avec les fêtes visuelles dont le Palais de Tokyo s’est fait une spécialité, et laissant la musique mener le bal. Et quel bal ! Après Anahit, poème lyrique dédié à Vénus du grand aîné Giacinto Scelsi (mélodies de timbre, musique en suspension), choc de Art of Metal II de Yann Robin (approche métaphorique de ce que peut inspirer le métal) suivi de l’étonnant Guero pour piano d’Helmut Lachenmann (comment faire chanter l’instrument sans enfoncer une seule touche) et de son contraire Corda pour piano et électronique d’Aureliano Cattaneo (comment faire dire encore plus à l’instrument qui dit déjà tout). Cattaneo reviendra avec Deserti pour ensemble (sons à mi-chemin entre hauteur et bruit) et Lachenmann fermera le banc avec le magnifique Mouvement pour ensemble (ultimes réflexes du corps avant la mort), reliés par le très fin Study III for Treatise on the Veil pour violon seul de Pintscher lui-même (voilage-dévoilage chuchoté), auquel la violoniste Jeanne-Marie Conquer, comme ses camarades de l’Intercontemporain tout au long du programme, apporte un surcroit de féérie.
François Lafon 

Cité de la Musique, Salle de concerts, Paris, 12 avril (Photo : Jeanne-Marie © Franck Ferville)

Reprise au Palais Garnier de Don Pasquale de Donizetti dans la mise en scène de Damiano Michieletto, créé in loco la saison dernière (voir ici). Un bon spectacle de répertoire, moderne mais pas trop (c’est-à-dire tous publics), dont on n’attend pas de surprise. Mais le chef n’est plus le même et la distribution a été modifiée, et tout est remis en question. Avec des partenaires masculins bien chantants mais jouant à l’effet, le subtil Michele Pertusi paraissait « en-dessous ». Entouré de Christian Senn (Malatesta, le faux ami) et Javier Camarena (Ernesto, le neveu rival), non moins bien chantants mais jouant « sur le fil », son Don Pasquale souffrant de déni de réalité - tel Falstaff, Verdi reprenant le flambeau un demi-siècle plus tard - trouve son exacte dimension burlesque et pathétique : on pense à Alberto Sordi dans un film de Dino Risi. Equilibre modifié aussi avec Pretty Yende, vraie diva se jouant des codes de la diva, électrisant le plateau en « idée que l’amour est encore possible pour le vieux beau » (explication de Michieletto). Et surtout le chef Michele Mariotti, que les meyerbeeriens ont trouvé tiède dans Les Huguenots en début de saison à l’Opéra Bastille, trouve l’exacte dimension de l’ouvrage en panachant frénésie et mélancolie, là où son prédécesseur Evelino Pido éclairait essentiellement la dureté de la fable. Gros succès, à partager entre amis.
François Lafon 

Opéra National de Paris – Palais Garnier, jusqu’au 16 avril (Photo©Elena Bauer/OnP)

lundi 18 mars 2019 à 20h18
Compositeur majeur de la seconde moitié du XXe siècle, Takemitsu a bénéficié il y a une vingtaine d’années d’un ouvrage en français d’Alain Poirier. À sa mort, en 1996, ses écrits furent réunis et publiés au Japon – cinq tomes de près 400 pages chacun. À partir de cette édition, Wataru Miyakawa a réalisé une sélection, traduite pour la première fois en français. Ces Écrits sont d’autant plus importants qu’ils reflètent la personnalité hors normes du compositeur, aussi enclin à fusionner instruments occidentaux et traditionnels nippons et électronique, qu’à passer sans complexe du concert au cinéma, réinventant sans cesse la forme de l’œuvre. En spécialiste érudite, Véronique Brindeau, l’une de ses trois traducteurs, parle d’une : « rêverie des éléments, au sens où l’entendait Bachelard, rêverie de la matière et du mouvement. » Car, non content de trouver ici des commentaires sur ses propres partitions – les treize pages consacrées à A Flock descends into the Pentagonal Garden, commande de l’Orchestre de San Francisco, demeurent un modèle du genre ! –, les entretiens que ce « Jardinier du temps » a conduit avec des proches et amis – de Cage à Xenakis, en passant par Berio et Simon Rattle – le montrent au fait d’une réflexion d’ordre esthétique, qu’accompagne une série de textes, aussi essentiels, sur l’art, de Miro à Noguchi et de Sam Francis à Jasper Johns, sans oublier plusieurs de ses écrits littéraires, nouvelles et poèmes… dont certains furent le ferment de chansons pour des films ou des pièces de théâtre. Gageons qu’il y aura une suite à ce premier volume, avec l’un des cinq, écarté ici, dévolu au cinéma : Kobayashi, Shinoda, Oshima, Kurosawa, Teshigahara… !                   
Franck Mallet
 
Toru Takemitsu, Écrits, choisis et introduits par Wataru Miyakawa, Symétrie 455 p., 37 euros

Porte 8 à l’Opéra Comique : Cabaret horrifique. Pourquoi porte 8 ? Parce qu’on entre par le 8 rue Marivaux, côté gauche en regardant la façade, et que l’on passe directement dans le foyer bas ou salle Bizet, où ce cabaret inaugurée la saison dernière en seconde partie de soirée ouvre désormais à 19h30, accueillant quatre-vingt convives sirotant un excellent champagne autour de petites tables. Pourquoi horrifique ? Parce que dans la foulée de sa formidable Petite balade aux Enfers (voir ici), la metteur en scène-animatrice Valérie Lesort a imaginé un bal des vampires à quatre – la soprano Judith Fa, le baryton Lionel Peintre, le pianiste Martin Surot et elle-même en grande ordonnatrice des maquillages gore, bruits de chaînes et autres effets stressants. Douche de neige pour l’"Air du froid" (Purcell, King Arthur) et  tête  tranchée pour le Tango des joyeux bouchers (Boris Vian), camisole de force pour la Folie de Platée (Jean-Philippe Rameau), kitsch West End pour Le Fantôme de l’Opéra (Andrew Lloyd-Weber) et allures de goualeuse pour le Tango stupéfiant (Marie Dubas : « Je me pique à l’eau de Javel pour oublier celui que j’aime »), le tout se terminant par un moonwalk infernal mené par un Roi de la pop plus grand que nature, peut-être la plus ironiquement effrayante de toutes les silhouettes croquées une heure durant. Chapeau pour les performances, Judith Fa passant sans coup férir de Nosferatu où es-tu ? (Marie-Paule Belle) aux vocalises de l’Air du feu de L’Enfant et les sortilèges (Ravel), Lionel Peintre en Fregoli de styles et des genres (Le Roi des Aulnes de Schubert après la Salsa du démon façon Orchestre du Splendid, ce n’est pas évident), Martin Surot parvenant à soutenir tout le monde en se faisant martyriser par ses horrifiques partenaires. Trois représentations seulement, avec session de rattrapage en mai. Il est fortement recommandé de réserver.
François Lafon

Opéra Comique, Paris, salle Bizet, jusqu’au 15 mars, puis du 22 au 25 mai (Photo © S. Brion)

mardi 12 mars 2019 à 18h46
Molique ? Mais qui est Molique ? Né en 1802, Wilhelm Bernhard Molique est un violoniste brillant et un compositeur prolixe dont on a presque tout oublié. En son temps déjà, il n’avait pas le succès auquel il aurait pu prétendre car « il n’est pas facile de se faire remarquer comme virtuose lorsqu’on a un physique pas très sexy et en face de soi des bêtes de scène comme Spohr et Paganini. » Telle est la manière dont Alexis Kossenko le présenta au public de Saintes avant d’interpréter son Concerto pour flûte en ré mineur tout en dirigeant le Jeune Orchestre de l’Abbaye. Virtuose, en tout cas, Alexis Kossenko l’est : s’il n’est pas renversant d’invention, ce Concerto comporte des passages de flûte ahurissants que le soliste maîtrise avec brio. Sa manière de diriger l’orchestre dans les deux Mendelssohn au même programme, l’Ouverture Les Hébrides et la Symphonie n°4 « italienne », procède de la même atmosphère électrique. Pour éviter, sans doute, de laisser aller Mendelssohn vers un romantisme de convention, Alexis Kossenko joue sur le rythme, la fièvre et la présence intense des vents, ce qui parfois laisse trop peu de place aux jolis thèmes que le compositeur a dédié aux cordes (Qui plus est, l’acoustique de l’Abbaye aux Dames n’arrange pas les chosesn'est pas idéale pour ça). Pourtant, lors d’un bis magnifiquement ciselé – l’andante de la symphonie revue par Mendelssohn en 1834, un an après la création –, les nuances étaient là et les respirations aussi.
Gérard Pangon
 
Saintes – Abbaye aux Dames 11 mars (Photo © DR)

mercredi 6 mars 2019 à 11h44
Aux Editions Actes Sud : Rudi. La leçon de Serkin, par André Tubeuf. A artiste sans concession, titre sibyllin : il y a trois ans, Tubeuf évoquait largement le pianiste Rudolf Serkin dans sa monographie consacrée au violoniste et chambriste Adolf Busch, mentor, partenaire et beau-père de celui-ci (voir ici). Mais que dire de plus ? « Il n’y avait rien à savoir de lui, qu’à le regarder faire », explique Tubeuf dans son avant-propos. S’ensuivent deux-cents pages qu’un autre n’aurait pas pu écrire, les souvenirs personnels (une longue amitié admirative) se mêlant à une analyse à la fois intuitive et documentée de l’art de celui qui « était l’intégrité autant que l’intransigeance » et « apportait sur nos doutes cette lumière franche, biblique, dont nous avons besoin ». De fait, c’est du super-Tubeuf que nous avons-là, professeur de philosophie devenu référence en matière de voix et de claviers, dont le style à la fois parlé et hyperbolique est étudié, imité voire parodié, tourbillon de données flattant les uns (nous sommes entre nous) et en agaçant d’autres (tant pis si vous ne suivez pas), propos de « fan » prêtant à l’Artiste élu un pouvoir thaumaturgique. Reste que cette « leçon Serkin » donne envie de se demander encore – disques aidant – comment un jeu apparemment si peu explicatif parvient à être si évocateur.
François Lafon 

Rudi. La leçon de Serkin, d’André Tubeuf. Actes Sud, 212 p., 18 euros. Version numérique : 13, 99 euros

lundi 18 février 2019 à 17h27
Exposition au Centre Pompidou : La Fabrique du vivant, troisième volet du triptyque Mutations/Créations. Après Imprimer le monde (voir ici) et Coder le monde (et ), il s’agit cette fois de « nouveaux états intermédiaires d’artificialité, faisant évoluer, entre l’inerte et l’animé, la notion de vivant ». Accueilli par un miscellum de champignons formant arche et cimenté par la matière organique en constante évolution, le visiteur croise des lampes alimentées par une batterie de bactéries (Teresa van Dongen, designer), des constructions bio-architecturales (Alison Kudla : Capacity for Urban Eden, Human Error), textures, aspects et même odeurs en constante évolution, recherche de solutions nouvelles pour appréhender différemment  une planète pas si épuisée qu’on le croit, œuvres d’art en même temps qu’objets de laboratoire, présentées par leurs créateurs/expérimentateurs dans un état par essence transitoire. « Parce que le vivant, c’est l’instable », le compositeur Jean-Luc Hervé, dépêché par l’IRCAM coproducteur du cycle, investit l’espace d’un dispositif craintif, c’est à dire réagissant à la présence humaine à la manière des organismes vivants : une symphonie en mineur de cavalcades, frôlements, pépiements, caquètements et battements d’ailes titrée Biotope, se faisant discrète dès que l'intrusion devient menaçante (nombreux capteurs dissimulés dans les salles) et éclatant en « grand envol » quand le danger se précise. Toute une nature plus vraie que nature et pourtant sans aucun son naturel selon Jean-Luc Hervé, lequel revendique un travail d’orchestrateur recherchant des alliages instrumentaux inédits. Plus qu’un contrepoint auditif aux étranges objets présentés, un décollement de la réalité évoquant les inquiétants univers parallèles de Lovecraft. 
François Lafon 

Centre Georges Pompidou, Paris, Galerie 4, niveau 1, du 20 février au 15 avril. Concerts IRCAM liés à l’exposition les 20 février et 28 mars

mercredi 13 février 2019 à 21h53
Passée la poésie technocratique ministérielle qui nous parle pieusement d’« ouvrir le champ des possibles » (!), cet ouvrage consacré aux compositrices entre dans le vif du sujet, avec plusieurs approches parallèles, avant d’arriver à un abécédaire, simple, direct et informatif. Car un tel ouvrage est avant tout un moyen de faire connaissance avec une pléiade d’inconnues ou, pour les plus chanceuses, celles qu’on a pu parfois entendre, ici ou là, voire celles qui sont l’alibi de l’institution, comme pour dire : « vous voyez, nous nous faisons un effort… ». Merci au Centre de documentation de la musique contemporaine (CDMC) et à sa directrice Laure Marcel-Berlioz d’avoir permis cette ouverture sur cinquante-trois compositrices actives en France, et représentant plus de vingt nationalités. « Barrières subtiles, codes invisibles difficiles à évoquer » : voilà des freins énoncés par Marcel-Berlioz, auxquels répondent sous de multiples angles les auteurs, de la voix à la féminité, de la commande d’État (depuis vingt ans) à l’occultation des compositrices dans l’histoire, de l’égalité (« grande cause nationale » ?) à la spécificité électroacoustique, de la direction d’orchestre à la représentation dans la presse française et allemande – aïe, les clichés pointés par Viviane Waschbüsch ! Et quelle bonne idée de demander à chacune d’elles non pas un portrait, mais d’insérer à la suite de sa présentation un symbole qui la représente le mieux, d’où la richesse des visuels qui accompagnent le livre : objet, partition, instrument, dessin, scénographie, gravure, manuscrit, lettre, tableau…
Franck Mallet
 
Compositrices, l’égalité en acte. CDMC / Éditions MF 470 p., 21 euros
 
 

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