Mercredi 18 juillet 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Aux éditions Actes Sud : André Messager, le passeur de siècle, de Christophe Mirambeau. Cinq cents pages et un titre énigmatique (d'un monde musical à l'autre?) pour brosser le portrait d’un artiste paradoxal, compositeur-séducteur courtisant la muse légère mais chef d’orchestre défendant le « grand » répertoire (Debussy, Wagner) et directeur à poigne - voire ombrageux - régnant en fin politique sur l’institution musicale (Opéra, Opéra-Comique, Conservatoire, Covent Garden de Londres). Un inconnu célèbre aussi, à la fois médiatisé (vie publique et vie privée, toutes deux très occupées) et avare de confidences (idem). Christophe Mirambeau, connaisseur encyclopédique de l’entertainment (en France et ailleurs) du siècle dernier et de la fin de celui d’avant, traite le sujet en biographe à l’américaine : les faits, rien que les faits, et Dieu sait si la matière est riche ! Il s’appuie en particulier sur de larges extraits de presse et accumule en bas de pages les notes biographiques, ce qui dissuadera les amateurs de biographies-tranches de vie, mais sera une mine pour les passionnés. Un travail de bénédictin qui d’ailleurs fait ressortir la difficulté (ou la paresse) des commentateurs de l’époque à définir l’art du compositeur (ce que nous pouvons toujours faire) comme de l’interprète (ce que nous ne pouvons plus faire, en l’absence d’enregistrements) : élégant, charmant, très français, mais encore ? Il n’y a guère que Reynaldo Hahn qui, en 1908 dans le magazine Musica, tente de définir Messager chef : « Sa baguette, il a moins l’air de s’en servir pour conduire l’orchestre que pour éclairer le public ». Et plus loin, remarque éclairante pouvant s’appliquer à d’autres compositeurs-chefs (Pierre Boulez en tête) : « Quand un homme doué des qualités nécessaires au chef d’orchestre est en outre un musicien aussi accompli que M. Messager, ces qualités se décuplent et se développent dans une zone que le chef d’orchestre mauvais musicien ignore toujours. A ce dernier, si pénétrant qu’il soit, échappe un élément de l’œuvre qu’il dirige : l’élément technique qui, en musique, est d’une si grande importance, et ce chef pourra mettre en valeur les mille petits riens dont cet élément se compose, mais il n’en saisira pas le principe mystérieux, et il y aura une lacune dans son interprétation. » Aux messagérophiles encore insatisfaits, Christophe Mirambeau promet une suite concernant la vie privée du compositeur (« les sources détaillées manquent souvent ») et la richesse et la complexité de son parcours artistique, sous forme d’articles en ligne sur la mediabase du Palazzetto Bru Zane, coéditeur du présent ouvrage. Puissent des musiciens réputés plus essentiels trouver biographes aussi zélés.
François Lafon 

André Messager, le passeur de siècle, de Christophe Mirambeau. Actes Sud/Palazzetto Bru Zane, 512 p., 13,50 euros

Sur Arte le 24 juin : L’Alhambra en musiques, « film documentaire » signé Gérard Pangon (de Musikzen) et Corentin Leconte. Deux manières de visiter un lieu, une région, un pays : par les airs, façon "Des Racines et des ailes", de l’intérieur comme ici. Et quoi de mieux que la musique pour remonter le temps et vivre en direct les chocs et les fusions des cultures et des civilisations ? L’Alhambra s’y prête : des musiques arabo-andalouses à Manuel de Falla, des chants judéo-espagnols à Isaac Albeniz, de Boccherini à l’Espagne fantasmée de Bizet et à celle, rêvée, de Debussy, courants et influences ont traversé cette ville-forteresse des Mille et une Nuits dominant Grenade, où coexistent palais mauresque de princes Nasrides et demeure Renaissance de Charles-Quint dans une harmonie aussi fascinante qu’elle était improbable. Au centre de la visite, comme un aimant autour duquel s’organise le jeu des images (superbes, le sujet s’y prête) et du commentaire (précis et en même temps propice à l’évasion) déroulé tout en douceur par Jacques Gamblin, le piano de Javier Perianes, capté sur place et en direct : Danza del Terror, Danza del Fuego de Falla, El Albaicin d’Albeniz, La Soirée dans Grenade de Debussy. Superbes échappées dans des répertoires anciens, comme les magnifiques musiques pour Alphonse le Sage (enregistrements issus du catalogue Harmonia Mundi) accompagnant les échappées visuelles dans les strates géographico-archéologiques du lieu. La première étape d’une série, apparemment. D’ores et déjà : bon voyage.
François Lafon

Sur Arte, dimanche 24 juin à 18h30 (Photo © DR)

Deuxième édition de Mutations/Créations au Centre Georges Pompidou (voir ici), en liaison avec Manifeste, le festival annuel de l’IRCAM. L’exposition Coder le monde renvoie à Raymond Lulle (l’Ars Magna, machine à roue organisant la réflexion théorique – 12ème siècle) et Blaise Pascal (première machine à calculer - 1642) pour mieux nous faire entrer dans le monde de la logique binaire et des algorithmes dont le dernier demi-siècle a vu l’exponentiel développement. Les littératures numériques, la conception digitale des formes en architecture et en design, le corps et le code, la musique et le code y sont largement illustrés. Large corner pour cette dernière, depuis l’invention de la combinatoire par Marin Mersenne (Harmonicorum Libri XII - XVIIème siècle), jusqu’aux récentes expériences de conception musicale à partir des techniques d’intelligence artificielle. Pour le néophyte avide de travaux pratiques spectaculaires comme pour l’initié blasé, Continuum de Ryoji Ikeda offre au même étage des sensations fortes. Le musicien et plasticien japonais installé à Paris y accompagne ses habituels « bruits blancs et ondes sinusoïdales » d’images vertigineuses dans un univers savamment déstabilisant : salle noire et écran géant pour code-verse, « méta-composition » impliquant l’œil autant que l’oreille ; salle blanche peuplée de haut-parleurs grand format pour A (Continuum), exploration des différentes fréquences qui ont défini la note « la » (« A » en allemand et anglais) depuis Bach jusqu’aux années 1970. Les personnes épileptiques sont priées de rester à la porte, ou de s’attarder dans les salles de Coder le monde, moins perturbantes (quoique…).
François Lafon

Mutations/Créations 2 : Coder le monde – Ryoji Ikeda : Continuum, Centre Georges Pompidou, Paris, jusqu’au 27 août. Forum Vertigo Coder-décoder le monde (rencontres et débats IRCAM), jusqu’au 16 juin. Festival Manifeste 2018, jusqu’au 30 juin. (Photo © Ryoji Ikeda Studio)

Conférence de Stéphane Lissner, suite du cycle « Le Collège de France reçoit l’Opéra National de Paris » inauguré le 10 avril (voir ici) par Philippe Jordan. Question du jour : « Pourquoi l’opéra aujourd’hui ? ». Deux dominantes dans les propos du directeur maison, ex-du Chatelet, ex-du festival d’Aix-en-Provence, ex-de la Scala de Milan : le plaidoyer pro-domo (de bonne guerre) et la volonté de rester accessible auprès d’un auditoire profane (les Français sont réputés plus littéraires que musiciens), fût-il composé de dignes professeurs et d’intellectuels de premier rang. Auteurs convoqués donc, et références calculées, le tout aidant à faire passer des messages subliminaux ou très directs (un des talents d’orateur de Lissner), dignes en tout cas d’un politique avisé. Attaque en force sous l’égide de Pierre Boulez et du philosophe Francis Wolff : opéra  = convention,  un art qui exclut. Et de citer Boulez - en nuançant la brutalité du propos - dans le célèbre rapport Boulez-Vilar-Béjart (1968) : « Il faut brûler les maisons d’opéra ». Suit une démonstration sans cesse nourrie de vécu : Un spectacle réussi se suffit à lui-même, et n’a pas besoin de mode d’emploi ; doute quant aux surtitres, qu’on lit au lieu de regarder et même d’écouter : Pina Bausch n’en voulait d’ailleurs pas dans son Orphée de Gluck ; répertoire limité : « adoration des cendres plus qu’entretien du feu sacré », disait Mahler. Emprunt à Wolff de la notion de « secrète alchimie » : émotion d’autant plus forte que l’esprit critique est désamorcé. Réalisme : la méconnaissance musicale peut être un atout. Vérité en deçà… : les Viennois viennent écouter une œuvre, eussent-ils vu vingt fois la production. Les Français veulent du spectacle. L’Italien Giorgio Strehler faisait naître sa dramaturgie de la beauté du mouvement scénique, alors que le Rigoletto de l’Allemand Claus Guth procède d’une boîte en carton signifiante. Esquisse d’un « Pourquoi l’opéra demain ? » : rompre la logique du magasin d’antiquités, ne jamais oublier que le public, fût-il le plus conservateur, cherche les émotions fortes (l’équilibriste va-t-il tomber ?), plus concrètement persuader la puissance publique que l’opéra ne peut être qu’un service public. Une devise : Excellence, invention, pertinence, le tout ponctué de deux extraits filmés qui définissent Lissner jusque dans sa ténacité devant l’adversité : le très contesté Cosi fan tutte par Anne Teresa de Keersmaeker et la justement encensée Fille de neige par Dmitri Tcherniakov ... tous deux chargés des prochaines conférences du cycle. 
François Lafon 

Collège de France, Paris, 14 juin

Dirigé depuis septembre 2013 par Marc Korovitch, le chœur O Trente, fondé en 2006 par Raphaël Pichon, aborde spécifiquement le répertoire romantique et du 20ème siècle, et s'est illustré en 2011 dans Noces de Stravinski dans sa version originale en français de Charles-Ferdinand Ramuz. Lors du concert du 7 juin dernier, O Trente a donné une interprétation mémorable du Stabat Mater de Dvorak, dans une version quelque peu abrégée et avec piano, ce qui se justifie par le fait que les voix, plus que la partie instrumentale, y sont chargées d'émotion. Antonin Dvorak a d’ailleurs composé cet ouvrage pour chœur mixte, quatre solistes et orchestre, en 1875-1877, sous le coup d'un drame familial : la perte de trois de ses enfants. Quoi qu'il en soit, le Stabat Mater de Dvorak ne perdait rien de son impact, grâce au jeu tout en nuances de la pianiste Joséphine Ambroselli et à la puissance dégagée par le chœur, cela dès le premier volet de l'œuvre, le plus vaste. Il faut dire aussi que les solistes vocaux étaient de haut niveau, et, dans le dernier volet, toutes forces confondues chantaient superbement la grandeur du Paradis. En complément de programme, trois pièces pour chœur à cappella dus respectivement à Edvard Grieg, à Charles Villiers-Stanford et à Morten Lauridsen, compositeurs américain d'origine danoise né en 1943. La puissance et le sens des contrastes d'O Trente se manifestèrent derechef, et Beati Mortui de Stanford, un des maîtres de Vaughan Williams, était dirigé par Richard Willerforce, appelé en septembre 2018 à succéder à Marc Korovich.
Marc Vignal
 
Temple du Saint -Esprit, 7 juin

Festival Palazzetto Bru Zane 2018 aux Bouffes du Nord : Au Pays où se fait la guerre, concert-spectacle créé en 2014. Commémoration d’un centenaire donc, et pas des plus joyeux. Et pourtant …Transcrits pour quatuor avec piano, ponctués par des mouvements de … quatuors avec piano (Gabriel Fauré, Mel Bonis, Théodore Dubois, Reynaldo Hahn), airs et mélodies racontent la France en guerre - celle de 14-18, éventuellement celle(s) d’avant -, vue ou ressentie par des compositeurs qui n’ont apparemment pas grand-chose à se dire. Là est la bonne idée, la « Fraîche et joyeuse » allant de pair avec noirs désespoirs et délires salvateurs. En quatre chapitres (Le départ ; Au front ; La Mort ; En Paradis) le quatuor I Giardini et Isabelle Druet, mezzo duparcienne (d’où le titre du récital) autant qu’offenbachienne, mêlent le rose et le noir : à la Grande Duchesse de Gérolstein brandissant (façon Jedi) le Sabre de son père, répond Exil de Cécile Chaminade (« Loin de l’amante, j’attends la mort »), et La Fille du régiment de Donizetti (« Ces gens-là ne respectent rien ») renvoie à Recueillement de Baudelaire et Debussy (« Vois se pencher les défuntes années »). Performance d’Isabelle Druet, maniant à l’avant-scène équivoque et ironie et se réfugiant dans le creux du piano pour chanter l’indicible. Performance des Giardini (Pierre Fouchenneret, Léa Hennino, Pauline Buet, David Violi) résumée aux saluts par un spectateur criant : « Merci aux cinq chanteurs ». 
François Lafon 

Bouffes du Nord, Paris, 6 juin (Photo © Michele Crosera/Palazetto Bru Zane)

A l’Athénée : 23 rue Couperin, texte et mise en scène de Karim Bel Kacem, Ensemble Ictus dirigé par Alain Franco. Enfin un hommage au compositeur né il y a trois-cent cinquante ans, anniversaire occulté par le centenaire Debussy ? Pas du tout : Couperin est l’une des huit barres d’une cité d’Amiens-Nord, chacune portant le nom d’un musicien français (de Gounod à Ravel, auquel on a ajouté Mozart, génie universel), toutes constituant le quartier du Pigeonnier, en souvenir de l’ancienne affectation du lieu. Une histoire de mots donc : « Enfant, je pouvais passer de Couperin à Mozart pour aller à Debussy », raconte Bel Kacem. Le spectacle – pas une pièce, ni un concert, une « installation scénique » pourrait-on dire – commence par la destruction de la barre (impressionnant écroulement) après une nuit d’émeute (vrais lacrymogènes, on pleure dans la salle, quelques baroqueux ont déjà pris la fuite) : « A coup de dynamite, ouvrir la cage aux oiseaux et libérer la parole retenue ». A mi-parcours, cinq instrumentistes (piano, alto, percussions, guitare, flûte) viennent s’installer à l’avant-scène et se lancent dans un quizz-pot-pourri très virtuose et assez jouissif, où passent les musiciens du Pigeonnier. Indications en surtitre : « Que dit Couperin à Couperin ? » ; « Ils tournèrent autour de Franck en longeant Gounod et Mozart et finirent à Debussy » ; « Ils partirent de Messager en suivant Franck », tout cela pendant qu’un pigeon géant entreprend de reconstruire la barre, pièce après pièce. Un exercice de haute culture (il faut bien connaître l’œuvre pour orgue de Franck, entre autres, pour s’y retrouver) débouchant sur un monologue résumant le drame des banlieues, tandis que s’envolent de vrais pigeons et que s’affiche un proverbe berbère disant : " Ne ressent la brûlure de la braise que celui qui a marché dessus  ». La cage aux oiseaux ainsi ouverte, reste en effet à construire un monde « qui soit à la fois poétique et politique ». Karim Bel Kacem y travaille. Il y a du pain sur la planche. 
François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 19 mai (Photo © Isabelle Meister)

mercredi 9 mai 2018 à 17h43
Parution, en édition limitée, de deux imposants coffrets chez Harmonia Mundi qui souffle cette année ses 60 bougies : 34 CD pour résumer le parcours d’un label qui a réussi à combiner l’exigence artistique de son fondateur Bernard Coutaz, avec un succès commercial qui lui permet de rester l’une des marques les plus actives dans le domaine du disque classique. Même en ces temps de dématérialisation de la musique enregistrée, cette summa, réalisée avec le soin que le label accorde habituellement à son fond de catalogue, ne peut qu’attirer les mélomanes qui retrouveront (pour les vétérans) ou découvriront (pour les plus jeunes) les incontournables de la maison : le programme de cette « Generation Harmonia Mundi » donne le tournis, avec beaucoup d’enregistrements « de référence », des songs de Dowland par Alfred Deller à l’Atys de Lully par William Christie. Le premier volet, « Le temps des révolutions » revient sur l’époque héroïque du renouveau baroque (l’interprétation « historiquement informée », si l’on préfère) dont l’histoire se confond presque avec celle du label. Dans le second volet, « L’esprit de famille » on retrouve l’iconique Alfred Deller et ses héritiers (Andreas Scholl, Bejun Mehta), René Jacobs, Philippe Herreweghe et Isabelle Faust, pour ne citer que quelques artistes dont le parcours serait inimaginable sans le soutien du disque. Un travail éditorial exemplaire, mis en perspective par des interviews d’Eva Coutaz, l’ancienne PDG, et de l’actuel directeur Christian Girardin. 
Pablo Galonce

Generation Harmonia Mundi, The Age of Revolutions (HMX 2908904.19, 16 CD) et The Family Spirit (HMX 2908920.37, 18 CD), sortie le 11 mai.
samedi 28 avril 2018 à 10h19
Chez les éditons Encre Marine, parution de L’endroit du paradis, recueil de textes posthume de Clément Rosset. Le philosophe disparu le 28 mars dernier avait, on le sait, une ouïe exceptionnelle pour la musique, son objet d’étude de prédilection. Comme dans cette « Offrande musicale », article publié à l’origine en 1992 et repris ici. Impossible de gloser sur ce texte qui se passe de tout commentaire, libre qu’il est, comme toujours chez Rosset, de toute prétention et écrit sans le moindre jargon. On ne peut que le citer et se laisser éblouir encore une fois par la précision de son style : 

« Quelle est cette réjouissance apportée par la musique, dont je pense, à part moi du moins, qu’elle éclipse toute autre réjouissance ?
« Le chant dorien des moines est sans rapport avec le texte qui l’accompagne, la musique des opéras de Mozart est sans rapport avec le contenu de ses livrets, les partitions de Luciano Berio sont sans rapport avec les textes dont elles jouent : sans rapport autre qu’une coïncidence spatio-temporelle simplement admise par le musicien pour qui tout texte ne sera jamais qu’une occasion de se taire et de se mettre à l’écart, tout en faisant semblant d’évoquer quelque chose.
« Tel est le premier secret de l’art musical : de ne rien cacher, d’être un prétexte sans texte. Imitation illusoire pour ne rien imiter, la musique se résout à ce simple paradoxe d’être une forme libre, flottante, originairement à la dérive, comme on le dirait d’une surface sans fond ou d’un vêtement sans corps.
« Le musicien est comme le voyageur prudent, préparé au vide des auberges où il ira loger : il apporte son réel avec lui. Il le fait résonner pour la première fois – y compris, naturellement, lorsqu’il s’agit de seconde ou de troisième audition.
« L’objet musical fascine parce qu’il se situe hors du champ du désirable, réalisant cette condition paradoxale, souvent rêvée mais jamais accordée hors l’espace musical, de n’être « pas comme les autres », c’est-à-dire justement d’être parfaitement autre, dans le sens où des psychanalystes modernes disent que l’objet du désir est ailleurs et que tout désir est désir de l’autre, inassouvissable à souhait.
« L’écoute musicale est d’effet paradoxal : moment de jouissance totale mais sans raison de jouir, ni sans personne qui puisse être réputé jouir. Qui parle ? Qui écoute ? De quoi est-il question ? Il n’y a ici ni message ni récepteur : le message est blanc et celui qui aurait pu l’entendre est de toute façon évanoui, perdu dans une béance anonyme.
« La musique n’est ni vraie ni belle. Elle est, répétons-le, essentiellement autre et n’apparaît précisément comme étrangère que dans la mesure où elle n’est pas susceptible de se laisser représenter, de se prêter à une adjudication intellectuelle ou morale : beau, pas beau, vrai, pas vrai.
« Face à la musique l’auditeur est toujours pris de court, pris par surprise. C’est que l’effet musical est avant tout un « effet de réel », et que le réel est la seule chose du monde à laquelle on ne s’habitue jamais complètement. »
Pablo Galonce
vendredi 20 avril 2018 à 19h04
Aux éditions Actes Sud : Rencontre, entretiens avec Valery Gergiev. Quand l’interviewer Bertrand Dermoncourt demande au maestro sa version sur l’allégeance à Staline (1936) de son cher Prokofiev, celui-ci répond : « Devenu un compositeur mondialement célèbre, il revient à Leningrad et se rend compte que sa musique y est jouée, notamment ses opéras, et que le niveau d’ensemble de la vie musicale est très élevé. C’est donc pour des raisons artistiques et politiques qu’il décide de revenir en URSS ». Rien, entre autres, sur le rôle controversé dans ce retour de Mira Mendelssohn, seconde épouse du compositeur. C’est le même système de défense (si l’on peut dire) qu’adopte Valery Gergiev quand arrivent les inévitables questions sur ses liens avec l’actuel président : « Les grands théâtres et musées russes doivent porter l’orgueil culturel national. C’est ce que Vladimir Poutine a bien compris en arrivant à la présidence en 2000 ». Il insiste par ailleurs sur le fait que c’est plusieurs années avant son accession au pouvoir suprême qu’il a été nommé directeur du Théâtre Mariinski de Saint Pétersbourg. Interrogé sur le concert qu’il a donné dans les ruines de Palmyre à peine libérées par Daesh (5 mai 2016), il rappelle que la manifestation était intitulée « Prière pour Palmyre. La musique fait revivre les pierres ». Même tactique à propos des Pussy Riot condamnées pour blasphème : « Il ne faut pas oublier que la « provocation » a eu lieu dans la cathédrale du Christ-Sauveur, démolie sur ordre de Staline et reconstruite avec l’argent des croyants ». Seule dénégation frontale, concernant les lois homophobes promulguées par Vladimir Poutine : « Il est faux d’affirmer que je soutiens la loi en question, alors que tout mon parcours prouve que j’ai toujours été en faveur de l’égalité des droits ». Conclusion : « La Russie telle qu’on la présente dans les médias occidentaux n’est pas la Russie que je connais. Même chose pour Poutine : entre celui présenté par les médias occidentaux et celui que je connais, le fossé est immense. Peut-être qu’on ne lui pardonne pas d’être si fort et de ne jamais rendre de compte à personne ». Polémique mise à part, tout Gergiev est là : Russie éternelle d’abord, et l’art pour fédérer les forces. Entretiens passionnants par ailleurs, description (aménagée ?) d’une carrière hors normes, portraits d’artistes pertinents, même si l’on peut méditer sur son enthousiasme envers le compositeur officiel Rodion Chtchedrine, ou sur sa descente en flammes de Pierre Boulez : « Cette période assez stérile de l’histoire de la musique est terminée, heureusement. Cela dit, c’était un grand chef d’orchestre ». 
François Lafon

Valery Gergiev, Rencontre. Entretiens avec Bertrand Dermoncourt. Actes Sud, 211 p., 22 euros