Lundi 24 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon

En DVD chez Fra Musica, La Vie de Bohème, version française de l’opéra de Puccini, hommage à Léna et Michel Rainer. En photo, dans le style Studio Harcourt, une jeune femme souriante dont le visage dira quelque chose aux habitués de longue date des opéras et concerts. La Vie de Bohème en question est une « dramatique » - on pourrait dire une « opératique » - réalisée par Henri Spade pour la RTF en 1960 : image école des Buttes-Chaumont, playback imprécis, atmosphère "Enfants du paradis". Léna Pastor, la jeune femme de la couverture, chante Mimi, entourée des têtes d‘affiche de l’Opéra-Comique d’alors : Alain Vanzo, Xavier Depraz, Willy Clément, Jean-Pierre Laffage. Explications dans le livret : Léna Pastor a interrompu sa carrière pour s’occuper avec son époux Michel Rainer de l’agence artistique (Rudolf Serkin, Isaac Stern, Itzhak Perlman…) que celui-ci avait créée après la guerre. Selon leurs volontés (ils ont disparu à quelques mois de distance, en 1988-1999), leur ex-assistant Jean-Pierre Brossmann, devenu directeur du Châtelet, a créé un prix destiné à récompenser de jeunes chanteurs. C’est avec le reliquat de ce legs que ce DVD a été réalisé. Double propos donc : rendre hommage à deux figures du métier, et – plus « grand public », si l’on peut dire – rappeler les vertus d’une école de chant et d’interprétation balayée dans les années 1970 par la mondialisation du monde lyrique. Pas besoin de sous-titres pour cette Bohème en VF dont on ne perd pas un mot, ni de mode d’emploi dramaturgique : de l’opéra populaire, au premier degré, où l’on allait comme les Enfants du paradis allaient voir Frédérick Lemaître. Impossible à refaire, mais d’autant plus riche d’enseignement.

François Lafon

1 DVD Fra Musica - INA

mercredi 13 mai 2015 à 10h53

A l’occasion du 80ème anniversaire de Seiji Ozawa : the complete Warner recordings, 25 CD. Un label pas encore homologué dans la discographie pléthorique ( DG, Philips, Sony, RCA, Telarc…) de ce champion de l’âge d’or du disque : en fait ses enregistrements EMI et Erato (1969 - 1998), récemment rachetés par Warner Classics. Passé le jeu de piste à l’usage des discophiles, l’objet séduit (pochettes « à l’identique ») et intrigue : beaucoup d’albums oubliés, presque un cabinet de curiosités, un tour du monde des orchestres de luxe : premières armes avec l’Orchestre de Chicago, escales françaises (Orchestre Paris, Orchestre National), anglaises (London Symphony, London Philharmonic, Philharmonia) et allemandes (Philharmonique de Berlin), retour au pays (Japan Philharmonic), pas plus de six titres avec le Boston Symphony, dont il a été le directeur vingt-neuf ans durant. Se rappelle-t-on que Rostropovitch a réenregistré avec lui ses Prokofiev et Chostakovitch, qu’avant Viktoria Mullova il avait parrainé la flamboyante Japonaise Masuko Ushioda dans le Concerto pour violon de Sibelius, qu’il avait accompagné … Alexis Weissenberg dans la Rhapsodie in Blue de Gershwin avec … le Philharmonique de Berlin ? Quelques nanars, beaucoup de merveilles (le style Ozawa : grand souffle et introspection mêlés) et des pépites, comme l’album Stravinsky avec Michel Béroff et l’Orchestre Paris (1971), la Sérénade de Bernstein avec Itzhak Perlman et le Boston Symphony (1994), The Shadows of Time de Dutilleux (1998) et, pour japanophiles avertis, l’hallucinogène doublé Maki Ishii (So-Gu II, pour gagaku et orchestre) – Toru Takemitsu (Cassiopeia, pour percussions et orchestre) avec le Japan Philharmonic (1971).

François Lafon
 

Seiji Ozawa, the complete Warner recordings. Un coffret de 25 CD Warner Classics 08256461 395 14

Sourire léger, regard franc, la tête sous une perruque et dans la main droite une partition : le visage de Bach est devenu familier grâce aux reproductions de ce portrait, le seul réalisé du vivant du compositeur. Oeuvre d’Elias Gottlob Haussmann, le tableau a connu bien des péripéties : reçu en héritage par le cadet des fils Bach, Carl Philip Emmanuel, puis vendu aux enchères au début du XIX siècle, pendant la Deuxième guerre mondiale, il fait un petit détour en Angleterre où son propriétaire le dépose chez les Gardiner pour le protéger des nazis : le petit John Eliot a grandi sous ce regard. Le tableau sera finalement racheté par William H. Scheide et pendant plus de cinquante ans, il trônera dans son salon. Ce n’était pas simplement un objet décoratif mais la pièce centrale de l’immense collection de ce philanthrope et musicologue américain, spécialiste du Cantor et qui, avant sa mort en novembre 2014, avait voulu que le portrait soit légué à l’Archive Bach de Leipzig. C’est chose faite depuis le 29 avril quand la ville allemande en a pris officiellement possession (pour être précis, il s’agit de la deuxième version du tableau, mais la première, déjà à Leipzig, est trop abîmée). Présenté au public le 12 juin prochain (par John Eliot Gardiner himself), il sera exposé ensuite de manière permanente au sein de la collection de l’Archive. Jean-Sébastien, enfin chez lui en paix, en aurait peut-être souri d’ironie : Leipzig n’a pas été précisément un havre de paix pour le compositeur, victime d’une administration municipale tatillonne et pingre qui se rachète bien aujourd’hui en rendant hommage à son icône.

Pablo Galonce

Photo: © Bach Archiv Leipzig