Lundi 24 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
jeudi 31 mars 2016 à 14h24

Signe des temps ? Les essais sur la musique se font de plus en plus légers. La palme revient à cette collection aux opus plus courts que nos bons vieux Que sais-je ?, avec cet avantage que même des lecteurs pressés, ou très occupés comme certain Ministre de la Culture, pourront en faire leur miel… Même s’il vient après une bonne quinzaine d’études déjà parues - rien qu’en français -, on aime tout nouvel ouvrage consacré à Satie, musicien aussi mondialement connu que populaire et détesté, qui réussit cette gageure d’être à la fois un Fumiste invétéré, digne représentant de l’esprit du Chat Noir (la mélodie Allons-y Chochotte), et un musicien d’une gravité sidérante – Ogives et Socrate d’après Platon. L’auteur reprend à profit la thèse de John Cage sur la modernité ou, plus exactement, l’intemporalité de cet artiste qui fut présent sur tous les fronts de la création, du théâtre à la musique, en passant par la littérature. Ce qui nous vaut d’ailleurs un bréviaire de tous les acteurs culturels d’une époque faste, du début du XXe siècle jusqu’aux années 30, en passant par les proches du « Maître d’Arcueil » : Debussy, Picabia, Ravel, Man Ray, Duchamp, Cocteau, Picasso. On aime (beaucoup) moins l’absence de vrai sujet car, hormis la énième resucée des fameuses anecdotes, certes si spirituelles – que le personnage Satie a lui-même créées et colportées au point qu’elles lui ont porté tort – où se niche le commentaire musical ? Idem pour ces assertions douteuses comme celles sur l’orchestration des Tableaux d’une exposition de Moussorgski par Ravel traitée d’« élégante pièce montée à la française » (sic), ou ces « infortunées Gymnopédies orchestrées et dénaturées par Debussy. » À bon entendeur : des trois Gymnopédies pour piano, si la première et la troisième ont bien été orchestrées par Debussy, la seconde l’a été par Roland-Manuel… Enfin, à privilégier le piano lisse et inconstant d’Aldo Ciccolini, le choix discographique déconcerte. Relisons donc les études autrement mieux troussées de Anne Rey, Bruno Giner, Marc Bredel, Vincent Lajoinie ou Jean-Pierre Armengaud.

Franck Mallet

Romaric Gergorin, Erik Satie. Actes Sud / Classica, 168 p. 18€

dimanche 27 mars 2016 à 12h52

En Folio, collection Essais : Pierre Boulez, entretiens inédits avec Michel Archimbaud. Editeur, dramaturge et enseignant, passeur des arts réunis - de Francis Bacon à Marie-Claude Pietragalla -, l’intervieweur avoue dès l’avant-propos « l’insuffisance de sa formation musicale ». C’est là, en réalité, qu’est sa force : deux-cent pages durant (entretiens réalisés quand, d’ailleurs ?), le musicien se raconte, sans que - chose rare - son interlocuteur ne cherche à prouver qu’il en sait autant que lui. « Se raconte » est beaucoup dire : pas plus que sa musique, les propos de Pierre Boulez ne fendent la cuirasse, ce dernier veillant comme toujours à n’être qu’un cerveau qui pense (beaucoup et bien). Impossible donc – mais Archimbaud ne s’y essaye (presque) pas – de verser dans l’interview-vérité du style : « Et Dieu dans tout cela ? ». Cela n’empêche pas Boulez d’être le meilleur raconteur de soi-même – à égalité quasi-exclusive avec le regretté Antoine Vitez. Il en résulte un Boulez pour les nuls – mais une nullité qui commence très haut – témoignant d’une époque déjà historique où l’on croyait au progrès en art, aux bienfaits d’une évolution coûte que coûte positive, raison probablement de l’incompréhension, voire du mépris de l’artiste (une de ses faiblesses ?) envers la révolution baroqueuse. Et même ceux qui ne se reconnaissent pas parmi les nuls en boulézisme trouveront à méditer dans les chapitres « Musique et littérature » et « Musique et peinture », où est illustrée la remarque du maestro : « En se limitant à son propre univers, on risque de ne trouver que des solutions limitées ».

François Lafon

Pierre Boulez, Entretiens avec Michel Archimbaud. Folio « Essais », 224 p., 7,10 € (6,99 € au format numérique)
2 et 3 avril au Théâtre de l’Aquarium (La Cartoucherie, Paris) : week-end en écho à la parution du livre - 8 avril à la BNF François Mitterrand, Paris : Pierre Boulez, textes inédits

dimanche 6 mars 2016 à 16h53

Mort, samedi 5 mars 2016, de Nikolaus Harnoncourt. Quelques semaines après celle de Pierre Boulez, même déluge d'articles et de dépêches sur le sites d'information pour saluer la mémoire de cet autre musicien « révolutionnaire ». Le « pape du baroque » (lemonde.fr) a en effet pas mal bouleversé notre perception d'une énorme portion du répertoire, depuis Monteverdi jusqu'à Bruckner en passant par Bach, Mozart et Beethoven. La différence avec Boulez est pourtant de taille : si le compositeur français n'a jamais caché son envie de couper avec les traditions (quitte à y revenir pour en tirer profit), Harnoncourt (rejeton de l'aristocratie autrichienne) a toujours proclamé dans ses livres et ses interviews sa méfiance envers le monde moderne et ses dérives. S'il crée le Concentus Musicus, l'un des premiers ensembles stables jouant sur instruments d'époque le répertoire baroque et classique, c'est moins par désir de retrouver un son « authentique » (ce qu'il considère comme une chimère) que pour fuir le style de plus en plus uniformisé des orchestres modernes, lui qui pendant des années a joué comme violoncelliste au Symphonique de Vienne. Pas étonnant si, en dehors de son ensemble, il ne dirige régulièrement que trois orchestres de tradition post-romantique a priori à l'opposé de sa démarche (le Concertgebouw d'Amsterdam et les philharmoniques de Vienne et Berlin) mais les seuls à posséder encore pour lui un style original. Paradoxe encore pour ce supposé apôtre du retour aux sources, son mépris des musicologues, incapables, selon lui, de différencier l'œuvre d'un tâcheron de celle d'un génie car le génie est par essence ce qu'on ne peut pas mesurer. Dernier paradoxe : s'il a gagné la bataille contre l'uniformisation du son, cet individualiste a aussi contribué à créer un nouvel académisme ; on ne compte plus les épigones qui essayent de singer son style à la fois tranchant et chantant mais inimitable. La rage qu'il pouvait trouver dans un opéra de Mozart, le drame d'une passion de Bach, les accents rustiques d'une symphonie de Haydn ou de Schubert, ces instants de génie n'appartenaient qu'à lui.

Pablo Galonce

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