Mercredi 20 novembre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Suite des festivités du tricentenaire et demi de l’Opéra de Paris : après Un air d’Italie, l’Opéra de Paris de Louis XIV à la Révolution, voici Le Grand opéra, 1828 – 1867, le spectacle de l’Histoire. Un sous-titre qui dit tout, selon Romain Feist, co-commissaire  de l’exposition avec Marion Mirande : annoncé par Spontini (La Vestale) et Cherubini (Médée), inauguré par Auber et sa Muette de Portici et Rossini avec Guillaume Tell, le genre va trouver en Meyerbeer son héraut et son héros. Plus de mythologie ni d’antiquité, mais de l’Histoire « comme si vous y étiez », revanche de la France de Louis-Philippe après Waterloo et le traité de Vienne : décors somptueux, grand effets, musique non moins spectaculaire, faisant appel à des voix hors-normes. Avant tout,  toujours selon Romain Feist,  un laboratoire du ballet romantique qui, lui, passera à la postérité : pas d’opéra à Paris (salle Le Peletier, puis Palais Garnier) sans scène de danse, passage obligé auquel ni Wagner (Tannhäuser) ni Verdi (Les Vêpres siciliennes, Don Carlos) n’échapperont, pas même Mozart qui verra (ou plutôt ne verra pas) son Don Giovanni augmenté d’un ballet signé… Auber. Double paradoxe : composé en cinq mouvements ("Généalogie" ; "Révolution en marche" ; "Triomphes de Meyerbeer" ; "Dernières gloires" ; "Un monde s’éteint") de tableaux, gravures et maquettes, mais aussi de manuscrits rares (l’original de la célèbre lettre de Badelaire à Wagner), cet hommage à la période la plus « grand spectacle » du genre est intime, voire feutré, jusqu’à la salle spéciale consacrée à L’Africaine, dernier blockbuster de Meyerbeer, où l’on peut admirer la maquette d’un décor avec sa machinerie (l’original pesait douze tonnes). Constatation enfin (et second paradoxe) que ce grand opéra ici fêté est très peu donné in loco de nos jours. Hors les outsiders célèbres précités Verdi et Wagner, un Robert le Diable au Palais Garnier (1985), des Huguenots (2018) à la Bastille, tous deux témoignant de la difficulté – dramaturgique mais aussi musicale – que rencontre notre époque à retrouver (et à apprécier) ces photographies grand format d’un monde révolu.  
François Lafon 

Exposition Le Grand opéra, 1828 – 1867, le spectacle de l’Histoire. Bibliothèque-musée de l’Opéra, Palais Garnier, du 24 octobre 2019 au 2 février 2020 (Illustration : Affiche de L’Africaine, 1865 (c) BnF)

dimanche 20 octobre 2019 à 18h33
Malentendus en cascade : non, zarzuela ne se traduit pas par opérette espagnole. Ce fut un théâtre total et festif en prise directe sur l’actualité, un peu comme le sera la comédie musicale américaine. Elle est encore moins née par génération spontanée : il s’est agi, pendant la seconde moitié du XIXème siècle et au début du XXème, de la renaissance d’une tradition remontant au XVIIème siècle, la zarzuela dite baroque (du nom du palais royal de La Zarzuela, traduire « Ronceraie »), qui allait coexister et souvent se confondre avec l’opéra espagnol, tous deux assez différents - dramatiquement, et musicalement  - de leur cousin italien. Suite logique de son Guide de la Zarzuela (même éditeur – 2012), Pierre-René Serna, dont la science en la matière n’a d’égale que son érudition berliozienne, nous plonge aujourd’hui dans cet univers oublié, ses « inventeurs » fussent-il des grands noms du théâtre du Siècle d’or (Calderón de la Barca en tête), et ses musiciens, moins connus, n’étant pas pour autant les derniers venus (Hidalgo, Durón, Nebra, Literes). C’est donc, à travers ces œuvres mettant en scène dieux et héros, deux siècles de l’histoire de l’Espagne triomphante que nous revivons, jusqu’à l’émergence de la tonadilla - œuvres plus légères d’esprit populaire dont le succès sera éphémère mais qui, par-delà le temps, inspirera Granados et Falla. La redécouverte - éditoriale, scénique et discographique - de cet archipel enfoui (ou parti en fumée dans l’incendie des deux palais royaux madrilènes de l’Alcazar – 1734 – et du Buen Retiro – 1808) prend, et ce n’est pas le moindre charme de ce livre à la fois érudit et vivant, des aspects de chasse au trésor, sachant que nous ne sommes qu’au début de l’aventure. En appendice : un entretien avec le chef Vincent Dumestre, lequel s’apprête à ressusciter Coronis, un des chefs-d’œuvre du genre et l’un des plus mystérieux (musique « attribuée » à  Durón). A la formule de Picasso « Je ne cherche pas, je trouve », Dumestre rétorque – et Serna ne peut être que d’accord : « Trouver n’est pas un but, c’est chercher qui en est un ». Réponses, ou questions nouvelles, en tournée jusqu’en 2021. 
François Lafon 

La Zarzuela baroque, de Pierre-René Serna. Bleu Nuit éditeur, 176 p., 20 €

Exposition à la Philharmonie de Paris : Charlie Chaplin, l’homme-orchestre, à l’occasion du 130ème anniversaire de sa naissance. Double sens : Chaplin savait tout faire devant comme derrière la caméra, et une grande partie de son art repose sur la musique, celle qu’il a composée (qui n’a fredonné « C’est ma chanson » ou « Deux petits chaussons » ?), celle qu’il a utilisée (le barbier du Dictateur rasant sur Brahms), et celle qu’il a induite dans ses films… muets (la danse des petits pains de La Ruée vers l’or) ou sonores (« Je cherche après Titine » dans Les Temps modernes - 1925, sonorisé en 1942).  Mais c’est avant tout le « corps dansant » de Charlot qui musicalise chaque image de ses films, que l’on retrouvera jusqu’à la fin (son apparition éclair dans La Comtesse de Hong-Kong en 1967). C’est ce mouvement perpétuel que les commissaires de l’exposition, Sam Stourdzé, Mathilde Thibault-Starzyk et Kate Guyonvach (directrice de la société gérant le fonds Chaplin) ont su suggérer tout au long d’une déambulation très étudiée (n’oubliez pas les écouteurs) dans un labyrinthe de rues jalonné de petites maisons de bois abritant documents filmés, affiches et photos, caméras d’époque et « machines à bruits », jusqu’au Charlot cubiste de Fernand Léger venu du Centre Pompidou. Superbe évocation aussi du second degré chaplinesque, de Une Idylle aux champs (1919) - hilarante démarque de L’Après-midi d’un faune dansé par Nijinsky -, au plus célèbre Charlot joue Carmen, moins parodie de Bizet que clin d'oeil au film de Cecil B. DeMille (1915). « J’ai rencontrée trois génies dans ma vie : Einstein, Churchill et Clara Haskil » disait Chaplin. C’est tout dire sur le bien-fondé de son entrée à la Philharmonie. Absolue rareté (le 12 octobre) parmi les traditionnels concerts et activités accompagnant l’exposition : A Woman of Paris (1923), face noire (et four de la même nuance) de la personnalité du petit homme à la canne, « remusiqué » par celui-ci en 1976 et dirigé en direct (Orchestre de Chambre de Paris) par Timothy Brock, lequel a complété en 2005 la partition à partir d’enregistrement de Chaplin composant au piano. 
François Lafon 
mercredi 2 octobre 2019 à 13h01
Avec Jessye Norman, comme ce fut le cas avec Luciano Pavarotti, Joan Sutherland ou Georg Solti, c’est une figure de l’époque révolue du disque roi qui disparaît. La liste de ses enregistrements, live ou de studio, est impressionnante. Qu’en reste-t-il ? En voici dix, qui donnent une idée de son art et de son éclectisme. A faire (re)découvrir à ceux qui ne se souviennent d’elle qu’en statue ambulante de la République, chantant la Marseillaise sur les Champs-Elysées pour le 200ème anniversaire de la Révolution. 
 
- Bela Bartok : Le Château de Barbe-Bleue. Avec Laszlo Polgar, Chicago Symphony Orchestra, Pierre Boulez (direction) – Deutsche Grammophon 1993 

- Gabriel Fauré : Pénélope. Avec Alain Vanzo et José Van Dam – Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Charles Dutoit (direction) – Erato 1980

- Christoph Willibald Gluck : Alceste. Avec Nicolai Gedda – Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise, Serge Baudo (direction ) – Orfeo 1982

- Joseph Haydn : Armida. Avec Samuel Ramey - Orchestre de Chambre de Lausanne, Antal Dorati (direction) – Philips 1978

- Gustav Mahler : Des Knaben Wunderhorn – Avec John Shirley Quirk – Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, Bernard Haitink (direction ) – Philips 1977

- Jacques Offenbach : La Belle Hélène. Avec Gabriel Bacquier - Orchestre du Capitole de Toulouse, Michel Plasson (direction) – EMI 1985

- Arnold Schoenberg : Gurrelieder. Avec Tatiana Troyanos et James McCracken - Boston Symphony Orchestra, Seiji Ozawa (direction) – Philips 1979

- Richard Strauss : Quatre Derniers Lieder et autres lieder – Orchestre du Gewandhaus de Leipzig, Kurt Masur (direction) – Philips 1982

- Richard Wagner : Wesendonck Lieder et Mort d’Isolde. London Symphony Orchestra, Colin Davis (direction) – Philips 1975

- Carl Maria von Weber : Euryanthe. Avec Nicolai Gedda – Staatskapelle Dersden, Marek Janowski (direction) – Berlin Classics 1974

mercredi 2 octobre 2019 à 00h12
Création de l’année à l’Opéra Comique : L’Inondation de Francesco Filidei (musique) et Joël Pommerat (texte et mise en scène) d’après la nouvelle d’Evgeni Zamiatine (scénariste des Bas-fonds de Jean Renoir d’après Gorki). Du pur Pommerat, puisqu’à la différence de ses précédents livrets d’opéras, celui-ci n’est pas l’adaptation d’une de ses pièces, mais qu’il l’a élaboré sur le vif, au cours d’ateliers réunissant chanteurs, musiciens, comédiens et… compositeur, Filidei se prêtant au jeu de l’« écriture de plateau » chère au dramaturge-régisseur. « J’ai voulu me couler dans le moule classique de l’opéra afin de le briser de l’intérieur », déclare le musicien. Plutôt que d’anti-opéra (terme galvaudé), on pourrait parler d’opéra à rebrousse-poil : dans un pays et une époque indéterminées (ni la Russie de 1929 ni la France de 2019), l’histoire banale (un homme attiré par une adolescente, l’épouse craque) de gens banaux (et taiseux, difficulté supplémentaire à l’opéra) dans un cadre banal (un immeuble modeste, solitude et promiscuité mêlées). Une inondation (nous sommes au bord d’un fleuve) fera sauter les digues du refoulement et celles de la banalité. Chant debussyste (Pelléas et Mélisande a été créé sur la même scène) mais orchestre très filideien, c’est à dire -  fidèle à la nouvelle originelle - faisant entendre, sentir, imaginer les sons de la nature, de la rue, de l’immeuble que l’on voit en coupe, un peu comme dans Playtime de Jacques Tati : un double crescendo aboutissant à deux climax, avant et après ladite inondation, lorsque la tête de l’épouse déborde elle aussi. Résultat millimétré (on s’y croirait, dans cet immeuble) et « dérapages de réalité » alla Pommerat, tel ce voisin contre-ténor, narrateur omniscient habitant les combles, ou le dédoublement de l’adolescente, comédienne et chanteuse créant une atmosphère fantastique évoquant plutôt… Boulgakov. Tout cela distillant un mélange de fascination et d’ennui que l’on imagine savamment calculé. Superbe travail du Philharmonique de Radio France sous la baguette de l’excellent Emilio Pomarico, lequel dirige un plateau sans faille de chanteurs-acteurs où il retrouve Boris Grappe (le mari), son non moins excellent Wozzeck de l’Opéra de Dijon (voir ici).  
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 3 octobre. Représentation ultérieures à Angers, Nantes, Rennes, Luxembourg, Limoges, Caen (Photo © Stefan Brion)

 

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