Dimanche 16 décembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
lundi 23 juillet 2018 à 00h00
Journée claviers au festival Radio France - Occitanie - Montpellier. D’abord le  neuvième jour (sur dix) de Scarlatti 555, l’intégrale enregistrée et filmée en trente-cinq concerts, dans treize lieux (huit départements) et par trente clavecinistes des 555 Sonates de Domenico Scarlatti, commençant et se terminant au château d’Assas où Scott Ross, il y a tout juste trente ans et peu avant de disparaître prématurément, avait mené à bien l’aventure. Aujourd’hui, Aurélien Delage et Béatrice Martin ouvrent le ban dans la peu inspirante salle Pasteur du Corum. Choix des œuvres - chefs-d’œuvre minute où selon Henry-Louis de Lagrange « les idées se bousculent mais ne s’étouffent pas » - ou personnalité de l’interprète ?  Delage unifie, Martin détaille, le premier proposant une plongée austère dans l’« espace infini » (selon le claveciniste Frédéric Haas) de cette « masse surhumaine », la seconde évoquant plutôt Jean Giono : « Le monde matériel n’est pas le seul vrai. Celui qui surgit des Sonates est valable au même titre que l’autre, puisque nos sens le perçoivent ». Bel hommage en tout cas, incitant à (re)venir au grand-œuvre de Ross (34 CD Erato) et à guetter la diffusion (CD, DVD, radio, télé ?) de cette nouvelle intégrale, dont on se demande combien de scarlattophages (il doit y en avoir) auront suivi toutes les étapes. Peu de rapports avec le concert grand public du soir à l’Opéra Berlioz, et pourtant... Avec le jeune chef finlandais Santtu-Matias Rouvali dirigeant un Philharmonique de Radio France audiblement conquis, Bertrand Chamayou a donné un Concerto pour la main gauche de Ravel transcendant, chef et pianiste faisant comme rarement apparaître ce qui fait mal dans cette commémoration d’une guerre (1914-1918) où se profile la suivante. Un grand moment préparé par les dangereusement rassurantes Chairman dances (matrice de l’opéra Nixon in china) de John Adams et prolongé par un Sacre du printemps à la fois panique et très organisé, montrant que ce chef encore peu connu sous nos climats n’a pas que la coupe de cheveux en commun avec Simon Rattle. 
François Lafon

Montpellier, Corum, 22 juillet (Photo © DR)

Traditionnelle rareté lyrique au Festival Radio France - Occitanie – Montpellier (thème de l'année : "Douce France") : Kassya de Léo Delibes, en version de concert. Huit représentations en 1893, probablement quelques reprises non homologuées, puis plus rien. « Le four lugubre de Kassya, digne sœur de l’odieux Jean de Nivelle et de la vésanique Lakmé », écrivait à l’époque Alfred Ernst, critique et traducteur des livrets de Wagner. Là est peut-être la raison du lynchage : l’ouvrage n’était ni naturaliste ni rien d’autre en –isme, et encore moins wagnérien, c’est-à-dire qu’il était démodé de naissance. Il avait joué de malchance aussi : rien moins que la mort de Delibes et l’incendie de l’Opéra Comique pour l’entraver. C’est Massenet lui-même qui l’avait terminé, orchestré et partiellement revu. Un métissage a priori séduisant mais encore troublant cent-vingt-cinq ans plus tard, où l’on se dit que la grenouille a peut-être eu tort de vouloir se faire aussi grosse que le bœuf. Autre responsable désigné de la chute : le livret, tiré d’une nouvelle de Leopold von Sacher-Masoch (mais rien de masochiste là-dedans, quoique…) par Philippe Gilles, déjà librettiste de Lakmé, et Henri Meilhac, collaborateur (avec Ludovic Halévy) d’Offenbach, mais aussi de Bizet pour Carmen. Il y a quelque chose de l’illustre gitane dans le personnage de Kassya, femme fatale à la mode galicienne, mais comme édulcorée, privée du tout statut iconique, et curieusement doublée d’ailleurs, lors d’une scène qui est une des meilleures de l’œuvre, par une Bohémienne diseuse de bonne aventure. Dernier chef d’accusation : une imparfaite exécution musicale, reproche que ne saurait encourir l’équipe réunie à Montpellier. Quel plateau (et entièrement francophone) ! Cyrille Dubois, Anne-Catherine Gillet, Nora Gubisch, Alexandre Duhamel entourant une Véronique Gens impériale, jouant sur la dualité fragilité (un peu Manon) - autorité (un peu Carmen) dont elle a su faire un art en soi, tous dirigés par Michael Schonwandt, surdimensionné dans ce répertoire où l’on est habitué à des baguettes plus modestes, à la tête de « son » excellent Orchestre Montpellier Occitanie et de non moins valeureux chœurs mi-locaux mi-Lettons.
François Lafon 

Montpellier, Corum, Opéra Berlioz, 21 juillet (Photo : Véronique Gens © DR)