Dimanche 16 décembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
vendredi 30 août 2013 à 20h14

Propos en vrac de Simon Rattle, à Paris pour deux concerts avec le Philharmonique de Berlin (Mozart, Berg, Schoenberg, Stravinsky) et pour le lancement de son nouveau CD Rachmaninov (Les Cloches, Danses symphoniques). « Précision et perfection, conditions complémentaires et antinomiques, disait le grand chef Rafael Kubelik à propos des dernières Symphonies de Mozart. » « Le Sacre du Printemps, complètement français et complètement russe. Quand je le dirige, je pense aux dinosaures de Fantasia de Walt Disney : puissance de la terre. » « Faire parler un musicien de musique ? Demandez donc à un aveugle de décrire la couleur jaune, disait Stravinsky. » « Diriger Boris Godounov de Moussorgski quand on ne parle pas russe ? Essayez de jouer La Walkyrie avec le texte en cyrillique. » « Le pouvoir pour un chef : on y pense à vingt ans. » « Le pouvoir de la musique : on n’y croit pas, on l’espère. Si vous vous croyez au-dessus de la musique, changez de job. » « Dieu : question trop personnelle. Je crois au pouvoir de la métaphore. » « Le football : la voilà la religion, et pas seulement parce que je soutiens Liverpool, ma ville ! » « Une vie après Berlin, en 2018 ? Pas de réponse immédiate. Le monde musical est closed. Quelques rêves de concerts pas communs. » « EMI, ma maison de disques, a été rachetée par Warner ? Je l’ai appris en lisant le journal. Cela veut peut-être dire qu’il y aura encore des disques, et des journaux. » Verbatim. Le Karajan de l’an 2000 ne s’est pas karajanisé.

François Lafon

Salle Pleyel, les 31 août (20h) et 1er septembre (16h) – Rachmaninov : Les Cloches, Danses symphoniques. Orchestre Philharmonique de Berlin. 1 CD Warner Classics. Photo © DR

mardi 27 août 2013 à 09h20

Parmi les premières victimes de la loi interdisant « la propagation d’informations sur les relations sexuelles non-traditionnelles auprès des jeunes » en Russie : le biopic de Tchaikovski que prépare Kirill Serebrenikov, cinéaste de bonne réputation et directeur artistique du Théâtre Gogol de Moscou. Au terme de cinq révisions imposées au script par le ministère de la Culture – lequel finance en partie le projet – le scénariste Yuri Arabov a nié que lesdites révisions aient concerné la sexualité du compositeur et affirmé que celui-ci n’était pas gay, qu’il était « une personne sans famille, poursuivi par la réputation d’aimer les hommes et souffrant de cette rumeur. » Réaction du musicographe Alexandre Poznanski, spécialiste du compositeur : « Nier que Tchaikovski ait été un homosexuel avéré est insensé. Cette histoire est significative de l’atmosphère qui règne actuellement en Russie, et fait de ce pays la risée du public occidental cultivé. » Post d’un lecteur du quotidien britannique The Independent à la suite d’un article sur le sujet : « Abraham Lincoln était gay ou bisexuel, il a vécu un moment avec un homme. Dans le récent biopic de Steven Spielberg, cela n’est jamais mentionné. Censure, autocensure ou décision commerciale ? » Un partout ! Avec ses défauts et ses outrances, le film de Ken Russell Music Lovers, la Symphonie Pathétique, récemment réédité en DVD (voir ici), nous renvoie au moins à une époque (1970) où l’on avait l’innocence de croire que les mentalités ne repartiraient plus dans ce sens.

François Lafon

mercredi 21 août 2013 à 10h46

Depuis août 2012, Valery Gergiev est monté 261 fois au pupitre de quatorze orchestres différents : 202 concerts et représentations lyriques avec le Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg (dont il est le directeur depuis 1988), 32 avec le London Symphony (dont il est le chef principal), les 27 autres avec le Philharmonique de Rotterdam, l’Orchestre de la Radio suédoise, le World Orchestra for Peace, le Filarmonico della Scala di Milano et le Philharmonique de Munich (dont il deviendra le directeur en 2015). 129 (c'est-à-dire la moitié) de ces apparitions ont eu lieu en Russie, parmi lesquelles 85 à Saint-Pétersbourg. A noter qu’aucune formation française ne figure dans la liste. Le 1er mai dernier, Valery Gergiev a reçu des mains de son ami Vladimir Poutine la médaille de Héros du Travail de la Fédération de Russie, distinction créée en 1927 pour récompenser les meilleurs ouvriers et supprimée en 1991 lors de la chute de l’URSS pour réapparaître en mars 2013. A ce titre, son buste en bronze sera érigé à Moscou, sa ville natale. Lorsqu’on cherche Valery Gergiev sur le site du Grand Livre Guinness des Records, le verdict tombe : no result. L’Occident récompense mal les ouvriers méritants.

François Lafon

mercredi 21 août 2013 à 13h05

Secrets d’histoire s’attaque à Mozart, et Mozart, plongé dans les tourbillons de sa propre carrière, s’en tire plutôt bien : portrait crédible, bien que pas toujours d’une authenticité absolue, les palais, églises et autres bibliothèques qu’il fréquenta à Salzbourg et à Vienne sont splendides, et il en va de même du théâtre de Prague où fut créé Don Giovanni. Les images du film Amadeus de Forman s’inscrivent bien dans le récit. Secrets ? Pas vraiment, beaucoup d’événements présentés comme tels n’en sont pas (ou plus). Artiste maudit ? Pas vraiment non plus. Et c’est plutôt le traitement que lui-même subit à Salzbourg, non celui des musiciens en général, que Mozart ne supporta pas. Amateur de femmes ? Sans doute, mais on ne sait pas grand chose de ses relations avec Nancy Storace, la première Susanna. Il est bon de redire ce qui distingue le pianoforte du clavecin, et de rappeler le rôle que joua à Vienne la franc-maçonnerie, mais il l’aurait été de préciser qu’aucune phrase dont on sait qu’elle fut prononcée par Mozart ne concerne le Requiem. Bonne idée que de rendre justice à Salieri, mais il n’est pas besoin, pour montrer qu’il fut mieux accepté que Mozart, ce qui reste à prouver, d’affirmer que ses quelque quarante opéras furent tous des triomphes : Salieri connut des échecs retentissants. Tout est-il beau partout chez Mozart ? En définitive, affaire de goût. Ne nous plaignons pas : les émissions musicales comme celle-ci sont rares. Et c’est avec bonne humeur qu’on s’est laissé emporter par un beau lapsus du maître de cérémonie : parlant de l’empereur Joseph II, il nous a fait atterrir d’un coup un siècle plus tard, en plein règne de François Joseph !

Marc Vignal

France 2, 20 août 2013. En Replay sur pluzz.fr. 

« Je peux peindre une pomme sans avoir jamais mangé de pomme. Je peux faire le salut hitlérien sans avoir rien à en faire ». C’est ainsi que le peintre, dessinateur, sculpteur, vidéaste et metteur en scène berlinois Jonathan Meese, l’« enfant terrible de la peinture allemande » selon Le Figaro, se défend d’avoir enfreint la loi (12 000 € d’amende) au cours d’un forum organisé par l’hebdomadaire Der Spiegel à l’Université de Kassel, et intitulé La Mégalomanie dans le monde de l’art. « Mon utilisation du salut nazi et du symbole du swastika est satirique et vise non pas à les promouvoir, mais à en amoindrir la portée », ajoute-t-il. Non lieu prononcé par le tribunal. Réaction de l’intéressé : « L’art a triomphé, je suis libre ». L’accusation fait appel. Rendez-vous au festival de Bayreuth 2016, où Meese doit monter Parsifal, une œuvre où les occasions ne manquent pas de pratiquer la politique du bras levé.

François Lafon

mercredi 14 août 2013 à 01h06

Sur les écrans : Michael Kohlhaas d’Arnaud des Pallières d’après une nouvelle d’Heinrich von Kleist. Revenu bredouille du festival de Cannes (Sélection officielle), le film sort en salles le veille du 15 août : à histoire austère, exploitation austère. Une belle histoire d’ailleurs : tel le Prince de Hombourg (Kleist aussi), soldat victorieux puni pour avoir dû cette victoire à une désobéissance, Michael Kohlhaas, éleveur de chevaux spolié, rentrera dans ses droits, mais paiera pour s’être révolté contre son seigneur. Réalisation à contre-courant : rythme lent, clairs-obscurs, mouvements de caméra majestueux. Jeu d’acteurs minimaliste : masque noble, regard obstiné de Mads Mikkelsen (Kohlhaas), style classique de Bruno Ganz en gouverneur conciliateur, visage tourmenté de Denis Lavant en prédicateur huguenot. Bande son réaliste : vent dans les arbres, orage lointain, fers des chevaux sur les pavés, grincements des attelages, fracas des épées, râles des agonisants. De la musique aussi, rare mais bien placée, due à Martin Weehler et aux Witches, ensemble-vedette du label Alpha, qui s’est donné pour mission de « ramener du fond des âges l’ambiance des planches et des tavernes au temps de Shakespeare, privilégiant recherche, mémoire, intuition et improvisation ». Comme un pari fou, à l’image du film, de mettre la technique moderne au service d’une expression très ancienne, de raviver des sensations oubliées.

François Lafon

Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Pallières. Scope, couleur, 2h 02 min. Sortie le 14 août. Photo © DR

samedi 10 août 2013 à 19h50

« Silence ! » : paradoxal pour une cantatrice, mais resté dans les mémoires. C’était à l’Opéra de Marseille en 1962, où Regina Resnik chantait Carmen avec un Don José qui ne plaisait pas au poulailler. Elle-même dérangeait le public européen : on la disait outrée, voire vulgaire, en un mot américaine. Sa conversion de soprano à mezzo, dans les années 1950, prouvait bien qu’elle aimait avant tout se faire remarquer. Ce n’est que plus tard qu’elle est devenue culte : standing ovation en 1978, au Théâtre des Champs-Elysées, où elle chantait, assise et en étole d’hermine, la Comtesse de La Dame de Pique de Tchaikovski en version de concert sous la baguette de Rostropovitch. Les commentaires discographiques ont suivi : de caricaturale, sa Carmen (dirigée par Thomas Schippers – Decca 1963) est devenue flamboyante, et l’on ne manque pas de s’extasier sur sa Sieglinde (pure soprano) à Bayreuth sous la baguette de Clemens Krauss (1953). Sa Clytemnestre, dans l’Elektra de Strauss dirigé par Solti (Decca – 1967) résume le paradoxe : voix de rogomme, effets appuyés, rire hystérique, mais malgré tout cela un abattage, une classe même de grande entertaineuse. Regina Resnik, qui vient d’être emportée par un AVC à l’âge de quatre-vingt-dix ans, représentait à la fois ce dont on ne veut plus et ce qui manque cruellement à l’opéra.

François Lafon

mercredi 7 août 2013 à 18h42

Dix derniers jours pour visiter l’exposition Musique et cinéma à la Cité de la musique. Foule compacte, file d’attente, beaucoup d’enfants et d’adolescents, comme un mercredi en période scolaire. « Le mariage du siècle ? » demande le sous-titre de la manifestation. On le dirait bien, même si certains, connaisseurs affectifs, pointent les inévitables manques : « Je suis venue pour Peau d’Ane et ne la trouve pas. Jacques Demy à peine représenté par une page de partition des Parapluies de Cherbourg à la rubrique « La musique dicte sa loi », se plaint une dame. Affluence devant « l’écran aux génériques », applaudissements pour celui – génial - de Vertigo d’Hitchcock (musique de Bernard Herrmann). Public nombreux aussi pour le montage des grands moments de mariage musique/image dans la salle de projection, où Eyes Wide Shut (Kubrick/Ligeti – 1999) rencontre Fantasia (Disney - 1940) et Le Dingue du palace (Jerry Lewis en chef d’orchestre – 1960). Deux ados devant la console de montage de Gainsbourg, vie héroïque (Joann Sfar – 2010) : « Il n’y a que ça d’interactif ? » « De toute façon, il n’y en a que pour les classiques » « Même pas : il y a Star Wars sur les billets d’entrée, et presque rien dans l’expo », avant de se précipiter sur le juke-box « La Chanson après le film ».

François Lafon

Exposition Musique et cinéma, le mariage du siècle ? Musée de la musique, Paris, jusqu’au 18 août Photo © DR

lundi 5 août 2013 à 10h59

A la question « Savez-vous qui est Robert Lepage? » l’honorable Sheely Glover, nouvelle ministre du Patrimoine canadien et des Langues officielles, répond dans le quotidien québécois Le Soleil (libéral) : « J'ai entendu parler de lui, mais je ne le connais pas vraiment. [...] Comme Céline Dion, oui, tout le monde la connaît, mais lui, non ». Madame le ministre est plus prolixe à propos du chanteur Daniel Lavoie, qu’elle reconnaît « adorer », et cite parmi ses films québécois favoris Incendies de Denis Villeneuve, Starbucks de Ken Scott et Bon cop, bad cop d’Eric Canuel. Son prédécesseur James Moore avait lui aussi reconnu, lors d’un quizz culturel auquel il s’était soumis à la télévision, ne connaître que de nom le metteur en scène et réalisateur. Innocente sincérité ou démagogie frôlant le populisme? Imaginons les homologues français de Sheely Glover et James Moore avouant ne connaître « que de nom » Patrice Chéreau ou Olivier Py. « Le ministère du Patrimoine canadien formule des politiques et réalise des programmes visant à favoriser la participation de tous les Canadiens à la vie culturelle et civique commune. Il appuie les initiatives qui sollicitent la participation des Canadiens et qui les rendent fiers de notre patrimoine riche et diversifié », peut-on lire sur le site officiel du Ministère. « La ministre du Patrimoine canadien et des Langues officielles est appuyée dans ses fonctions par le ministre d'État (Sports), qui s'efforce d'accroître les occasions pour les Canadiens de participer à des sports et d'y exceller », peut-on y lire aussi, preuve supplémentaire qu’il serait hasardeux d’établir quelque parallèle que ce soit entre la perception de la culture dans chacun des deux pays.

François Lafon

Photo : Robert Lepage (à gauche) pendant la mise en place de la Tétralogie au MET extrait de Wagner's Dream, film de Susan Froemke

jeudi 1 août 2013 à 11h22

Comment concilier l’amour des éléphants et celui de Beethoven? En jouant Beethoven pour des éléphants. C’est le cadeau que s’est offert le pianiste britannique Paul Barton pour fêter ses cinquante printemps, dans les montagnes de Kanchanaburi, au nord-est de Bangkok. Comme les éléphants en question sont aveugles, il s’agit en plus d’une bonne action, doublée d’une bonne opération publicitaire, puisque Barton, installé depuis seize ans en Thaïlande, ne manque jamais de poster ses exploits sur YouTube. « Je me suis assis devant mon piano et me suis demandé : « Quelle est la musique idéale pour des éléphants ? Il ne faut pas que ce soit très long. J’ai fouillé dans mes partitions et j’y ai pêché le mouvement lent de la Sonate Pathétique. » Aucun commentaire de l’artiste, en revanche, sur la musique qui fait swinguer les pachydermes dans le second extrait, ni sur la couleur du piano utilisé. 

François Lafon