Vendredi 22 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
A l’Opéra Comique, concert de chant choral – Fondation Bettencourt (prix annuel depuis 1989). Premier attrait : le bâtiment lui-même, après deux ans de travaux et un mois avant sa réouverture officielle avec l’Alcione de Marin Marais. Hall blanc liseré d’or, colonnes de marbre étincelantes, salle rendue à ses fastes d’antan, pente légère du parterre (espoir de voir un peu mieux la scène), fresque du foyer ravivées, tentures rouge Favart, plus sombre, plus profond que le rouge Garnier. Second attrait : la qualité et la diversité des ensemble soutenus par la Fondation. Sérieuse double ouverture avec les Ensembles De Caelis (Chant des Sibylles de Philippe Hersant) et Aedes (Poulenc et Jacques Brel), grande montée d’adrénaline avec Les Cris de Paris en forme optimale dans … Les Cris de Paris de Clément Jannequin, mais plus encore dans Spem in alium, motet à quarante voix distinctes de Thomas Tallis, point de non-retour de la musique polyphonique, fabuleuse stéréo naturelle autour du chef Geoffroy Jourdain. Détente avec le Créa d’Aulnay-sous-Bois - enfants et adultes plus pros que des pros - d’Offenbach à Coralie Fayolle (Lady Godiva, les Damnés du flipper), et la prometteuse Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique (créée en septembre 2016) en anglais dans le musical Oliver, tous se retrouvant au final pour une Barcarolle des Contes d’Hoffmann telle qu’Offenbach ne l’aurait pas imaginée, avec public chantant selon l’ancienne tradition maison. Retour aux fondamentaux en même temps que photo assez fidèle de l’Opéra Comique nouvelle donne. 
François Lafon

Opéra Comique, Paris, 28 mars (Photo : La Maîtrise en répétition © DR)

A l’Opéra de Paris – Palais Garnier : Béatrice et Bénédict, dirigé par Philippe Jordan dans le cadre du cycle Berlioz inauguré la saison dernière avec La Damnation de Faust. Une soirée unique et une simple mise en espace pour cet opéra-comique imité (comme on disait à l’époque) de Beaucoup de bruit pour rien de Shakespeare, succès lors de sa création en 1862 alors que personne ne voulait des ambitieux Troyens, méprisé depuis pour cause d’affadissement de la pièce originelle. Ironie du sort : la représentation est aussi réussie que la Damnation était ratée (voir ici). Car c’est bien - avec scénographie minimale et costumes (presque) de tous les jours -, d’une représentation qu’il s’agit, réglée par Stephen Taylor comme un opéra dans un fauteuil à la manière du Théâtre dans un fauteuil de Musset, ou plutôt comme un spectacle de (grand) salon, laissant s’épanouir la musique (sublime) sans que le théâtre (plus léger) en souffre. Dédoublement habile des personnages entre chanteurs et acteurs, utilisation du chœur comme un personnage à part entière, réintroduction - un peu plus problématique car rompant l’atmosphère douce-amère de l’ensemble -, de l’intrigue « sombre » (un faux adultère qui manque mal tourner) de la pièce, supprimée par Berlioz au profit de la joute « je t’aime moi non plus » des rôles-titre. Réussite musicale surtout : orchestre enjoué autant que raffiné, voix appariées – Sabine Devieilhe et Stéphanie d’Oustrac en jeunes premières de luxe, l’impeccable ténor américain Paul Appleby (remplaçant Stanislas de Barbeyrac), Laurent Naouri drôle sans en faire trop en maître de musique ridicule (un personnage ajouté par Berlioz, qui réglait là quelques comptes), Didier Sandre menant la partie théâtre avec sa classe habituelle. Ovation finale pour cet outsider qui dame le pion à quelques favoris. 
François Lafon 

Opéra National de Paris – Palais Garnier, 23 mars. En différé sur France Musique le 23 avril (Photo © DR)

mardi 14 mars 2017 à 17h22
Au Centre Pompidou dans le cadre de Mutations/Créations - manifestation art, innovation et science : exposition Imprimer le monde et forum au titre hitchcockien de Vertigo, initié par l’Ircam. Technologies numériques, réalités fantomatiques pour la première, prodiges de l’impression 3D matérialisant des objets impossibles, techniques futuristes au service de l’art d’aujourd’hui - rêve et cauchemar mêlés tels ces visages humains recomposés à partir d’un simple cheveu. Une semaine de rencontres, performances et spectacles (Le Sec et l’humide de Jonathan Littell/Guy Cassiers – 15 et 16 mars ; Ircam Live – 18 mars) pour Vertigo, soutenu par le programme SARTS (Innovation at the Nexus of Science, Technology and the Arts) de la Commission européenne, et parcourant « l’espace simulé et les formes du digital ». En clair : la simulation numérique concernant désormais tous les domaines – sons, images de synthèse et objets matériels –, la place même du créateur est remise en question et le spectateur-auditeur ne sait plus où donner de la tête ni des oreilles. Troublante expérience en effet que la Disenchanted Island de la compositrice autrichienne Olga Neuwirth et du vidéaste israélien Tal Rosner, installation interactive où, par un procédé de convolution 3D, l’acoustique de l’église San Lorenzo de Venise (dans laquelle Claudio Abbado a créé en 1984 le légendaire Prometeo, « tragédie de l’écoute »  de Luigi Nono) est transférée dans les salles de Beaubourg, permettant au « spectacteur » d’agir en direct sur un espace sonore à la fois réaliste et subtilement musicalisé.  A la sortie : excellents chocolats en impression 3D à l’effigie de Beaubourg de la maison Les 3 Dandies (.com), comme pour se prouver qu’on n’a pas rêvé. 
François Lafon

Centre Pompidou, Paris. Exposition Imprimer le monde, jusqu’au 19 juin. Vertigo, Forum art-innovation, du 15 au 18 mars. Catalogue sous la direction de Marie-Ange Brayer, introduction à un nouveau monde en 3D (Editions HYX, 24 €) (Photo : Greg Lynn Form ©DR)

lundi 13 mars 2017 à 17h51
Présentation par le directeur Laurent Bayle de la saison 2017-2018 de la Cité de la Musique-Philharmonie de Paris (disparues les malencontreuses dénominations Philharmonie 1 et 2). Livret programme de 400 pages : outre les ensembles en résidence (Orchestre de Paris, Arts Florissants, etc), tous les orchestres, chefs, solistes, compositeurs et performers célèbres ou en devenir sont présents, du répertoire médiéval à la musique urbaine actuelle, de la recherche philologique à la création numérique. 488 concerts, 669526 places à vendre, 6960 séances éducatives (dont 23% « champ social et territoires »), 3 expositions. Age moyen du public : 50 ans, contre 58-60 ailleurs. Taux de remplissage : 93%, abonnements en hausse de 25%. Important travail patrimonial du Musée (dont l’expertise scientifique), milliers d’heures de captations de concert, sites spécifiques (1 million de consultations en ligne), nombreuses extensions hors les murs, parmi lesquelles trente orchestre Demos (destinées aux jeunes défavorisés sur l’exemple du Sistema vénézuélien) et 500 séances pédagogiques dans le 93. 46% de places à moins de 30 euros dont 13% à moins de 10 euros, autofinancement d’un peu plus de 50% (au-delà des prévisions). Un succès donc, qui place l’institution au centre du marché musical (et même culturel) mondial. Oubliées bien sûr les prédictions pessimistes qui ont préludé à l’ouverture du lieu, et forcément moins douloureux le remboursement du prêt de 386 millions d’euros partagé par l’état (45%), la ville (idem) et la région (10%).
François Lafon

(Photo © W. Beaucardet)
Nouvelle Carmen mise en scène par le sulfureux Calixto Bieito à l’Opéra de Paris-Bastille, la quatrième depuis l’ouverture de la salle. Nouvelle in loco seulement, puisque le spectacle date de 1999 et a beaucoup tourné : une mode décidément que les revivals de productions vingtenaires, ainsi qu’en témoigne le festival « Mémoires » à Lyon. L’assurance aussi pour l’Opéra d’avoir à son répertoire une Carmen viable, le plus emblématique des ouvrages nationaux n’en finissant plus de justifier sa réputation de porter la guigne : depuis la légendaire mise en scène de Raymond Rouleau (1959) et compte non-tenu de l’importation de la production d’Edimbourg avec Teresa Berganza à la salle Favart (1980), aucun essai n’a été vraiment transformé, le dernier en date pourtant signé du talentueux Yves Beaunesne (2012) étant peut-être le plus raté. Déjà vintage cela dit, almodovarienne première manière, cette Carmen transposée dans l’Espagne de la Movida, avec bohémiennes au bord de la crise de nerf et soldats soumis à la loi du désir, bien que revendiquée par le metteur en scène comme intemporelle, sinon prémonitoire dans sa dénonciation de « l’intolérance affectant les sphères sociales » et la définition de l’héroïne comme « une frontière, au sens littéral et métaphorique ». Résidu de la guigne précitée : cette première représentation (gala AROP de surcroît) d’une série de vingt-quatre courant jusqu’en juillet et mobilisant quatre Carmen, trois Micaela, deux Don José et deux Escamillo n’a rien de mémorable : Clémentine Margaine - titulaire internationale du rôle-titre comme le fut Béatrice Uria-Monzon - est bien ordinaire face à un Roberto Alagna toujours unique en Don José mais annoncé comme souffrant et vocalement à la peine, les seconds rôles, fort bien tenus, et les chœurs, impeccables, n’arrachant pas plus l’ensemble à la routine que la direction efficace mais impersonnelle de Bertrand de Billy, remplaçant le jeune Lionel Bringuier, chef prodige comme le fut Roberto Benzi en son temps.
François Lafon

Opéra National de Paris – Bastille, jusqu’au 16 juillet. Dernière représentation (Elina Garanca, Roberto Alagna, Maria Agresta, Ildar Abdrazakov) en léger différé sur Culture Box et France 3, en direct sur Radio Classique (Photo © Vincent Pontet/Opéra de Paris)

mercredi 1 mars 2017 à 00h10
« Pour fêter la sortie de son nouveau CD Lettres intimes (label Alpha), le Quatuor Voce s’installe au Cabaret Sauvage ». Explication :  les Voce, treize ans d’âge et un répertoire éclectique, ont leur part dans le coup de jeune qu’a connu le quatuor à cordes – français en particulier – ces dernières décennies. Le Cabaret Sauvage, chapiteau rouge et boiseries modern style planté dans le parc de la Villette entre la Cité des sciences et la Philharmonie de Paris, est en effet un lieu où l’on s’installe, où l’on boit, parle et se promène, où l’on écoute surtout toutes sortes de musiques. Plus qu’à un showcase (événement publicitaire destiné, quelques tubes aidant, à lancer un album), c’est à un véritable concert - d’ailleurs payant - qu’est convié le vrai public. Une formule décidément à la mode (Harmonia Mundi en a lancé une série à l’automne dernier), visant – marketing mis à part - à désenclaver la « grande » musique. Grands mais peu habitués à un tel cadre les quatuors de Janacek (n° 2 « Lettres intimes ») et Bartok (le 1er), agrémentés (si l’on peut dire) de pièces courtes d’Erwin Schulhoff, compositeur pragois mort en déportation. Cela marche pourtant : sur scène (Janacek) ou sur la piste (Bartok), avec lumières savamment modulées et lettres enflammées de Janacek projetées sur écran, les Voce jouent la rudesse et la dépression, mettant sans excès l’accent sur l’essentiel parfum de terroir(s) propre aux deux compositeurs, enchaînant en bis sur des Piazzolla chaloupés (un autre terroir) avec danseurs de tango et le formidable accordéoniste-bandonéoniste Pierre Cussac. Salle comble, public un peu plus que Zénith mais pas tout à fait Philharmonie et encore moins salle Gaveau. Objectif atteint, donc. 
François Lafon
Lettres intimes, Quatuor Voce, un CD Alpha. Chronique à venir sur Musikzen