Mercredi 28 septembre 2022
Le cabinet de curiosités par François Lafon
samedi 27 novembre 2021 à 11h28
Qu’est-ce qui est possible dans un expodcast, qui ne l’est pas dans un livre ou une exposition ? Question cruciale, que s’est posée l’équipe du Centre de Musique Baroque de Versailles l’année dernière en explorant les mille pistes de la Chapelle Royale (160 000 écoutes, un succès). Ils ont vu plus grand encore cette année en s’attaquant aux Musiques de Molière, en prélude au 400ème anniversaire de la naissance (15 janvier 1622) de l’auteur du Bourgeois Gentilhomme : une superproduction à 225 000 euros à laquelle participent des poids lourds (plus lourds que le CMBV) tels le Château (de Versailles), Radio France (Musique) et la Comédie Française. Six grands chapitres de dix-sept minutes, un (grand) siècle de théâtre et de musique racontés par Suzanne Gervais sous l’œil (et l’oreille) de lynx de l’historienne Catherine Cessac et avec la participation de quelques Comédiens Français (Molière à la voix de Loïc Corbery), des musiques et des sons nous promenant des tréteaux du Pont-Neuf au parc de Versailles, des interviews divers (jusqu’à Philippe Caubère, vedette du film « culte » d’Ariane Mnouchkine), une large part réservée aux enfants… « On va s’y perdre », direz-vous, et vous aurez raison, jusqu’à ce que vous découvriez (ou  non) que c’est justement dans cet « effet labyrinthe » que  l’expodcast trouve sa place auprès des livres et expositions précités. Pas facile par exemple d’y pister l’évolution de la comédie-ballet depuis la formation du duo de Baptiste (Poquelin et Lully) jusqu’à la rupture dudit duo, le musicien allant de son côté inventer la tragédie lyrique. A vouloir ratisser large… Mais les livres sont là pour cela (cf. Catherine Cessac, spécialiste de... Charpentier), ce qui n’empêche pas de prendre plaisir à visiter ce foisonnant jardin aux sentiers qui bifurquent.
François Lafon 
Les Musiques de Molière, sur expodcast.cmbv.fr, francemusique.fr, Deezer, Spotify et Apple Music

samedi 20 novembre 2021 à 00h40
Reprise, en « présentiel », des activités du Centre de Musique de Chambre de Paris, salle Cortot : en attendant le come-back du Carnaval des animaux (... préhistoriques – voir ici) en décembre, voici Proust en Chausson(s), prévu la saison dernière, filmé et diffusé en streaming le 14 janvier en plein confinement, mais trouvant en public sa vraie dimension. Chausson avec ou sans « s » puisqu’il ne s’agit pas (seulement) ici des pantoufles de l’auteur d’A la Recherche du temps perdu, mais d’Ernest Chausson et de son capiteux Concert pour violon, piano et quatuor à cordes, donné par le concepteur et directeur du Centre Jérôme Pernoo non comme un énième modèle de la "Sonate de Vinteuil", mais comme propice à la réflexion sur la musique entraînée chez Proust par la « petite phrase » de ladite Sonate. Et cela fonctionne ! Comment une mélodie s’empare-t-elle de vous ? Découverte d’abord, mêlée d’incompréhension face à l’inconnu, puis oubli, enfin redécouverte, ouvrant la porte d’un monde inespéré où s’opère « la communication des âmes ». Tandis que, chaussé de charentaises (quand même) et installé sous sa lampe, l’élégant acteur Léo Doumène nous guide dans les méandres des pensées et sensations de Charles Swann, les jeunes instrumentistes dessinent tout en jouant (fort bien, prouesse habituelle des concerts du Centre) une chorégraphie où les groupes se font et se défont, éclairant le chemin menant au cœur de l’œuvre comme la phrase proustienne nous entraîne dans son labyrinthe intérieur. En Single (19h30), le Trio Sora (Amanda Favier, Angèle Legasa, Pauline Chenais) donne les Trios pour violon, violoncelle et piano de Beethoven (un par soir, certains deux soirs), qu’il a enregistré pour Naïve : un bain d’enthousiasme, là aussi. 
François Lafon 
Salle Cortot, Paris : Proust en Chausson(s), précédé du Single du Trio Sora, les jeudi, vendredi et samedi jusqu’au 18 décembre - Captation (14/01/2021) de Proust en Chausson(s) sur www.recithall.com (Photo © V.O.)

dimanche 14 novembre 2021 à 17h17
Chez Actes Sud, opus posthume d’André Tubeuf, disparu le 26 juillet dernier (voir ici) : Schubert, L’ami Franz. Un chant du cygne qui commence par « De nombreuses décennies où à peine si Schubert a été un bruit qui court », et se termine par « Elle est là la transcendance. Il est là aussi, le plain-pied ». Comme toujours, l’empathie totale (ce qui va bien avec la musique de l’ami en question) et la confiance absolue (on dira de nos jours élitiste) en la culture du lecteur, laquelle doit être (au moins) égale à celle de l’auteur. Un adieu idéal, donc. Car il y a plusieurs façons de lire Tubeuf musicographe. Cela va de la structuraliste, tenant compte de la complexe idiosyncrasie de l’auteur, jusqu’à la scrupuleuse : je me jette sur le dictionnaire de la Musique (ou Wikipedia, ou Tubeuf ailleurs) à chaque fois (et elles sont nombreuses) que l’ami André pratique le name dropping, de Lemnitz (Tiana, soprano, 1897-1994) à Eichendorff (Joseph von, poète, 1788-1857) ou donne la liste des œuvres d’un compositeur comme sue et assimilée. Epuisant mais fructueux, antichambre de la cour des grands. Mais la plus tentante, et probablement la plus recherchée par l’auteur, reste la confiante, voire la planante : on commence un Tubeuf comme on monte dans un vaisseau spatial, à bord duquel on croisera des étoiles plus ou moins brillantes, dont on ne connaîtra pas toujours le nom ni la composition chimique mais dont on n’en imaginera que mieux les mystérieuses correspondances. Pour Schubert, si longtemps réduit à quelques sourires-la-larme-à-l’œil et si inattendu dans ses « divines longueurs », cette approche se révèle particulièrement adéquate, l’éditeur facilitant d’ailleurs le travail du lecteur égaré en multipliant les notes en bas de pages. Parallèlement - car Tubeuf n’était pas que musicographe et professeur de philosophie - paraît Avoir vingt ans et commencer, suite des Années Louis-le-Grand (Actes Sud, 2020), où il se raconte en normalien se passionnant pour le théâtre et le cinéma (« Uniquement les vieilleries », sourira-t-il plus tard) et trouvant dans la musique (voix et piano particulièrement) matière à appréhender le monde comme il a trouvé dans les âmes sœurs (nous revoilà dans le vaisseau spatial) une indispensable fraternité. 
François Lafon 
André Tubeuf : Schubert, l’ami Franz. Actes Sud, 192 p., 19 euros (13,99 euros en numérique) – Avoir vingt ans, et commencer. Actes Sud, 384 p., 23 euros (16,99 euros en numérique)
 
 

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