Mardi 19 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon

"The Philadelphia Orchestra goes to US Bankruptcy Court", lit-on dans la presse américaine. Ce qui veut dire en français que l’Orchestre de Philadelphie est en faillite : crise, défection du public et des donateurs, multiplication par deux du coût des retraites et de la couverture médicale des musiciens. Les sociétés de concert américaines, à la différence de leurs homologues européennes, sont des entreprises privées, financées par le mécénat. Entre 2008 et 2009, les revenus de l’institution sont tombés de 53,1 million à 29,4 millions de dollars. Quelques autres orchestres américains, comme celui de Detroit, l’ont précédé, certes, mais Philadelphie ! Cent onze ans d’âge, membre des Big Five (les Cinq Grands, avec New York, Chicago, Boston et Cleveland), le plus stable (huit directeurs musicaux, dont Leopold Stokowski pendant 26 ans et Eugene Ormandy pendant 44 ans) ! Cela fait un choc. L’Orchestre et l’Académie de Musique qui en dépend possèdent un pécule de 140 millions de dollars, qui pourrait largement éponger le déficit. Mais il s’agit d’un capital constitué au fil des années par les donateurs, dont les revenus servent à financer certaines opérations, mais dont le fonds ne peut être utilisé à renflouer l’institution. Un état de fait contesté par certains musiciens (et leurs avocats), qui pensent que la faillite nuit à l’image de l’Orchestre, et qu’il vaudrait mieux en revoir les statuts. En attendant, la saison continue (à Detroit, l’Orchestre s’est arrêté six mois). Bonne nouvelle : la caisse ne sera vraiment vide qu’en juin, et l’administration compte bien, d’ici-là, trouver un accord avec les créanciers. Une campagne de dons devrait aussi être lancée : pour continuer à éblouir les mélomanes, l’Orchestre de Philadelphie n’a besoin que de 215 millions de dollars.

François Lafon

jeudi 21 avril 2011 à 13h06

On en parle dans le Landernau du disque : Deutsche Grammophon vient de “signer” l’Orchestre Philharmonique de Séoul. Les raisons sont claires : la Corée du Sud est leader mondial du marché classique (17% des ventes), et Myung-Whun Chung, directeur de l’Orchestre, est artiste DG depuis 1990. Dix enregistrements sont programmés, parmi lesquels un album Debussy-Ravel, les 1ère, 2ème et 9ème Symphonies de Mahler, la « Pathétique » de Tchaikovski, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski et le Requiem de Mozart. Un programme bateau, le répertoire habituel de Chung. Certes, mais avec cet orchestre, il en vendra davantage qu’avec ses phalanges européennes, le Philharmonique de Radio France et l’Académie Sainte Cécile de Rome. Costa Pilavachi, patron du classique chez Universal, est clair sur la question : « Séoul possède dix-huit orchestres, et les ventes de disques (tous genres confondus) ont grimpé dans cette région de 12% l’année dernière. La Corée, avec la Chine, Singapour, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande, tient entre ses mains l’avenir de la musique classique. » Réactions sur le site du magazine anglais Gramophone : « Les dirigeants d’Universal ont chassé le Symphonique de Londres et le Concertgebouw d’Amsterdam, les obligeant à créer leurs propres labels, et maintenant, ils signent l’Orchestre de Séoul. Pensent-ils vraiment que nous allons acheter leur Debussy-Ravel ? » « DG, si vous prétendez être encore un label classique, prouvez-le ! Enregistrez le Philharmonique de Berlin avec Barenboim, Abbado, Boulez, Haitink. Arrêtez le semi-pop paré d’étiquettes des années 1980. » Comme quoi, en musique, l’actuel déplacement de l’axe terrestre n’est pas moins douloureux qu’ailleurs.

François Lafon

Le Monde s’en inquiète, relayé par le gratuit Direct Matin : le carillon de Saint-Germain l’Auxerrois pose problème. C’est d’autant plus ennuyeux qu’il s’agit du seul carillon parisien. Sa sonorité est frêle (il joue tous les quarts d’heure), mais sa machinerie énorme : trente-huit cloches - de dix kilos à trois tonnes - pour un beffroi de trente-huit mètres construit en 1860, plus deux ajoutées récemment. Comme son clavier à coups de poing (que l’on active du tranchant de la main, façon Dany Boon dans Les Ch’tis) ne marchait pas bien, on l’a remplacé en 1960 par un clavier électrique. Mais Renaud Gagneux, titulaire du poste de carillonneur depuis 1970, n’en peut plus : temps de réponse trop long, impossibilité de nuancer. Le petit concert qu’il donne tous les mercredis de 13h30 à 14h tourne au cauchemar. Cet élève d’Olivier Messiaen et Henri Dutilleux (composition) et d’Alfred Cortot et Vlado Perlemuter (piano), auteur de plusieurs livres sur l’histoire de Paris, veut en revenir au clavier à coups de poing et porter le nombre de cloches à quarante-huit pour atteindre les cinq octaves. Comme cela coûterait de 300 000 à 500 000 euros et que la mairie du 1er arrondissement n’a pas les moyens, une association, « Un carillon à Paris », a été créée, qui organise des concerts. Le dernier, par l’Ensemble de vents Agami Piccolo, a eu lieu dimanche 10 avril dans le 15ème arrondissement, à l’église Sainte-Rita, patronne des causes désespérées.

François Lafon

Il faut le voir pour y croire. Pour lancer un téléphone portable écolo à coque en bois, Samsung a construit dans la forêt japonaise un xylophone (de bois) géant et incliné, lequel, actionné par une petite boule (en bois) dégringolant de touche en touche, joue Jésus que ma joie demeure de Jean-Sébastien Bach. La forêt est magnifique, peuplée de biches et d’écureuils. Espérons qu’elle est très loin de Fukushima.

François Lafon
 

Une salle, un film : il y a la bombe de Docteur Folamour, la robe vichy de Lolita, la machine à écrire de Shining, le scaphandre de 2001, l’Odyssée de l’espace, l’uniforme de Barry Lindon, les masques de Eyes wide shut. Mais ce n’est pas tant à l’image qu’on se repère dans l’exposition Stanley Kubrick qui arrive à Paris après une longue promenade à travers l’Europe, qu’à la musique. Pump and circumstances : Full Metal Jacket ; La Pie voleuse : Orange mécanique ; Lux Aeterna de Ligeti : 2001 ; la Symphonie fantastique (citation du Dies Irae médiéval) : Shining. Technologie avancée au service de l’irrationnel : une méthode très kubrickienne. Ce n’est qu’en fin de parcours qu’on découvre (mais il faut bien chercher) la salle consacrée exclusivement à la musique. C’est une boite noire. Au mur, une citation : « Il ne semble pas y avoir grand intérêt à engager un compositeur qui, aussi excellent soit-il, n’est ni un Mozart ni un Beethoven lorsqu’un vaste choix de musique orchestrale, incluant des œuvres contemporaines et avant-gardistes, est à votre disposition. » A droite : le disque d’or de la B.O. d’Orange mécanique. A gauche, un tableau des affects de la musique selon Kubrick : cordes seules = solitude ; valse = une forme pour le monde. Au fond, un écran où passe en boucle un film d’une demi-heure illustrant ce tableau. Il n’y a plus, après cela, que la salle des films jamais tournés, à commencer par le Napoléon qui a fait peur à tous les producteurs. On ne pouvait déjà pas aller plus loin dans le mystère Kubrick.

François Lafon

Stanley Kubrick : l’exposition – A la Cinémathèque française, 51 rue de Bercy, 75012 Paris, jusqu’au 31 juillet (fermeture mardi) – cinematheque.fr
 

lundi 4 avril 2011 à 17h32

Question pour le Trivial Pursuit : combien un Steinway de concert a-t-il de touches ? Réponse : quatre-vingt-huit. Et un Stuart and Sons ? Cent-deux. Wayne Stuart, facteur à Newcastle, dans le New South Wales, en Australie, est très fier de son chef-d’œuvre : « D’autres pianos ont autant de notes graves que le mien, mais aucun n’a autant de notes aiguës. » A quoi servent-elles, ces touches supplémentaires ? « A amplifier la résonance, à décupler l’énergie. » « Beethoven aurait aimé, renchérit le pianiste local (et beethovénien) Gerard Willems. Il n’y avait que soixante-dix touches sur son piano, mais il aurait sûrement utilisé les autres s’il les avait eues à sa disposition. » (sic). Et le son ? « Grâce à un dispositif original, les cordes vibrent différemment, poursuit Willems. On peut tenir une note beaucoup plus longtemps. C’est comme si l’on tirait des fils de laine. Chacun a son épaisseur et son parfum. C’est un piano typiquement australien : soleil et sable fin. » « Pas très ensoleillé, réplique le pianiste et pédagogue Jeoffrey Lancaster. Cette clarté, ces sonorités cristallines donnent un résultat glacial. » Reste à convaincre les compositeurs de composer pour lui et les pianistes de l’acheter. Il coûte 300 000 dollars australiens (223 000 euros), accord en sus.

François Lafon
 

http://www.stuartandsons.com/