Vendredi 3 avril 2020
Le cabinet de curiosités par François Lafon
vendredi 20 décembre 2019 à 11h20
A ne pas manquer en replay sur Arte Concert : Le King’s College en musiques, chapitre II de la série inaugurée à l’Alhambra de Grenade (voir ici), ou comment faire chanter les murs d’un lieu d’exception. C’est cette fois à Cambridge que nous remontons le temps, où parmi les trente-et-un collèges défiant une éternité fragile, le King’s fait figure de blason : c’est là qu’Elisabeth 1ère a séjourné, et serait restée… si elle n’avait craint d’y manquer de bière. C’est là aussi (et surtout) que Gibbons, Tallis, Dowland, Purcell, jusqu’à Britten, Vaughan-Williams et notre contemporain Thomas Adès ont rythmé la vie du royaume, là enfin que le romancier E.M. Forster (Route des Indes) et le mathématicien Alan Turing (précurseur de l’ordinateur) ont fait leurs classes. Images somptueuses, bâtiments légendaires, petits et grands en rangs impeccables allant chaque soir à la chapelle perpétuer la tradition ancestrale : trente-deux choristes dont seize enfants, silhouettes (presque) inchangées depuis… 1466, chantant la « mélancolie anglaise » avec un détachement angélique, débarrassant Bach même, -  sous la direction de l’organiste et chef disparu en novembre dernier Stephen Cleobury (ancien élève du St John’s College... nobody’s perfect) – de toute passion charnelle. Commentaire documenté de Gérard Pangon (un demi-millénaire au pays d’Albion), mosaïque musicale – direct et enregistrement – millimétrée. Son créateur Henry VI (voir Shakespeare) voulait faire du King’s un havre de paix dans un monde de guerre. L’utopie agit toujours. 
François Lafon 
La forte personnalité de Boulez a occasionné une édition abondante, de ses propres écrits à une foule d’entretiens, en passant par une première monographie en français par Dominique Jameux publiée en 1984 (Fayard). Trente-cinq ans plus tard, Christian Merlin, critique musical au Figaro, en signe une autre (pour la même maison) qui, elle, s’intéresse moins à l’œuvre du compositeur qu’à toutes les facettes du personnage, tour à tour provocateur, polémiste, penseur, homme de pouvoir, chef d’orchestre, fondateur et initiateur d’institutions, du Domaine musical à la Philharmonie. Sans conteste, ce livre comble des lacunes sur le parcours de Boulez qui, après avoir fait ses armes au théâtre (Cie Renaud-Barrault), s’engage dans le sérialisme intégral, l’œuvre ouverte, le répertoire symphonique aux Etats-Unis et en Angleterre, avant de triompher à Bayreuth (Ring, avec Chéreau, en 1976, succédant à un premier Wagner au Japon, Tristan, en 1962, et Parsifal, quatre ans plus tard, à Bayreuth), puis de « revenir » en France pour créer un institut de recherche (l’IRCAM), un ensemble (l’EIC, sur le modèle britannique de la London Sinfonietta), et s’atteler à une Cité de la musique en symbiose avec le Conservatoire. Ni « biographe professionnel » ni musicologue patenté, et encore moins « boulézien », l’auteur, en revanche spécialiste de Wagner qui confie avoir fait son éducation en se plongeant dans le Ring de Boulez et Chéreau, croise de nombreuses sources (Fondation Sacher, BNF et la « quasi-totalité de ce qui a été publié de ou sur Boulez » pour dresser un portrait très informatif de cet « être paradoxal », seulement trois ans après son décès. Rien d’hagiographique néanmoins dans cet ouvrage, Christian Merlin demeure résolument journalistique dans son approche et son commentaire critique, jusqu’aux quinze dernières pages de l’épilogue… en forme de vibrant hommage.  
Franck Mallet

Christian Merlin, Pierre Boulez, Fayard, 615 p., 35 euros
dimanche 8 décembre 2019 à 18h53
Aux éditions Musée de la musique : Le clavecin Couchet, Les Arts réunis, par Christine Laloue, volume 2 après Le Violon Sarasate (voir ici) d’une série (?) mettant l’accent sur quelques perles de la collection. Un clavecin superbe à deux claviers, créé à Anvers (1652) par le grand facteur Ioannes Couchet (de la dynastie des Ruckers) et « ravalé » à Paris en 1701, d’où un hiatus entre décors flamand et français (« Le couvercle s’inscrit dans la succession de tableaux qui ornent la demeure ») et, moins exposée mais tout aussi significative, une évolution des fonctions et possibilités musicales de l’instrument, le tout opérant une synthèse des « goûts réunis » et témoignant de la fonction sociale et mondaine acquise en France par ces  « beaux meubles ». Emboitant le pas à Jean-Philippe Echard, comme elle conservateur au Musée de la Musique, Christine Laloue dramatise habilement le propos, faisant tel un expert de la « scientifique » avouer à l’objet ses plus intimes secrets, mais les aventures du clavecin Couchet sont moins rocambolesques que celles du violon Sarasate, et elle a moins beau jeu à entretenir le suspense que son confrère. Ludique et pédagogique, magnifiquement illustrée, cette radiographie d’une époque à travers ce témoin parmi les plus parlants n’en fait pas moins renaître tout un monde lointain. En guise de préface, Christophe Rousset donne son avis de praticien : « Le Couchet m’ouvrit un monde inexploré de possibilité qui m’ont inlassablement inspiré, » explique-t-il. On est prêt à le suivre… Un joli cadeau de Noël, en duo avec le Sarasate si vous ne l’avez déjà. 
François Lafon 

Christine Laloue, Le clavecin Couchet, Les Arts réunis, Editions Musée de la Musique, 142 p., 14 euros

Avec Mariss Jansons, disparaît l’un des derniers grands chefs à avoir été formé en Union Soviétique tout en ayant fait carrière pour l’essentiel en Occident. Elève de Mravinski à Léningrad et protégé de Karajan, le Letton Jansons, lui-même fils du chef d’orchestre Arvid Jansons, était d’abord un professionnel reconnu par ses pairs : travailleur, honnête et humble, à la fois bienveillant et exigeant, bref une sorte d’anti-star, il avait gagné le respect des musiciens, qui appréciaient sa méthode personnelle de mener les répétitions. Sur le podium, chacun de ses gestes était millimétré, chaque phrasé soigneusement dessiné, au risque parfois de donner l’impression que ses interprétations étaient figées, qu’aucune surprise, qu’aucune inspiration du moment n’était possible. Ce côté austère ne l’a pas empêché d’être invité à trois reprises à diriger le concert de Nouvel An du Philharmonique de Vienne, consécration médiatique suprême. Auparavant, il avait révélé son talent au Philharmonique d’Oslo, avant de devenir le patron de l’Orchestre de Pittsburgh, du Concertgebouw d’Amsterdam, puis dans ses dernières années, du Symphonique de la Radio de Bavière, portant chaque fois l’orchestre à la plénitude artistique. Sans oublier qu’il était un extraordinaire chef d’opéra, comme le savent ceux qui ont pu entendre ses interprétations d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski ou de Lady Macbeth de Mtsensk de Chostakovitch. Il s’est éteint le 30 novembre, dans sa maison de Saint-Pétersbourg, à 76 ans : c’est peu dire qu’il laisse un vide immense.  
Pablo Galonce
(Photo © DR)

 

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