Mercredi 24 octobre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
lundi 30 novembre 2009 à 19h28
Dans son blog pluridisciplinaire mezetulle.net, la philosophe et musicographe Catherine Kintzler, auteur d'ouvrages autorisés sur Jean-Philippe Rameau aussi bien que sur le port du voile islamique, commente le match au cours duquel le Quinze de France de rugby l'a emporté sur les Springboks d'Afrique du Sud, le 27 novembre à Toulouse. L'oreille aux aguets même en pleine mêlée, elle ne manque pas – comme la plupart des commentateurs -, d'attribuer une part de la déroute des Springboks au massacre de l'hymne sud-africain par le chanteur de reggae Ras Dumisani. Mais quel autre chroniqueur, sportif ou non, a relevé que le baryton-basse toulousain Jean-Philippe Lafont - qui a chanté, lui, La Marseillaise de manière à dynamiser ses compatriotes -, a été qualifié de ténor par le présentateur de France 2 ? Comme d'habitude, la musique fait figure de maillon faible. En l'occurrence, elle a pourtant été déterminante.
lundi 30 novembre 2009 à 15h53

En haut de la gamme, le pianiste Leif Ove Andsnes joue un peu partout dans le monde des « Tableaux (…d'une exposition de Moussorgski) ré-encadrés » par le plasticien et vidéaste sud-africain Robin Rode. En bas, les Solistes français moulinent les Quatre Saisons de Vivaldi devant de larges publics, sensibles avant tout à leur aspect rock'n roll et à leur gestuelle virevoltante. La question est la même : comment échapper à la fatalité qui veut qu'au concert, il y a beaucoup à écouter, mais pas grand-chose à voir ? Il y a quelques années, au Théâtre Mogador, l'Orchestre de Paris avait testé un système d'éclairages colorés illustrant les diverses atmosphères des chefs-d'œuvre du répertoire : fiasco total. Même pour les enfants de la civilisation de l'image, la musique s'écoute les yeux fermés, ou tout au moins les yeux ailleurs, et pas seulement parce que les artistes en plein effort (ou pire : en pleine inspiration) ne sont pas toujours beaux à voir.

Pictures reframed, par Leif Ove Andsnes (piano) et Robin Rode (ilustration visuelle) - Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 11 décembre
Les Solistes français - Grand Rex, Paris, le 14 février

samedi 28 novembre 2009 à 13h38

Vous rêvez d'être joué au Covent Garden de Londres ? Alors inscrivez-vous au concours ouvert sur www.numu.org.uk/fanfare, et composez le thème qui remplacera la sonnerie de cour de récréation ordonnant aux spectateurs de quitter le bar pour rejoindre leur siège. Vous prendrez place dans une lignée où brillent déjà Wagner (les appels de cuivres enjoignant les pèlerins de regagner leurs stalles dans le temple de Bayreuth), Maurice Jarre (les fanfares appelant le peuple à venir découvrir les beautés de la culture dans la Cour d'honneur d'Avignon) et un certain nombre de compositeurs commis post mortem à cette honorable tâche (l' « Idée fixe » de la Symphonie Fantastique de Berlioz préludant aux concerts de l'Orchestre de Paris). Mais attention, pour concourir, vous devez avoir entre onze et quatorze ans. Recalés d'avance, Wagner, Jarre et les autres !

samedi 28 novembre 2009 à 10h12
Il y a longtemps que cela couvait : la Direction du Livre au ministère de la Culture disparaît, digérée par la Direction générale des Médias et des Industries culturelles. Les titres parlent d'eux-mêmes : dans le second, il y a « industrie ». La description officielle de ladite Direction situe d'ailleurs très bien le problème : « La direction générale des médias et des industries culturelles définit, met en œuvre et évalue la politique de l'Etat en faveur du développement et du pluralisme des médias, de l'industrie publicitaire, de l'ensemble des services de communication au public par voie électronique, de l'industrie phonographique, du livre et de la lecture et de l'économie culturelle. Elle suit les activités du Centre National de la cinématographie. » Parallèlement, Christine Albanel, ancienne locataire de la rue de Valois, se voit confier « une mission destinée à préparer les conditions de l'économie du livre dans l'ère numérique ». « Publicitaire », « communication », « économie culturelle » sont les maîtres-mots. La crise aidant, un boulevard s'est ouvert devant les réformateurs, et le ministre de la Culture, probablement touché au coeur par la dernière phrase concernant le Centre National de la Cinématographie, s'est empressé de signer. Les petits éditeurs, les concepteurs de livres d'art, tous ces gens que l'état aidait à produire de jolies choses peu rentables, ont du souci à se faire. On peut noter que l'industrie phonographique fait partie du lot. Dans ce domaine là aussi, le terrain est mouvant. La réunion sous une même casquette, en 1998 (cohabitation Chirac-Jospin), de la Direction de la Musique de la Danse et de celle du Théâtre et des Spectacles a montré - en dépit, en 2007, du pas en arrière consistant à recréer trois délégations distinctes - que la culture en France est une peau de chagrin irréversible. Y aura-t-il un Eric Raoult mélomane pour imposer un devoir de réserve aux musiciens en tournée à l'étranger ?

Elisabeth Söderström est morte. Qui était-ce ? La diva des causes perdues. Mais quelles causes ! Le Néron hystérique de la première intégrale (quatre heures de musique) du Couronnement de Poppée de Monteverdi dirigé par Harnoncourt (Teldec), c'était elle. La Jenufa, la Katia Kabanova de la série d'enregistrements qui a donné à Janacek la place qu'il aurait toujours dû avoir, c'était elle (Decca). La Mélisande de l'opéra de Debussy désembrumé par Pierre Boulez (Sony), c'était encore elle. Des moments d'histoire, mais pour happy few. Sur scène, elle était capable d'alterner les trois rôles féminins du Chevalier à la rose de Strauss dans la même saison, ou de chanter Musette dans La Bohème un mois avant d'accoucher. A l'époque où Rolf Liebermann dirigeait l'Opéra de Paris, elle était venue un soir remplacer une collègue en Comtesse des Noces de Figaro. Cela s'était su : cinq minutes d'acclamations après son air d'entrée. La dernière fois qu'on l'a vue en France, c'était à la salle Favart, où elle chantait La Voix humaine de Poulenc et Cocteau avec un orchestre modeste et dans une mise en scène réduite au minimum. Une cause perdue encore, mais quel souvenir ! D'autres ont eu une plus jolie voix, un physique plus spectaculaire, une vie privée plus glamour. Elle, elle était incomparable, au sens premier du terme. Quand elle s'est retirée, le marketing commençait à contaminer le marché de l'opéra. Ouf ! Si elle était venue plus tard, ils auraient été capables de la tuer.

jeudi 26 novembre 2009 à 17h37
Que fait dans la vie David W. Packard, fils de David Packard Senior, le co-fondateur de Hewlett-Packard ? Il a repris le flambeau allumé par son père ? Il dilapide sa fortune au soleil des Bahamas ? Pas du tout. Il publie en fac simile (ce qui est logique pour le fabriquant de photocopieurs numéro 1 au monde) les manuscrits des sept grands opéras de Mozart. En cinq années, l'affaire a été bouclée, et pourtant, elle n'était pas simple. A part ceux de Don Giovanni (à Paris) et de La Flûte enchantée (à Berlin), lesdits manuscrits sont en kit : une aria à Berlin, un trio à Cracovie, le reste un peu partout. L'avantage d'avoir accès aux manuscrits, soignés (Mozart raturait peu) mais tout de même moins lisibles que les éditions imprimées ? « C'est qu'on a l'impression de regarder par-dessus l'épaule du compositeur en train de travailler », répond Christof Wolff, le musicologue en charge du projet. On voit, dans Don Giovanni, comment Mozart a recalé la voix de Donna Anna par rapport à l'orchestre, ou encore, dans La Clémence de Titus, la façon dont il a corrigé les récitatifs confiés à son élève Süssmayr. Et surtout, on saisit dans quel ordre les idées lui venaient : selon les habitudes de l'époque, il calait les violons et les altos en haut et les basses en dessous, à la suite de quoi, au milieu, il travaillait la ligne vocale, ajoutant ou retranchant cuivres, vents et percussions. De quoi rêver pour 175 dollars (116 euros) le volume. Ces merveilles paraissent au moment même où disparaît le grand musicologue mozartien (et haydnien) H.C. Robbins-Landon. A croire que le hasard n'existe pas.
jeudi 26 novembre 2009 à 12h08
On a connu le clou d'argent planté dans le parquet entre vos deux enceintes, voici maintenant le Blackbody de chez LessLoss, une boîte noire censée absorber les vilains parasites provoqués par l'interaction entre votre chaîne hifi et l'électromagnétisme ambiant, tout cela dans le but de permettre à la musique enregistrée de s'épanouir dans sa pureté première. « Blackbody Radiation » ou « la radiation de cavité » se réfère à un objet ou à un système qui y absorbe tout l'incident de radiation et re-émet l'énergie caractéristique de ce système de rayonnement. On peut considérer l'énergie émise comme étant produite par la vague permanente ou les modes résonants de la cavité qui rayonne. », peut-on lire sur 1001actus.com. Si vous avez compris, et si vous y croyez, sachez que la boite noire en question va chercher dans les 800 euros. Qu'en pense la Commission antisectes ?
mercredi 25 novembre 2009 à 14h50
Il y avait un moment que cela nous pendait au nez, mais cela se confirme : le CD n'en a plus pour longtemps. C'est tout au moins ce qu'affirme le fabricant britannique Linn, qui a vu en deux ans ses ventes de lecteurs de CD chuter de 40%, et celles des Streaming Players atteindre 30% en un temps record. Il faut dire que les Streaming Players, qui sont des petites boites miracle permettant de stocker toute votre ex-collection de CD et plus encore, ont l'air performants : son non compressé, absence de pièces mobiles (laser et autres) qui rendent bruyants les lecteurs de CD, pérennité du capital enregistré grâce à un ingénieux système de sauvegarde. Et en plus, vous pouvez écouter vos musiques préférées dans toute la maison sans vous prendre les pieds dans des fils disgracieux. Tout cela, certes, existe déjà (le système Sonos, par exemple), mais en moins haut de gamme. Les temps sont loin, en tout cas, où l'on nous affirmait que la qualité sonore du CD n'était pas près d'être égalée.
Reste qu'une fois encore, et même plus que jamais, la culture est tributaire de la technique. « Chaque fois qu'une nouvelle technique apparaît, elle veut faire la démonstration qu'elle dérogera aux règles et contraintes qui ont présidé à la naissance de tout autre invention dans le passé. » explique Jean-Claude Carrière à Umberto Eco (N'espérez pas vous débarrasser des livres – Grasset, p. 47). N'empêche que depuis le rouleau acoustique, la musique enregistrée dépend des supports sur lesquels elle est stockée. Et bien malin celui qui inventera le support éternel et universel capable de mettre à l'abri toute la mémoire du monde !
mardi 24 novembre 2009 à 12h40
D'abord, on frémit. L'Allemande Diana Damrau, qui s'est fait un nom en chantant la Reine de la Nuit, s'y mettrait donc, elle aussi ? « L'Andalousie a tout : la musique, les racines dans la culture marocaine, l'architecture, la beauté des paysages, la fierté du peuple. Les femmes sont fortes et libres, sans pour autant négliger leur féminité. Il y a tout cela dans la musique et la danse flamenco. Même avec vos pieds, vous faites de la musique ». C'est sûr, elle va annoncer qu'elle prépare un récital de mélodies espagnoles, ou (pire !) qu'elle va chanter Carmen. Eh bien pas du tout ! Pour l'instant, elle se contente de prendre des cours de flamenco à … San Francisco, entre deux représentations de La Fille du régiment de Donizetti. Cèdera-t-elle, comme nombre de ses consoeurs non hispanophones, aux sirènes de Granados et Falla, Turina et Montsalvage ? Sans affirmer (parce que c'est faux) qu'on ne chante bien que dans son arbre généalogique, on a tout de même vu jadis la grande Margaret Price et naguère l'intrépide Joyce Di Donato (entre autres, et pour ne prendre que les meilleures), se ridiculiser à vouloir jouer les fières Andalouses. Elles ont cru que l'oeillade était payante et le cante jondo moins difficile à saisir que les finesses aux relents de chrysanthèmes de la mélodie française. Elles ont sans doute vu aussi Victoria de Los Angeles saisir une chaise et une guitare, et révéler le tempérament de feu qu'elle avait si bien caché sous les langueurs de Mimi et de Marguerite. Damrau, elle, se contente pour l'instant de rappeler que sa maman, qui a été étudiante au pair en Espagne, lui a donné le goût du soleil andalou, et que quand elle chante, elle le fait avec le corps tout entier. Déjà, le San Francisco Chronicle l'appelle La Damrita. Aie, aie !
Crédit photo : © John Palmer
Benjamin Britten et son ex-librettiste, le poète WH Auden, ont une grande discussion, dans les années 1970 à Oxford, à propos de l'art en général et du leur en particulier, de la vie d'artiste, du sexe et de bien d'autre choses encore, tout cela en présence de leur biographe commun, Humphrey Carpenter. Tous deux sont proches de la mort, et le musicien a des problèmes avec le livret de Mort à Venise, qui sera son dernier opéra. C'est le sujet de The Habit of art, la dernière pièce de Michael Bennett (une gloire nationale, l'auteur de Talking Heads, que l'on a pu voir à Paris), ou plutôt le sujet « intérieur », puisque, selon le principe du théâtre dans le théâtre, la pièce raconte l'histoire d'une troupe d'acteurs répétant une pièce à propos de ces deux gloires de la culture britannique. L'œuvre, jouée depuis le 5 novembre au National Theatre, est un succès : impossible de trouver une place avant le 24 janvier. Imaginerait-on, sur la scène de la Comédie-Française, qui est à peu près l'équivalent du National, des acteurs jouant le rôle d'acteurs jouant Francis Poulenc et Jean Cocteau parlant de musique, de sexe (masculin) et de littérature ? Cela se passerait sans doute au Studio Théâtre, la plus petite salle de la Maison de Molière (136 places). A Londres, The Habit of art se joue dans la salle Lyttelton du National Theatre (890 places).
Crédit photo : Johan Persson

Le texte (anglais) de The Habit of art d'Alan Bennett est édité chez Faber and Faber.
samedi 21 novembre 2009 à 15h34

La loi Hadopi? Il va encore falloir la revoir. Une nouvelle étude publiée en Angleterre affirme que les internautes qui se livrent à des téléchargements illégaux sont aussi ceux qui dépensent le plus d'argent pour étancher leur soif de musique : 77 £ (85,59 euros) en moyenne par an contre 33 £ (36,68 euros) pour ceux qui affirment n'avoir jamais touché au téléchargement interdit. « Les politiciens comme les éditeurs vont devoir admettre que la nature de la consommation musicale a changé », commente l'institut de sondage, ajoutant que « pour une génération qui n'a pas été habitué à payer, le partage de fichiers est un outil de découverte ». Il y a même des stars qui assurent se porter très bien du téléchargement illégal, au motif que cela les rapproche de leur public. Des stars pour d'jeunes, bien sûr. Qu'en pensent nos divas, pianistes et maestros, qui comptent plutôt leurs fans parmi les parents, voire les grands-parents des d'jeunes en question ?

samedi 21 novembre 2009 à 16h03
Consternation dans le Landernau musical britannique : Edward Elgar était un mauvais tromboniste. « Et alors ? », direz-vous. De ce côté-ci de la Manche, l'auteur de Pump and Circumstances ne figure au Panthéon de la musique que dans la section « compositeurs locaux ». Mais à Londres… Sue Addison, la tromboniste solo de l'Orchestra of the Age of Enlightenment, a découvert une lettre de Dora Penny, un des personnages croqués par Elgar dans ses Variations Enigma, racontant qu'elle avait été prise de fou rire le jour où celui-ci lui avait joué un air de trombone. Or voilà que notre Sherlock Holmes tromboniste a retrouvé l'instrument du maître dans les collections du Royal College of Music, et qu'elle l'a joué au Royal Festival Hall à l'occasion d'une récente exécution de The Dream of Gerontius, un oratorio d'Elgar très célèbre là-bas. « Et alors ? », allez-vous répéter. Et alors, indépendamment de l'intérêt de l'anecdote pour les biographes d'Elgar et pour la publicité personnelle de Mrs. Addison, voilà relancé le vieux débat : « Comment un compositeur qui a écrit de si belles choses pour le trombone pouvait-il être incapable de jouer correctement de l'instrument en question ? » Sans répéter que Ravel était un mauvais chef et que Messiaen était incapable de voler comme ses chers oiseaux, il est toujours bon de se rappeler que les créateurs créent et que les instrumentistes jouent, que les artistes agissent et que les critiques réagissent, et qu'il n'est pas obligatoire que les uns sachent faire ce que font les autres pour bien faire ce qu'ils font eux-mêmes. Et si le sort d'Elgar vous préoccupe encore, dites-vous qu'il était imbattable au piano, au violon et à l'orgue.
vendredi 20 novembre 2009 à 15h35
A l'exemple de Jean-Claude Casadesus avec son Orchestre de Lille, on a vu des phalanges se délocaliser dans des écoles, des prisons, des usines, des granges et des maisons de retraite. Comme tout a été fait dans ce domaine, et selon le principe qu'il faut aller chercher le public là où il est, le Forum Zeitgenössischer Musik Leipzig (FZML) a programmé, le 20 novembre, un Bordellkonzert (pas besoin de traduire) à l'Eros Center de la ville de Bach. Six musiciens et une mezzo-soprano ont interprété des pièces licencieuses et érotiques, parmi lesquelles Le Flirt d'Erik Satie, Sept Mélodies Erotiques de Dirk D'Ase, et Rythm Strip pour deux caisses claires d'Askell Masson. Sur le site du FZML, une photo représentant un violoniste visiblement inspiré par une go-go dancer lovée sur sa barre, donne, si l'on ose dire, le « ho là là ». Le concert a servi de produit d'appel à Sex.Macht.Musik (le Sexe fait de la musique), un festival de culture érotique qui a lieu à Leipzig du 4 au 6 décembre. Si les Leipzigois font à cette occasion sauter le verrou qui maintient la musique classique dans sa séculaire bienséance, on peut tout imaginer : les Variations « Eroica » de Beethoven vont devenir les Variations « Erotica »et le Knaben Wunderhorn de Mahler le « Corps merveilleux de l'enfant de malheur ».
jeudi 19 novembre 2009 à 18h06
Déjà la pochette, illustrée d'une photo en sépia, fait un peu froid dans le dos : « Le Grand Orchestre de Radio-Paris 1944, Théâtre des Champs-Elysées. Mengelberg-Tortelier ». Au programme : l'ouverture d'Anacréon de Cherubini, le Concerto pour violoncelle de Dvorak avec Paul Tortelier en soliste, et la Symphonie de Franck. Le texte de présentation, signé par le collectionneur Jean Farjanel, est à peine plus rassurant, qui nous explique que le grand chef néerlandais Willem Mengelberg (lequel n'a jamais caché sa sympathie pour le régime nazi), a donné vingt-huit concerts gratuits et radiodiffusés au TCE entre 1942 et 1944, et que celui-ci, daté du 16 janvier 1944 et préservé sur disque Pyral, a été fortuitement retrouvé l'année dernière, après avoir miraculeusement survécu à la mise à sac, en août 44, de la station collaborationniste. On s'en veut presque de regretter que le document ne comporte pas les « Informations de Radio Journal » qui précédaient ces retransmissions et distillaient la propagande officielle auprès du large public (eh oui, du classique en prime time !) qui les écoutait. Ce que nous devrions surtout nous demander, c'est pourquoi ce genre d'archives dégage encore une odeur de soufre, et pourquoi, alors que ses enregistrements avec l'Orchestre du Concertgebouw d'Amsterdam sont considérés comme des musts, Mengelberg collaborateur en Hollande dérange moins que Mengelberg collaborateur à Paris. C'est peut-être parce que, comme on l'entendait à Radio-Londres sur l'air de la Cucaracha, « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand ».

Un album de 2 CD Malibran Music (distribué par DOM)
mercredi 18 novembre 2009 à 18h08
Sacré Nikolaus Harnoncourt ! Il a ravivé Bach, réactivé Monteverdi, secoué Mozart, passé Beethoven au karcher et Brahms à la tronçonneuse, sans jamais oublier de justifier sa démarche à coups d'arguments musicologiques savants. Il ne laissera pas partout un souvenir impérissable, mais il aura au moins alimenté le débat. Et puis quel bonheur (pervers, certes) de le voir se lancer dans des causes perdues sans se départir de son sérieux légendaire ! Sa Chauve-souris dépourvue de rubato (les autres avaient tort, même Clemens Krauss, même Karajan, même Carlos Kleiber), son Aïda façon Haendel sont déjà des collectors. Mais aujourd'hui, il bat ses propres records, avec un Porgy and Bess capté en public au festival de Graz. Au moment du concert, en février dernier, Operachic n'y allait pas quatre chemins, insinuant qu'il n'avait auparavant vu de Noirs qu'en livrée de chauffeur ou sous les traits de son Aïda, la Chilienne Christina Gallardo-Domas passée au brou de noix, et qu'il vivait là sa première collaboration avec des non-aryens. Sans céder à ces clichés pour le moins calomnieux, on attend néanmoins sa relecture avec curiosité. Gershwin, qui souffrait tant de ne pas être admis au panthéon des classiques, va peut-être enfin connaître la chance de sa vie posthume.

Porgy and Bess de George Gershwin. Solistes, Chœur Arnold Schoenberg, Orchestre de Chambre d'Europe, Nikolaus Harnoncourt (direction) – 3 CD RCA/BMG
mardi 17 novembre 2009 à 09h27
« Ce violon a l'air futuriste, quel son produira-t-il ? » se demande le site d'actualité technologique Gizmodo. Il est vrai que la photo de cet instrument imaginé par la designer autrichienne Gerda Hopfgartner laisse perplexe. Et la légende de continuer ainsi : « La question mérite d'être posée, car avec un Stradivarius, l'âge est le son ». La remarque est habile : si l'on admet que la sonorité d'un violon ancien se bonifie avec le temps, on ne peut qu'accepter l'idée que si le son de cet instrument neuf n'est pas idéal, c'est justement parce qu'il est neuf. Mais on peut rétorquer qu'étant donné qu'il s'agit d'un violon semi-acoustique – c'est-à-dire semi-électrique – le problème ne se pose pas de la même manière. Une autre légende évoque à son égard les courbes féminines, les yachts modernes et les corsets tendance. Pour les courbes féminines, Man Ray, dans sa photo intitulée Le Violon d'Ingres (1924), y avait déjà pensé. A la différence que sur le dos de Kiki de Montparnasse, l'idée du violon est indiquée par les ouïes, dont l'instrument de Gerda Hopfgartner est justement dépourvu. Il ne reste plus à Messieurs les photographes que de plancher sur les corsets modernes.
vendredi 13 novembre 2009 à 11h23
Dans une interview accordée au Corriere della Serra, Angela Gheorghiu raconte longuement son divorce avec Robert Alagna. Dont acte. C'est la fin qui est savoureuse : « Deux compositeurs, l'Américain William Maselli et le Roumain Vladimir Cosma, sont en train d'écrire des opéras à mon propos : Bonnie and Clyde et Draculette. Mes surnoms sont devenus des marques de fabrique. Ma première réaction a été : "Comment osent-ils ?" Et puis je me suis dit que si la musique était bonne, je les chanterais volontiers. Je n'ai besoin pour cela que d'un ténor ». Imaginons la réaction de Maria Callas si Gian Carlo Menotti lui avait dédié un ouvrage intitulé La Tigresse se rebiffe. Autres temps, autres mœurs.
Crédit photo : Sasha Gusov
mercredi 11 novembre 2009 à 18h13

« Pendant que nous montions La Tempête, on m'a proposé à trois reprises de mettre en scène La Flûte enchantée. A chaque fois, j ai refusé. » raconte Peter Brook en 1991. Tant qu'à se pencher sur une féérie à double fond, autant donner la priorité à celle de Shakespeare, quand on est le-shakespearien-du-demi-siècle. Dix-neuf ans plus tard, pour ses fêter son départ des Bouffes du Nord (il y est depuis 1974), Brook ne dit plus non à Mozart. Ce sera (mais à quelles dates ?) une Flûte façon Tragédie de Carmen (1981), ou Impressions de Pelléas (1992), une quintessence d'opéra, une version de chambre à l'échelle cosmique. Il y a longtemps qu'à l'opéra, Brook voyage léger, même lorsqu'il monte Don Giovanni à Aix (1998). Il ne s'est jamais remis de l'aventure de Salomé à Londres … en 1949 : spectacle culte (avec Salvador Dali aux pinceaux), mais souvenir contrasté.
Comme avec Carmen, il va avoir une sacrée couche de convention à gratter. Cette fois, l'ennemi n'est plus le faux réalisme, mais le faux fantastique. S'il y arrive, cela nous consolera des Flûtes chargées, des Flûtes dépouillées, des Flûtes enfantines, des Flûtes exotiques, des Flûtes ésotériques, des Flûtes emplumées (on vient encore d'en voir une - deux même - au Châtelet). Mozart l'a bien cherché, en déposant la plus belle musique du monde sur un livret qui préfigure Disneyland autant que le Da Vinci Code. Mais que d'horreurs on aura commis en son nom !

mardi 10 novembre 2009 à 18h44
Sacrificium : voilà un titre aussi dangereux pour un disque que le serait « Relâche pour répétitions » ou « Four noir » pour une pièce de théâtre. C'est pourtant celui du nouvel album de Cecilia Bartoli, après un récital controversé, l'année dernière, consacré à au répertoire de Maria Malibran. Le sacrifice en question, c'est celui que l'on infligeait aux castrats, dans le but de préserver le cristal de leur voix. Comme il faut toujours frapper plus fort pour se faire entendre, on voit sur la pochette un corps d'homme pétrifié façon ruines de Pompéi, surmonté de la tête de notre diva. Goût douteux, mais effet garanti : comme elle ne peut pas s'identifier avec Farinelli comme elle l'avait fait avec la Malibran, la Bartoli donne dans le second degré. Cela ne l'empêche pas de chanter, selon son habitude, au premier degré, avec effets d'essoufflement pour indiquer qu'elle est émue, et vocalises gloussées pour nous rappeler qu'une portée de petites notes ne lui fait pas peur. Elle a – toujours selon son habitude – bien choisi les airs, escamotant habilement le fait que les castrats étaient plus souvent des sopranos que des altos.
Pour ceux qui préfèrent Cecilia à Cecilio, la diva annonce ses débuts dans Norma à Dortmund, fin juin 2010 en version de concert. Audaces Fortuna juvat, comme elle le dirait elle-même.
mardi 10 novembre 2009 à 12h50

Samedi 7 novembre. En direct sur France 2, Natalie Dessay et Philippe Torreton participent au TV show de Laurent Ruquier On n'est pas couchés. Ils ont été interviewés en début d'émission, mais depuis une bonne heure, ils font tapisserie, sporadiquement invités à réagir aux prises de bec entre Benoit Hamon (porte parole du PS) d'abord, Kool Shen (membre de NTM) ensuite, avec les deux Eric (Zemmour et Naulleau), polémistes permanents de l'émission. A une heure, nouveau coup de projeteur sur la chanteuse et le comédien, expédiés en une minute chacun. « Votre actualité : un DVD Donizetti et un CD intitulé Mad Scenes », dit Ruquier à Dessay. « Qui c'est Donizetti ? On ne le connait pas bien, celui-là. » Réponse sèche mais diplomatique de la diva, qui sait qu'en matière de promo, la fin justifie les moyens. Eh oui, même à une heure du matin, Ruquier, qui avait pourtant l'air de connaître son sujet en interviewant Dessay, se croit obligé de faire l'ignorant. Audimat oblige ? Ce serait en revanche faire injure au public que d'insinuer qu'il ne connaît pas par cœur la discographie de Kool Shen et de son compère Joe Starr.

lundi 9 novembre 2009 à 09h01
Le siècle de Molière, la Maison de Molière ? Fini tout cela ! Un nouveau livre vient de paraître (1), reprenant une fois de plus la thèse lancée en 1919 par Pierre Louÿs, et prouvant par A+B que c'est Corneille qui a écrit Tartuffe et Le Misanthrope. Il n'est qu'à regarder l'affiche des Femmes Savantes donné actuellement au Petit Théâtre de Paris, avec le pourtant très traditionnel Jean-Laurent Cochet : le nom de l'auteur est tout petit, coincé entre le titre et celui, plus gros, du metteur en scène.
La musique est relativement épargnée par ce déni de corporalité. On sait que ce n'est pas Albinoni qui a composé l'Adagio d'Albinoni, ni Pachelbel le Canon de Pachelbel, mais personne n'a encore contesté le fait que c'est Beethoven qui a composé la Neuvième de Beethoven, et ni Peter Schaeffer, l'auteur d'Amadeus (la pièce), ni même Pouchkine, qui a officialisé en 1830 la thèse de l'assassinat de Mozart, ne sont allés jusqu'à attribuer La Petite Musique de nuit à Salieri. On a en revanche mis aussi longtemps à admettre que Le Couronnement de Poppée soit un « travail d'école » (comme on le dit pour la peinture) plutôt qu'un chef-d'œuvre entièrement sorti de la plume de Monteverdi, qu'à comprendre que Shakespeare n'a fait « qu'améliorer » des canevas de pièces existant déjà, et qu'il est accessoire d'aller ouvrir sa tombe pour voir s'il a vraiment existé.
On nous en rebat les oreilles : pas de deuil sans la preuve que le disparu est bien mort. Mais se dira-t-on un jour qu'il est plus important de pouvoir écouter Le Couronnement de Poppée en 2009 que d'être sûr que Monteverdi ne s'est pas fait aider pour l'écrire en 1642, et de pouvoir se régaler des Femmes savantes que d'avoir la certitude que Molière en est l'unique papa. Comme disait de l'Affaire Molière le metteur en scène et pédagogue Antoine Vitez (qui a bien existé) : « Tout cela vient du fait qu'on ne pardonne jamais à un saltimbanque d'être un génie ».


(1) Si 2 et 2 sont 4, Molière n'a pas écrit Dom Juan, Tartuffe, etc., par Dominique Labbé. Editions Max Milo, 255 p., 18 euros
lundi 9 novembre 2009 à 09h06
Simple option dans le kit intellectuel français, la musique ? Et Jankélévitch, et Lévi-Strauss ? Des exceptions qui confirment la règle ? Oui, à en juger par le peu de place accordé aux goûts musicaux du second dans le concert de louanges entraîné par sa récente disparition. Le grand homme a pourtant insisté sur la question, lui qui déclarait à la télévision en 1977 : « On a reproché à Tristes tropiques d'être incohérent dans sa construction, mais tout s'éclaire si l'on considère le livre à la façon d'un opéra. Dans mes derniers livres, Mythologiques, j'ai essayé de faire avec des sens et des significations ce que j'étais incapable de faire avec des sons ». Ou encore : « On ne peut pas lire une partition comme un roman, un mythe non plus. De même que toutes les portées se lisent simultanément, les divers états du mythe sont destinés à être superposées. Comme la musique, le mythe est d'un autre ordre que le langage pensé ». Et si l'œuvre de Lévi-Strauss ne s'éclairait vraiment qu'à travers la musique ?
Parmi les notes discordantes, venues pour la plupart de l'étranger, où l'on épargne moins le grand homme, on peut rappeler Lévi-Strauss musicien, essai sur la tentation homologique (Actes-Sud, 2008), du musicologue et sémiologue franco-canadien Jean-Jacques Nattiez, lequel pointe le fait que ce n'est pas à l'aune de la musique ethnique d'Amérique du sud mais à celle de Bach, Wagner et Stravinsky que l'ethnologue a établi ses parallèles.
lundi 9 novembre 2009 à 14h22
Le Concert est-il l'exception qui confirme la règle ? Eh bien non. Le film est un succès, il caracole en tête du box office, la grande presse l'a encensé. Dont acte. Comme l'indiquait la bande annonce, il chevauche à la hussarde la musique et ceux qui la font, au nom d'une truculence et d'une auto-ironie typiques de ceux qui ont connu les joies du post-stalinisme, tout en laissant comprendre que rien de tout cela ne peut attenter aux sublimités de l'Art. Respect. N'empêche qu'une fois encore, rien ne colle dans l'histoire, rien n'est crédible. Avec un autre prétexte que la musique, on ferait attention. Mais la musique et ceux qui la font, personne n'y connait rien, surtout pas le public visé par l'opération. Alors pourquoi se gêner ? Les financiers américains, direz-vous, ont dû bien rire en voyant La Firme avec Tom Cruise, et les gens de théâtre qui ont connu la guerre ont eu du mal à succomber au charme du Dernier Métro de François Truffaut. Un film n'est pas un reportage, et foin de la vraisemblance ! N'empêche… Comme disait Saint-Saëns : « Tous les violonistes jouent faux, mais il y en a qui exagèrent ».
jeudi 5 novembre 2009 à 09h59
Et de cinq! Cinq enregistrements nouveaux du Concerto pour violon de Beethoven, par Vadim Repin, Patricia Kopatchinskaja, Arabella Steinbacher, Janine Jansen et Renaud Capuçon. Les trente-quarante ans perpétuent la tradition, on ne peut pas le leur reprocher. On croyait pourtant que le disque allait mal, que le grand répertoire n'en pouvait plus, et qu'avec Oistrakh, Menuhin et quelques autres, Beethoven avait tout avoué. Pour persuader le client qu'il n'aura qu'un demi-doublon, nos cinq archets new look cultivent le couplage sophistiqué : les Concertos de Korngold, Britten et Berg pour Capuçon, Jansen et Steinbacher (un par personne), tandis que Kopatchinskaja et Repin s'en tiennent à Beethoven, avec les Romances pour la première et la Sonate à Kreutzer pour le second. Mais comme aucun de ces merveilles n'est un best-seller, c'est bien sur le Concerto vedette qu'ont dû miser les éditeurs, où chacun fait valoir ses charmes particuliers. Repin cultive le style, Capuçon le naturel, Jansen la fougue calculée, Steinbacher le classicisme prudent. Personne ne se lâche, personne n'étonne. Il n'y a que Kopatchinskaja pour ruer dans les brancards, mais on n'a l'impression qu'elle ne le fait que pour détourner l'attention de ses dérapages. Pour preuve que le monument les impressionne, ils sont tous plus intéressants dans les compléments. Alors ? Faut-il empêcher les vedettes du moment de se mesurer aux chefs-d'œuvre, sous prétexte que leurs aînés l'ont fait avant eux ? La question sans réponse n'en finira jamais de se poser.

 
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Vadim Repin, Orchestre Philharmonique de Vienne, Riccardo Muti – 1 CD Deutsche Grammophon/Universal

Patricia Kopatchinskaja, Orchestre des Champs-Elysées, Philippe Herreweghe – 1 CD Naïve

Arabella Steinbacher, Orchestre Symphonique de la WDR, Andris Nelsons – 1 CD Orfeo/Harmonia Mundi

Janine Jansen, London Symphony Orchestra, Paavo Järvi – 1 CD Decca/Universal

Renaud Capuçon, Orchestre Philharmonique de Rotterdam, Yannick Nézet-Séguin – 1 CD Virgin/EMI
mardi 3 novembre 2009 à 11h37
Au secours, le revoilà en DVD ! Si vous avez échappé à Clara, le film-en-costumes de Helma Sanders-Brahms sorti au printemps dernier, rappelez-vous que le facteur sonne toujours deux fois, et que tout relâchement serait dommageable. Le sujet incite à l'indulgence : ce n'est pas tous les jours que le cinéma parie sur le trio Schumann-Clara-Brahms
(Johannes, pas Helma) pour remplir les salles. Mais s'il les a plutôt vidées, c'est aussi – et même d'abord – parce qu'un tel nanar mériterait la Palme d'Or des Gérard (ces anti-Césars décernés annuellement par des cinéphiles facétieux). Voir Schumann (Pascal Greggory, tout mouillé), répondre d'un air agacé à Clara (Martina Gedeck, très bien, elle) lui demandant d'où il vient : « Ben, j'étais dans le Rhin », contempler la bonne s'arrêtant de récurer l'évier pour murmurer « Que c'est beau ! » en écoutant Brahms jouer à l'étage au-dessus, sont des expériences qu'un cinéphile ne vit pas tous les jours. La réalisatrice - à qui l'on doit l'ambitieux Allemagne, mère blafarde, sorti il y a juste trente ans – rêvait de faire faire pour l'occasion leurs débuts d'acteurs à Claudio Abbado et Hélène Grimaud. En voilà deux qui l'ont échappé belle !
Clara, de Helma Sanders-Brahms, avec Martina Gedeck, Pascal Greggory, Malik Zidi.
1 DVD Bodega. Sortie le 19 novembre.