Dimanche 16 décembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
lundi 25 février 2013 à 10h17

Floraison d’articles dans la presse internationale à l’annonce de la mort de Wolfgang Sawallisch. Enumération de ses titres de gloire, de ses postes prestigieux, de ses enregistrements de référence. Et puis quoi ? Et puis rien. Rien sur sa personnalité ni sur son art de chef et de pianiste accompagnateur, sinon en creux : il a travaillé avec les plus grands, dans les plus grandes maisons, il a collectionné prix et distinctions, il est donc lui-même un grand. Les éloges décernés dans les discographies sont en creux eux aussi : ses Wagner de Bayreuth (Philips) sont plus véloces, donc plus modernes que ceux des dinosaures des générations précédentes, ses Symphonies de Schumann (EMI) remarquables par leur objectivité, sa Flûte enchantée (idem) admirable pour son équilibre classique. Dans les années 1990, il avait dirigé un cycle Beethoven avec l’Orchestre de Paris : du style, du métier, rien à dire là-dessus. L’aura des Kapellmeister en fin de carrière (Günter Wand, Herbert Blomstedt) lui aura aussi échappé. Wolfgang Sawallisch était le chef mystère. La seule chose dont on était sûr, quand il levait la baguette, c’est qu’il y avait un pilote dans l’avion, et que celui-ci arriverait à bon port, sans turbulences ni trous d’air. C’est aussi tout ce qu’on peut lui reprocher.

François Lafon

mercredi 20 février 2013 à 09h26

« Le public de la musique classique tousse deux fois plus que celui des autres musiques ». C’est Andreas Wagner, professeur à l'Institut de biologie de l'évolution et des études environnementales à l'Université de Zurich, professeur à l’Université de Santa Fe (Texas), auteur de La Robustesse et l'évolutivité dans les systèmes vivants (Princeton University Press, 2005), des Origines des innovations évolutives (Oxford University Press, 2011) et du Rôle du hasard dans l’évolution darwinienne (Philosophy of science, 2012) qui l’a dit à l’antenne de la BBC Radio 4. « Certes, le public classique est plus âgé, mais les chiffres sont là et montrent une vraie différence avec les autres musiques ! », a-t-il ajouté, précisant que les œuvres du XXème siècle, spécialement « les mouvements lents et retenus » font encore plus tousser que celles des autres époques. Substituant l’expérience à la science, on peut rappeler au professeur Wagner que la toux constitue une des réactions les plus communes aux situations dérangeantes (telle la musique du XXème siècle, spécialement pour un public âgé), et que la nervosité aidant, on a davantage envie de tousser quand la musique est douce, qu’il s’agisse de l’Andante amoroso de la Suite Lyrique de Berg ou du mouvement lent d’un Concerto pour piano de Mozart. On peut ajouter que les jeunes toussent peut-être autant pendant la Techno Parade, mais que cela ne s’entend pas.

François Lafon 

mercredi 13 février 2013 à 11h14

Harmonia Mundi dégraisse : fermeture de 15 de ses 30 boutiques en France,  licenciement de 38 employés sur 171, dont 28 travaillaient dans lesdites boutiques. Extrait du communiqué : « La chute du marché du disque (-71% en 11 ans), les changements de comportements des consommateurs (téléchargement, achat en ligne) ne nous permettent plus de préserver notre équilibre financier avec notre organisation actuelle ». En décembre 2010, on annonçait la disparition de 8 boutiques sur 45. Entre temps, chute de 9% du chiffre d’affaire (39,7 millions €). Deux ans plus tôt, en 2008, Bernard Coutaz, fondateur de la marque en 1958, affichait un chiffre d’affaires de 60 millions € et une équipe de 330 personnes. En 1995, quand il avait ouvert sa première boutique à Arles, Coutaz s’appuyait sur une constatation et une conviction : la crise de la distribution (c’était l’époque où les disquaires indépendants achevaient de se faire dévorer par la FNAC, Virgin et autres Leclerc) et l’attachement du public à l’objet-disque : « Nous ne sommes pas des extraterrestres avec des grandes oreilles, nous avons des yeux et des mains qui ont envie de voir, de toucher et de posséder. ». Aujourd’hui, Virgin est en dépôt de bilan, la FNAC bat de l’aile et les amateurs de classique eux-mêmes se font à l’idée que leur musique préférée n’est pas forcément liée au CD. L’implantation même des magasins, au centre difficilement accessible des villes, est devenue un handicap. « Où est passée l’harmonie dans ce monde ? », se demande un internaute. Dans les disques, peut-être, et pas seulement les disques Harmonia Mundi.

François Lafon

mercredi 6 février 2013 à 09h43

Chez Folio Biographies, un Verdi « du bicentenaire » par Albert Bensoussan, déjà auteur d’un Garcia Lorca dans la même collection. Un travail consensuel pour un compositeur qui occupe le terrain lyrique au même titre que son contemporain Wagner, mais sans - tant s’en faut - frôler autant de précipices. S’inspirant de l’historique Verdi de Jacques Bourgeois (Julliard – 1978) et le mentionnant souvent, Bensoussan est plus subjectif que son modèle, passant sur les ouvrages qui ne l’intéressent pas (quelques lignes sur Un Giorno di regno, pas un chef-d’œuvre mais seul essai dans le genre bouffe avant l’ultime Falstaff) et n’hésitant pas à se présenter lui-même comme un nostalgique de l’époque où, dans son Alger natal comme à l’Opéra de Paris, on allait écouter Renée Doria et René Bianco chanter Rigoletto sans chercher midi à quatorze heures, en français et le cœur sur la main. Un temps où la psychanalyse n’allait pas dénicher de sujets qui dérangent et où la musicologie ne venait pas compliquer les choses. « Verdi a fait couler plus de larmes – et de larmes de bonheur – que tout l’opéra de tous les pays et de tous les temps », affirme l’auteur en guise de conclusion. Non moins gênantes sont les erreurs et approximations qui émaillent le récit. De toute façon, si vous n’aimez pas ça, allez écouter du Wagner.

François Lafon

Verdi, d’Albert Bensoussan. Folio « biographies », 336 p., 8,60 €

mardi 5 février 2013 à 10h20

Au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, exposition Antoine Watteau, la Leçon de musique. Fêtes galantes ou scènes intimes, un tiers des toiles de Watteau met en scène des instruments et des instrumentistes. Chez son mécène Pierre Crozat, le peintre a entendu beaucoup de musique, vu beaucoup de musiciens. Aux quinze toiles, aux trente dessins « musicaux » de Watteau s’ajoutent des partitions, des instruments de l’époque, une cinquantaine d’estampes destinées à promouvoir ses œuvres et signées Boucher ou Cochin. William Christie, commissaire général de l’exposition, a programmé un cycle de concerts, et Harmonia Mundi produit un luxueux double livre-disque en forme de galerie sonore suivie d’un concert chez Pierre Crozat, où musique italienne et musique française (extraits tirés du catalogue maison) illustrent l’art très particulier de Watteau. Car de même qu’il y a des tableaux qui émettent des vibrations et d’autres qui sont inertes, la peinture de Watteau n’évoque pas d’univers sonore évident. Qui sont ces gens ? Des nobles ? Des paysans ? Des nobles jouant les paysans ? Des acteurs jouant les nobles et les paysans ? Des musiciens ? Des figurants ? Les vrais musiciens jouent-ils en coulisse ? Jouent-ils de la musique noble ou paysanne ? Les fêtes galantes sont-elles des scènes de théâtre, les jardins de rêve des toiles peintes ? Watteau lui-même n’était apparemment pas musicien. En ce temps où l’imitation de la nature semblait plus vraie que la nature elle-même, la musique était-elle ce que l’on croit aujourd’hui ? Ce génie de l’incertitude est peut-être la clé pour mieux écouter Rameau et Couperin, Rebel et Corelli. A expérimenter.

 François Lafon

Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, du 8 février au 12 mai. www.bozar.be - La Musique de Watteau, 2 CD Harmonia Mundi

Photo : Watteau - La Partie carrée © DR