Vendredi 22 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
lundi 29 août 2011 à 10h14

« La radio du taxi diffusait une émission de musique classique en stéréo. C'était la Sinfonietta de Janacek. Etait-ce un morceau approprié quand on est coincé dans des embouteillages ? Ce serait trop dire. D'ailleurs, le chauffeur lui-même ne semblait pas y prêter une oreille attentive. » Ainsi commence 1Q84 (en référence à 1984 de George Orwell, « Q » et « 9 » se prononçant de la même façon en japonais), le roman de Haruki Murakami en trois tomes, dont les deux premiers viennent de sortir en France. Résultat au Japon : 12 000 CD de la Sinfonietta vendus en un mois, rush sur les téléchargements de sonneries de téléphone portable, passages en boucle dans les restaurants à la mode, etc. En 2005, à la sortie du roman Kafka sur le rivage, Schubert, Beethoven, Radiohead et Kafka avaient déjà, dans une moindre mesure, bénéficié de l’aubaine. Car l’effet Murakami ne s’applique pas qu’à la musique : 1984 d’Orwell bien sûr, mais aussi L’Ile de Sakhaline de Tchékhov, qui a son importance dans le roman, se retrouvent parmi les best-sellers. « La musique est très présente quand j'écris. J'ai autour de moi 10.000 vinyles environ. La majeure partie sont des disques de jazz et, pour le reste, de la musique classique. Les CD ne m'intéressent pas vraiment. Les enceintes sont d'immenses modèles JBL très anciens (cela fait trente-cinq ans que je n'utilise qu'elles). Le matin, je me lève à 4 heures, puis je m'installe à mon ordinateur tout en écoutant de la musique à faible volume. Sur les murs se trouvent des peintures à l'huile représentant Clifford Brown et Lester Young, ainsi qu'un vieux poster de Glenn Gould », explique Murakami à Didier Jacob dans son blog Rebuts de presse. « J'ai écrit les livres 1 et 2 en ayant en tête les cycles 1 et 2 du Clavier bien tempéré de Bach. J'ai construit chacun des douze chapitres en mode mineur et majeur. ». L’histoire ne dit pas si Le Clavier bien tempéré est devenu un tube au Japon. Elle ne présume pas non plus du succès en France de ce roman fleuve dont les ventes ont dépassé celles d’Harry Potter dans son pays d’origine. Les fans occidentaux de Murakami savent bien que le rôle de la musique n’a rien d’anecdotique dans ses oeuvres. La Sinfonietta elle-même… Mais chut ! Ecoutez-la d’abord, et si ça vous chante, lisez le livre.

François Lafon

1Q84, de Hariti Murakami. Traduit du japonais par Hélène Morita. Belfond, 2 vol., 23 € chacun.
Janacek : Sinfonietta. Orchestre Philharmonique Tchèque, Karel Ancerl (dir.) – 1 CD Supraphon

lundi 22 août 2011 à 10h30

Débat d’experts autour du Porgy and Bess de Gershwin, monté à Cambridge (Massachusetts) par l’American Repertory Theatre, et repris à Broadway l’hiver prochain. En tête de la fronde : Stephen Sondheim, compositeur et librettiste, conscience et mémoire de la comédie musicale. Depuis les années 1980, l’ouvrage de Gershwin figure au répertoire des grandes maisons d’opéra, le MET en tête. Des éditions musicologiques ont vu le jour, bien éloignées de la version entertainment créée en 1935 à Broadway, avec un succès d’ailleurs modeste. Première pomme de discorde : le titre, qui devient « Le Porgy and Bess de Gershwin ». « Au cas où on l’aurait confondu avec celui de Rogers et Hart », ironise le critique Patrick Healy, du New York Times. Plus grave, le livret est remanié : ajouts de dialogues, de péripéties et même d’un happy end qui modifie la signification de l’œuvre. On sait désormais pourquoi Porgy est infirme, et comment Bess est devenue une fille perdue. Exeunt les archétypes qui font le grand opéra, remplacés par des humains comme vous et moi. Réponse de Diane Paulus, metteur en scène du spectacle : « On peut pas demander à un public actuel de s’intéresser pendant trois heures à une intrigue pleine de lacunes et à des personnages incompréhensibles ». Et de fustiger les puristes gershwiniens, qu’elle assimile à une secte. Cela va faire drôle aussi d’entendre l’orchestre réduit à un petit ensemble de dix-huit musiciens, quand on est habitué aux enregistrements symphoniques de Lorin Maazel ou Simon Rattle. Stephen Sondheim y sera sensible, lui qui a dû attendre que ses propres ouvrages (A Little Night Music, Sweeny Todd) soient donnés à Paris, au Châtelet, pour les entendre « grandeur nature », avec le Philharmonique de Radio France dans la fosse.

François Lafon

samedi 20 août 2011 à 10h17

Communiqué, fin juillet, du festival de Verbier 2011 : « Gidon Kremer annule sa participation pour raisons de santé ». Réponse de l’intéressé, postée par le journaliste Norman Lebrecht sur son blog Slipped Disc : « Je vais très bien, et j'espère que cela va durer. Désolé si mon attitude est perçue comme un défi. Il ya beaucoup d’artistes qui respectent docilement la règle du jeu dans l’espoir que cela va les conduire à la réussite (…) Ils deviennent trop facilement victimes des politiques de promotion et de réussite. Il semble que le marché de la musique et certaines «règles» visant une promotion rapide négligent la notion de croissance créatrice. Beaucoup de merveilleux et talentueux jeunes artistes deviennent les victimes d'un succès bien orchestré, qui les empêche de se découvrir eux-mêmes (…) »
Au-delà de la manifestation « all stars » qu’est le festival de Verbier, c’est l’institution musicale tout entière, maisons de disques en tête, qu’attaque l’illustre violoniste. Toujours postée par Slipped disc, la réponse du pianiste et écrivain Valery Afanassiev, annonçant par la même occasion la parution de son livre Notes de pianiste, en juin 2012 chez José Corti. « Je me demande quel but Gidon s'est fixé en écrivant cette lettre. Cela relève-t-il d’une identique aspiration à la gloire? Sur le Forum Classica, où les internautes russes échangent points de vue et insultes, on peut lire : « Gidon réalise qu'il sombre lentement dans l'oubli. Il a à coeur de nous rafraîchir la mémoire ». L'auteur de cette pique n'a pas tout à fait tort. » Et d’ajouter : « Il aide beaucoup de jeunes pianistes, des jeunes filles (…) Consciemment ou inconsciemment, il oublie leur absence quasi totale de dons musicaux ». Question d’équilibre, pour lui aussi : laissez mûrir les artistes, mais n’attendez pas qu’ils (elles) ne soient plus présentables sur une pochette de disque.

François Lafon

lundi 15 août 2011 à 11h48

Retransmission de Lohengrin à Bayreuth hier soir sur Arte. Premier direct télévisé de l’histoire du festival. Le spectacle mis en scène par le vétéran Hans Neuenfels a fait ses preuves l’année dernière. On a glosé sur ce roi à la couronne de carton, régnant, dans un univers blanc (asile psychiatrique, abri antiatomique ?), sur un peuple de rats. Un monde ultra germanique, entre Hoffmann et science fiction. Musicalement, une réussite aussi, avec le formidable Andris Nelsons (32 ans) au pupitre et une distribution parmi les plus équilibrées de l’histoire récente du festival. Bonne réalisation aussi : caméras plongeant à pic sur le plateau, habillage des rats pendant le prélude du 2ème acte, montage du décor en accéléré pendant celui du 3ème, interviews « à contenu » pendant les entractes. Peu après l’entrée de Lohengrin au premier acte : écran noir, grand silence. Au bout de deux minutes, auto-promo du programme culturel d’Arte, suivi d’un morceau de récital du ténor Jonas Kaufmann : La Flûte enchantée, Fidelio. Retour à Bayreuth au bout d’un quart d’heure : un orage avait coupé la ligne. L’année dernière, c’était Kaufmann qui chantait Lohengrin : voix sombre, nuances infinies, jeu subtilement décalé. Cette année, c’est Klaus Florian Vogt, la découverte du moment : voix claire, sincérité communicative, victoire à l’arraché. L’antithèse de la star Kaufmann, partie conquérir d’autres lauriers. Le temps est bien révolu où, à Bayreuth, les stars étaient en troupe.

François Lafon

mercredi 10 août 2011 à 08h25

Denise Scharley, c’est la vieille Prieure dans le premier enregistrement – toujours « de référence » - de Dialogues des Carmélites de Francis Poulenc. Sans cela, on aurait oublié jusqu’à son nom. Elle a tout chanté, pourtant, entre sa sortie du Conservatoire en 1942 et sa retraite en 1983, et pas mal enregistré : Rameau, Gounod, Debussy, Verdi, Wagner, Saint-Saëns, Weber, Moussorgski, Prokofiev, Stravinsky, Honegger, Milhaud. Et pas avec n’importe qui : ses compatriotes Régine Crespin ou Ernest Blanc, bien sûr, mais aussi Jon Vickers ou Mario Del Monaco, sous la direction d’André Cluytens ou Hans Knappertsbusch. D’un soir à l’autre, elle passait de Carmen à Mary, la duègne du Vaisseau fantôme. Elle était contralto (du mi grave au si bémol aigu) dans la troupe de l’Opéra de Paris, et ne jouait les vedettes que dans des circonstances exceptionnelles, comme ce Medium filmé pour la télévision en 1968 par Gian Carlo Menotti lui-même. Lors de ses adieux à la scène, dans Ondine, un opéra de Daniel-Lesur d’après Jean Giraudoux, elle faisait figure de survivante d’un autre âge. Aujourd’hui, elle ferait probablement une carrière à la Marie-Nicole Lemieux : voix grave et forte personnalité. Elle vient de mourir à quatre-vingt-quatorze ans. Cherchez ses disques (Dialogues de Carmélites, bien sûr, mais aussi Carmen, Werther, L’Enfant et les sortilèges, Rigoletto) et sur Internet les quelques images qui restent d’elle, y compris l’oubliable film de Sacha Guitry De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain : toute une époque, et pas que du démodé.

François Lafon

Lecture d’été : Le Vase de sable de Seichô Matsumoto, le « Simenon japonais ». C’est une histoire policière dans le Japon encore traditionnel et déjà branché des années 1960. Dans Tokyo Express, le roman le plus célèbre de Matsumoto, la clé de l’énigme réside dans les horaires des trains. Cette fois, c’est de musique qu’il s’agit, plus particulièrement de musique concrète. Parmi les suspects : un jeune compositeur à la mode et un non moins jeune critique aux dents longues. « L’idée d’une variation systématique d’une œuvre, due à divers paramètres importants qui font toute la musique, est indépendante de l’inspiration et de la théorie des compositeurs. Ce nouveau moyen d’avant-garde est en train de substituer l’absence d’idée du compositeur au problème accessoire de la disparition des raisons qui font que l’on a besoin des interprètes. Ce danger, au moins, existe. », écrit celui-ci à propos d’un concert de celui-là, dans un style abscond que l’on imagine ironique de la part de Matsumoto. De son côté l’inspecteur chargé de l’enquête se renseigne sur la musique concrète : « Inventée en 1948 par un ingénieur français du nom de Pierre Schaeffer, elle provoqua un grand choc dans le monde musical. Le mot « concret » ne signifie pas « description » ou « contenu concret », car chaque bruit est choisi et utilisé comme un « objet sonore », lit-il dans un dictionnaire, tout en avouant ne pas y comprendre grand-chose, ce qui d’après l’auteur « était normal, puisqu’il ne connaissait rien à la musique ». Sans vouloir déflorer le dénouement, il est question par la suite d’une loi sur les ondes électromagnétiques (« quiconque veut ouvrir une station radioélectrique doit en demander l’autorisation préalable au ministères des Postes et Télécommunications ») et de leurs effets possibles sur le corps humain. En 1974, le cinéaste Yoshitaro Nomura, ancien assistant d’Akira Kurosawa, a tiré un film du roman de Matsumoto. Le jeune compositeur n’y fait plus carrière dans la musique concrète, mais dans la musique classique. Paradoxe : vingt-cinq ans après son invention, la musique concrète n’était plus à la mode, mais, utilisée comme bande sonore d’un film, elle aurait encore risqué d’écorcher les oreilles d’un public « qui ne connait rien à la musique ». Il aurait fallu aussi que l’illustrateur sonore du film trouve un équivalent à la manière particulière dont cette musique est utilisée dans l’intrigue. Le récent succès de la semaine Pierre Henry, au festival Paris, quartiers d’été, a montré que ces « objets sonores » étaient entrés dans les mœurs. Le Vase de sable n’en reste pas moins un excellent polar.

François Lafon

Le Vase de sable, de Seichô Matsumoto, traduit du japonais par Rose-Marie Fayolle. Picquier poche, 198 p., 7,50 €.

mercredi 3 août 2011 à 08h53

Ca y est : l’Orchestre de Chambre d’Israël a joué Siegfried-Idyll à Bayreuth ! Les négociations ont été longues, et le projet n’a pas fait l’unanimité. « La venue de l’orchestre aurait dû se faire de façon plus discrète. A partir du moment où il y a ne serait-ce qu’une personne qui se sent blessée par le fait que du Wagner est joué par des juifs en Allemagne, il aurait mieux valu ne pas faire autant de bruit autour » a déclaré Felix Gothart, responsable de la communauté juive de Bayreuth (500 membres). Comme prévu, le concert n’a pas été donné au Festspielhaus, mais dans la moins emblématique Stadthalle. Il était dédié à Liszt, beau-père de Wagner mais personnalité plus présentable, et les musiciens n’ont répété Siegfried-Idyll qu’une fois arrivés en terre allemande. De son côté Katharina Wagner, co-directrice du festival et instigatrice de l’opération, a réitéré sa promesse d’ouvrir les archives familiales relatives à la période nazie. Dans le quotidien Der Sipegel, Nike Wagner, candidate malheureuse à la direction du festival, analyse longuement l’attitude de son père Wieland, qui, enfant, a sauté sur les genoux d’Hitler mais a grandement contribué par ses mises en scène à dénazifier le répertoire wagnérien. « Bayreuth est un phénomène social, conclut-elle, mais je suis étonnée qu’Angela Merkel s’associe si étroitement avec une entreprise aussi risquée politiquement. Il y a d'autres festivals, moins médiatisés, à soutenir ». Un peu plus de dynamite, avec votre Kaffee-Kuchen ?

François Lafon

lundi 1 août 2011 à 09h39

Alex Steinweiss vient de mourir à quatre-vingt-quatorze ans. En 1939, chez Columbia Records où il venait d’être nommé directeur artistique, il a inventé la pochette illustrée. En 1948, il a lancé les premières jaquettes en carton. En 1970, il s’est arrêté pour se consacrer à la peinture et à la céramique. : «Un jour que j’attendais à la réception d’une compagnie de disques, moi dans mon costume, à côté de tous ces types à cheveux longs et vestes à franges, je me suis dit que j’étais bon pour la retraite.» Ses pochettes de disques, très marquées par la technique du collage, étaient à la fois naïves et extraordinairement inventives : gratte-ciel en pointillé pour le Concerto en fa de Gershwin, armure à fenêtres pour Une Vie de héros de Richard Strauss (avec photomaton du compositeur et flèches indiquant le cœur du héros), arc-en-ciel ailé pour L’Oiseau de feu de Stravinsky, poste de TSF coiffé d’un canotier pour Bing Crosby, piano-fusée pour le Concerto « L’Empereur » de Beethoven. Son style a fait école : le piano-fusée, par exemple, a inspiré la pochette de l’album de Pinfk Floyd The Dark side of the Moon en 1973. Fait remarquable : ce sont les œuvres qu’il mettait en valeur, plus que les interprètes, fussent-ils aussi vendeurs que Bruno Walter, Rudolf Serkin, Jennie Tourel ou Oscar Levant. On se demande comment il aurait contourné les actuels diktats du marketing et intégré à ses créations les galeries de photos-promo censées aguicher le client.

François Lafon

A lire : S. Heller et K. Reagan, Alex Steinweiss, inventeur de la pochette de disque moderne, Edition Taschen, 49, 90 €.