Mardi 18 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mardi 29 novembre 2011 à 17h38

" Délire visuel, mauvais goût galopant, racolage actif " : le cinéaste Ken Russell, qui vient de mourir à quatre-vingt quatre ans, n’avait pas bonne presse. A peine sauve-t-on de son abondante et éclectique production Women in love, tiré du roman de D.H. Lawrence, Les Diables (ceux de Loudun, d’après Aldous Huxley) et, dans une moindre mesure, Music Lovers (ou les tortures intimes de Tchaikovski), pour mieux fustiger Mahler, Lisztomania (avec Roger Daltrey, le chanteur des Who, en Liszt, et Ringo Starr, le batteur des Beatles, en Pape) ou Valentino, avec Rudolf Noureev en séducteur gominé. Du cinéma psychédélique, très années 70, relevant d’une tradition britannique où le nonsense était le bienvenu et l’outrance bourgeoisement exploitée. La nuit de noces de Tchaikovski (Richard Chamberlain) et d’Antonia Milioukova (Glenda Jackson) dans un wagon-lit transformé en piège mortel ou les flash-back cauchemardesques de Mahler (Robert Powell) en auront pourtant raconté bien davantage sur les chemins de la création musicale que nombre d’images et de récits plus conformes à la bienséance historique. En 1982, l’Opéra de Lyon avait invité Ken Russell à monter Les Soldats, l’opéra monstre de Bernd Alois Zimmermann d’après la pièce de Jakob Lenz. Sur scène : soutien-gorge géant dégorgeant des girls en tenue légère et ballet dérisoire des militaires en quête de bonnes fortunes. Scandale énorme et grimaces de dégoût. « On peut voir l’œuvre autrement, mais au moins sa dimension iconoclaste est respectée », déclarait à l’époque l’assistant du maestro, un jeune Canadien plein d'avenir nommé Robert Carsen.

François Lafon

dimanche 27 novembre 2011 à 12h18

Des concerts d’une heure (places à 10 €), un public familial qui attend gentiment (et longtemps) que la salle ouvre avant de se précipiter aux meilleures places, des piles de disques vendues à chaud : la Folle Journée de Nantes ? Non, mais presque : la Folle Nuit à Paris, salle Gaveau, soit onze concerts en un week-end, avec les artistes des disques Mirare, le label créé par René Martin (Monsieur Folle Journée) et son fils François-René. Samedi à 19h, le jeune pianiste Adam Laloum, signataire chez Mirare d’un joli CD Brahms joue Mozart avec l’Ensemble orchestral de Paris dirigé par Joseph Swensen. Public à la fois ravi et énervé par le galop dans les escaliers qui mènent à la salle. Réplique piquée au vol : « Curieuse formule pour du classique. Aussi kitsch qu’un concert de Mylène Farmer à Bercy» (???). Laloum attaque en douceur avec la 4ème Sonate, petit bijou de jeunesse commençant par un bel Adagio. Sonorité pleine, toucher sensible, articulation impeccable. Puis vient le 24ème Concerto, un des plus riches mais pas des plus chantants. Le pianiste se bat avec un orchestre brouillon, on ne retrouve que par moments les qualités de la Sonate. Peu importe : gros succès. On n’est pas venu là pour jouer au critique.

François Lafon


www.sallegaveau.com

jeudi 24 novembre 2011 à 18h05

Pour illustrer l’exposition « Au royaume d’Alexandre le Grand », le Louvre révèle un double scoop musical : un triple extrait (deux arias et un récitatif) de la Médée du poète et compositeur athénien Carcinos le Jeune (vers 360 av. J.-C.), découvert en 2002 dans une boite de fer au fond des réserves du musée, ainsi qu’une longue partition « magique, envoûtante jusqu’à inspirer le frémissement » selon le dossier de presse, issue elle aussi du département des antiquités égyptiennes. C’est Anne Bélis, chercheur au CNRS, qui a été chargée de décrypter ces merveilles, qu’elle interprète avec son ensemble Elyma. Il y a une bonne vingtaine d’années qu’Elyma tente de restituer ces sons d’il y a deux-mille-quatre-cents ans, en s’appuyant principalement sur la fragmentaire mais précieuse Introduction à la musique d’Alypius d’Alexandrie (vers -360 elle aussi, c'est-à-dire, approximativement, du temps de Philippe de Macédoine, père d’Alexandre). Le résultat, avec prononciation restituée du grec ancien et reconstitution d’instruments d’époque, est incantatoire et passablement troublant. Il contribue en tout cas à préciser la vague idée que nous nous faisons de ces mystérieuses cérémonies musico-dramatico-religieuses, desquelles est pourtant issu tout le théâtre occidental. 

François Lafon

« Les musiques qu’aimait Alexandre le Grand », Musée du Louvre, 8 décembre de 20h30 à 22h. Exposition « Au royaume d’Alexandre le Grand. La Macédoine antique », jusqu’au 16 janvier 2012.

jeudi 24 novembre 2011 à 10h57

« Décès, à quatre-vingt-dix ans, de la grande cantatrice Sena Jurinac, » lit-on dans la presse. Quarante-six rôles et plus de mille deux cents représentations rien qu’à l’Opéra de Vienne, une carrière d’un demi-siècle,  et puis un certain oubli. C’était avant le marketing : à l’époque déjà, on disait Jurinac dans l’ombre des locomotives discographiques Elisabeth Schwarzkopf et Irmgard Seefried. Souvenirs de mélomane : ses deux récitals tardifs (années 80) au Théâtre de l’Athénée, à Paris, et ses derniers rôles à Vienne, parmi lesquels une Sacristine déchaînée dans Jenufa de Janacek. Des disques connus (Chérubin dans Les Noces de Figaro avec Karajan, l’Idomeneo légendaire du festival de Glyndebourne) et moins connus (Manon de Massenet live à Hambourg et en allemand, avec le grand ténor Anton Dermota). Deux films de studio tout de même, trouvables en DVD, où son jeu n’a pas plus vieilli que son chant : Le Chevalier à la rose de Strauss, avec Karajan, et un extraordinaire Wozzeck de Berg, dirigé par Bruno Maderna, où elle fait penser à Anna Magnani. Deux disques live encore, si vous avez eu le coup de foudre, et dans un répertoire où on ne l’attend pas mais qu’elle a beaucoup fréquenté : Don Carlo de Verdi et Madame Butterfly de Puccini à Vienne dans les années 1960.

François Lafon

vendredi 18 novembre 2011 à 00h23

Flûte et percussions au milieu de la foule, puis les cuivres côté voies, les cordes côté guichets : comme venu de nulle part, un orchestre entier apparaît sous la verrière du hall Transilien de la gare du Nord. Au programme : L’Arlésienne de Bizet. Quatre minutes de musique, et l’orchestre disparaît. Les caméras filment, les photographes photographient. C’est le flashmob annonçant la quatrième édition de l’opération Orchestres en fête, du 18 au 27 novembre. Le procédé est à la mode : le flashmob « Mélodie du bonheur », avec danseurs envahissant la gare d’Anvers, en 2009, a fait un tabac sur Internet. Celui-ci, en pleine heure d’affluence (17h45 et 18h15), est plus discret : le hall Transilien n’est pas l’endroit le plus fréquenté de la gare, et peu de voyageurs s’attardent. L’effet est fort, quand même. Un orchestre dans une gare - surtout celle-là, qui n’est pas le lieu le plus glamour de la capitale – c’est un peu une cuillérée de caviar sur un Big Mac. « Ils sont bien jeunes », remarque une dame. « Et en jeans, comme n’importe qui », ajoute sa collègue. Ils font partie des trente-et-un orchestres français impliqués dans l’aventure, justement destinée à faire entrer ce divertissement de riches dans la vraie vie. Au fond du hall, une pub géante : « Devenez vous-mêmes.com. Engagez-vous dans l’Armée de terre ». Après le rêve, la dure réalité.

François Lafon


www.orchestresenfete.com

samedi 12 novembre 2011 à 13h11

Toute la presse en parle : Pink Floyd, les Beatles, Coldplay, Katy Perry et Beyoncé, locomotives EMI d’hier et d’aujourd’hui, se retrouvent chez Universal, qui vient de manger tout cru le département « musique enregistrée » de son concurrent. Personne, en revanche, ne mentionne Maria Callas, Elisabeth Schwarzkopf, Samson François ou Natalie Dessay, lesquels se retrouvent dans la même situation, mais dans le domaine plus que jamais marginal de la « grande musique ». On ne cite pas non plus Herbert von Karajan ou Dietrich Fischer- Dieskau, qui n’ont pas attendu la fusion pour manger aux deux râteliers, ni, a fortiori, Roberto Alagna et Rolando Villazon, lancés par EMI (et sa filiale française Virgin), et passés chez Universal une fois la gloire venue. Le temps est loin de la lutte à mort entre Callas (EMI) et Tebaldi (Decca), et plus loin encore celui où le Beethoven à la française d’Yves Nat (EMI) et celui, plus germanique que nature, de Wilhelm Backhaus (Decca) coexistaient sans se rencontrer. « En tant qu’Anglais, j’ai grandi avec les disques EMI » affirme Lucian Grainge, PDG d’Universal Music, qui ajoute : « Universal s’engage à préserver le patrimoine culturel et la diversité artistique d’EMI ». En temps de crise, pour le disque comme ailleurs, ce genre de propos n’engage pas à grand-chose.

François Lafon

lundi 7 novembre 2011 à 09h36

Selon qu’on aime ou non Massenet, on le qualifie d’héritier de la grande tradition française, ou de faiseur d’opéras à l’usage des boutiquiers 3ème République. Comme dans les deux cas on a tort et raison à la fois, Jaques Bonnaure évite de tomber dans le piège commun aux biographes : l’hagiographie. C’est en cela que son petit livre, chez Actes Sud, est exemplaire. « Saint-Saëns, qui a vécu quatre-vingt-six ans, est né avec La Juive et mort avec Wozzeck. Massenet, qui n’a vécu que soixante-dix ans, est tout de même né avec Nabucco et mort avec Pierrot Lunaire, en pleine explosion du cubisme », constate-t-il. Il en conclut que c’est parce qu’il n’a jamais sauté le pas, qu’il est resté un artiste bourgeois, que l’auteur de Manon et de Werther s’est fait honnir et encenser avec une telle constance. Comme il l’avait fait dans son Saint-Saëns (même éditeur), Bonnaure adopte un ton mi-figue mi-raisin pour raconter la vie de ce bourreau de travail, couvert d’honneurs et professeur admiré (Chausson, Koechlin, Enesco, Hahn, Magnard sont ses élèves), capable de traiter tous les sujets à condition qu’ils appuient une seule et simple idée : l’amour excuse bien des égarements. Cette mesure, qui lui évite d’évaluer Esclarmonde à l’aune de La Walkyrie et Chérubin à celle des Noces de Figaro, donne envie d’écouter Massenet sans s’agacer ni ricaner a priori, ou tout en moins d’en faire l’effort.

François Lafon

Jacques Bonnaure : Massenet. Ates Sud/Classica, 192 p., 18 €