Lundi 24 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Parcours de l’année au Musée National d’Art moderne (Beaubourg) : « L’œil écoute » (titre emprunté à Paul Claudel), en lien avec « Le Regard musicien » (thème , en juin, du festival ManiFeste de l’Ircam, lequel fête ses quarante printemps). Des Ballets russes (Braque et Stravinsky, Satie et ses peintres) aux Artistes musicalistes d’Henry Valensi, et jusqu’à l’« affirmation de la notation dans le champ des arts plastiques », les collections du 5ème étage du Centre Pompidou ont en effet beaucoup à proposer. Une thématique nettement typée, mais rien d’une exposition classique : c’est en déambulant au milieu des chefs-d’œuvre (40 salles) qu’on repère - ou non, ou en se perdant dans les couloirs de traverse - les ilots marqués « L’œil écoute » au sol. Pas facile non plus de passer de la théorie à la pratique, et de savourer avec l’œil et l’oreille les porosités entre les arts et autres « expérimentations verbo-voco-visuelles » évoquées. Pour cette Soirée sonore en partenariat avec Arte Radio, capteur d’atmosphère (Andrea Perugini) et « fontaine électroacoustique », visite théâtralisée avec deux comédiens jouant les badauds-guides tentent de rétablir l’équilibre. On peut aussi remplacer l’animation par l’écoute intérieure, rêver sur « Guitare et compotier » de Braque (1919) tout en s’aidant des toiles de Kandinsky, Survage ou Kupka pour faire le grand saut menant de la figuration à l’abstraction, où musique et peinture ne se nourrissent plus « que » de couleurs, de rythmes et de modulations. De juin à septembre, le cinéma et l’Espace nouveaux médias du musée s'emploient à nous éclairer sur la synesthésie, la performance, l’interprétation et même le vidéoclip.
François Lafon

« L’œil écoute », Centre Georges Pompidou, Paris, mai 2017 – avril 2018 (Photo : Dali-Hallucination partielle Six images de Lénine sur un piano (1931) © Salvador Dali, Fundacio Gala-Salvador Dali / Adagp, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Jacques Faujour/ Dist. RMN-GP)

dimanche 7 mai 2017 à 10h14
Tout savoir sur l’opéra russe ? C’est possible grâce au nouveau livre d André Lischke, sans doute le plus complet sur ce sujet en quelque langue que ce soit. Sont examinés dans l’ordre chronologique plus de cent trente opéras, du Meunier de Sokolovski (1779) à Cœur de chien de Raskatov (2010), d’une cinquantaine de compositeurs dotés chacun d’une notice biographique détaillée. Cela en une dizaine de chapitres allant de « L’éclosion de l’opéra russe » à la période « post-URSS » en passant par « Au plus haut » (Tchaikovski, Moussorgski et autres  Rimski) ou par « Un cas à part » (Taneïev). Prokofiev apparaît dans « Des voies diverses », avec Rachmaninov ou Stravinski, et aussi dans « L’opéra en URSS - La prégnance de l’Idéologie », avec Chostakovitch Kabalevski ou Khrennikov. Pour Boris Godounov, pas moins de quarante et une pages : circonstances de composition et de création des diverses versions, réception, éditions et travaux de restitution, les versions 1869 et 1872, les Boris de Rimski-Korsakov, Ippolitov-Ivanov et Chostakovitch, les faits historiques (1598-1605), le livret et Pouchkine, réutilisation de fragments du Salammbô inachevé, structures musicales et utilisation du folklore, liste des personnages, synopsis (1869 et 1872), types vocaux, commentaire musical (vingt-cinq pages), discographie et vidéographie. C’est dire la diversité des angles d’attaque pour cet opéra et d’autres de même stature. Une précieuse introduction (trente-deux pages) dresse le panorama des questions soulevées : les périodes de  l’opéra russe, sa bibliographie, les études musicologiques le concernant, ses sujets (historiques ou non, russes ou non), ses lignes de force (de l’allégeance au pouvoir à la subversion), ses livrets et librettistes, ses sources littéraires (omniprésence de Pouchkine), ses types vocaux, sa discographie depuis les chanteurs nés en 1850-1870, rôle du Bolchoï d’autres théâtres, l’Occident et l’opéra russe. Ces sujets réapparaissent dans la bibliographie finale. Une mine inépuisable.
Marc Vignal
 
André Lischke : Guide de l’opéra russe. Fayard « Les indispensables de la musique », 2017, 776 p. 38€

vendredi 5 mai 2017 à 23h44
Lancement à l’Opéra-Comique, de la onzième édition de Tous à l’opéra, pendant lyrique, en ce week-end électoral, de l’opération Tous aux urnes dont la culture sous toutes ses formes aura été la grande absente. Vingt-et-un théâtres sur les trente-trois membres de la Réunion des Opéras de France (ROF) y participent cette année, de l’Opéra de Paris à celui de Limoges, du Centre Lyrique de Clermont-Auvergne au Capitole de Toulouse, quelques grandes scènes (cette fois : Dijon, Nantes, l’Opéra du Rhin…) se distinguant par leur absence. Visites guidées, répétitions publiques, concerts et récitals, opérations jeunes, ateliers participatifs : un week-end prosélyte (80 000 spectateurs chaque année), pour tenter une fois de plus de persuader parents et enfants que l’opéra ne s’adresse pas qu’au troisième âge, qu’il n’est pas forcément ennuyeux, qu’il peut même être contemporain sans écorcher les oreilles. Marraine idéale de l’opération et meneuse de revue de cette soirée d’ouverture : Marie-Nicole Lemieux – voix sombre mais tempérament solaire, look chanteuse mais moderne -, en binôme avec Julie Depardieu - comédienne dans la vie et cantatrice dans ses rêves. Fil rouge : la relation amoureuse, depuis le temps béni de la séduction jusqu’à la fin, heureuse ou non, thème décliné sur tous les tons dans un pourcentage élevé d’ouvrages lyriques. Cinq chanteurs dans un cadre à taille humaine pour Dvorak et Bizet, Rossini et Gluck, Saint-Saëns et Mozart, mais surtout pour un feu d’artifice vocal orchestré par la maîtresse de cérémonie : Stéphanie d’Oustrac, formidable Carmen (rendez-vous au festival d’Aix), Philippe Talbot et ses aigus en voix mixte (on pense à Alain Vanzo), Florian Sempey désormais rossinien d’honneur, Chantal Sauton dans la tradition française (celle de Jacqueline Brumaire), et bien sûr Lemieux superstar, enchaînant Dalila, Orphée et l’Italienne (à Alger). Salle comble (soirée gratuite), public atypique, beaucoup de très jeunes, tous reprenant en chœur l’Heure exquise de La Veuve Joyeuse ou la Barcarolle des Contes d’Hoffmann. Et ce ton Lemieux, si bien adapté à la circonstance, qui convertirait à l’opéra les plus sceptiques. 
François Lafon
 
Tous à l’opéra, 6 et 7 mai - www.tous-a-lopera.fr (Photo © DR)

Rossini aimait les petits pois, il le raconte dans l’une des petites pièces de ses Péchés de vieillesse. Le mois de mai, justement, est celui des petits pois comme le dit sur son blog Alexandre Grimod de La Reynière, le père fondateur de l’art gustatif. Son blog ?? Oui, assurément : deux siècles ou presque après sa mort, il reprend, en effet, du poil de la bête grâce à Régis Confavreux, inlassable fouilleur d’archives, qui a reconstitué la vie de ce demi-aristo déjanté. Expert en scandales et provocations, paillard et combinard, ami de Cambacérès et de Restif de la Bretonne, organisateur de frasques gastronomiques, commerçant à ses heures, écrivain, parfois, Grimod de la Reynière acquiert une nouvelle et immense réputation en 1803 à la publication de l’Almanach des Gourmands, ou calendrier nutritif servant de guide dans les moyens de faire excellente chère, le premier guide gastronomique. Mais son esprit critique finit par lasser, l’Almanach cesse de paraître en 1812, et, après avoir vécu mille aventures abracadabrantes qu’Alexandre Dumas, lui-même, n’aurait pas imaginées, il termine son existence en ermite et meurt le 25 décembre 1837.
Gérard Pangon

Le blog de La Reynière : http://lareyniere.blogspot.fr/ (Photo : La Reynière © DR)