Samedi 14 décembre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
samedi 23 novembre 2019 à 00h32
Rentrée, à la salle Cortot, du Centre de Musique de Chambre de Paris animé (dans tous les sens du terme) par Jérôme Pernoo : Le Carnaval des animaux (préhistoriques), mélange du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns (1886) et de Jurassic Trip de Guillaume Connesson (1998), démarque spielbergienne du chef-d’œuvre pour le même instrument(err)arium. Comme d’habitude (voir ici), les (très jeunes) instrumentistes jouent par cœur, mais en plus courent, virevoltent, miment et bondissent, groupés ou opposés, en solo ou en tutti, sur fond de projections savoureusement décalées (ah, ce T.Rex se dandinant en mesure !) et dans des lumières étudiées. Avec un tel sujet, ils ont du grain à moudre, Saint-Saëns déboulonnant les statues des grands ancêtres dans sa « fantaisie zoologique » de Mardi gras destinée (de son vivant) à l’usage privé, et Connesson en faisant de même avec ses confrères (Thierry Escaich, Jean-Louis Florentz, Pascal Zavaro, il est vrai moins reconnaissables à l’oreille que les Rameau, Berlioz et Offenbach de son aîné), tous deux multipliant suggestions et imitations, lesquelles se répondent et s’entrechoquent avec un parfait à-propos. Une heure de bonheur potache et érudit, ponctué par les commentaires cultes de Francis Blanche (Saint-Saëns) et ceux non moins second degré d’Ivan A. Alexandre (Connesson), artistement distillés en voix off par Elsa Rooke. Et toujours coup de chapeau à ces jeunes virtuoses qui prennent tous les risques, parmi lesquels on a scrupule à isoler tel ou tel, même si le « Cygne » royal du violoncelliste Léo Guiguen symbolise la qualité de l’ensemble. Sept représentations encore jusqu’au 7 décembre, précédées - en happy hour - de courts concerts de chambre par les Quatuors à cordes Hanson et Mona. Pas de raison de s’en priver. 
François Lafon 

Salle Cortot (Ecole Normale de Musique), Paris, jusqu’au 7 décembre

Du 18 novembre au 16 décembre sur la chaîne You Tube de la Philharmonie de Paris : Chef.fe, un portrait en cinq épisodes (huit minutes chacun) de la jeune Lilloise (28 ans) Lucie Leguay, remarquée en novembre de l’année dernière lors du Tremplin des jeunes cheffes à la Philharmonie, et promue cette saison maestra assistante de l’Ensemble Intercontemporain, de l’Orchestre National d’Île-de-France, de l’Orchestre National de Lille et de l’Orchestre de Picardie (!). Cheffe plutôt que chef : la discrimination positive suscitera-t-elle assez de vocations pour qu’émerge la Toscanini.e ou la Karajan.e de demain ? La série est par ailleurs filmée en format téléphone portable, « un parti pris esthétique fort, selon la réalisatrice Camille Ducellier, qui invite le spectateur à changer d’axe et de regard sur la musique classique ». Premier épisode : Lucie en duo symphonique/pop avec Vax Tailor dans la nef du Grand Palais. Changer d’écoute, aussi ? Deuxième épisode avec l’Orchestre des jeunes du festival de Verbier : Ouverture festive de Chostakovitch, réponse à la question récurrente « A quoi ça sert un chef ? ». « Il doit avoir le tempo absolu. Sur la page : bois puis cuivres en haut, percussions au milieu, cordes en bas. Je suis la seule à avoir toutes les lignes. Ma responsabilité : équilibrer tout cela ». Troisième épisode : musique de chambre avec l’Octet de George Benjamin. « Les musiciens entrent – ou non – dans l’œuvre par rapport à mon attitude. Je suis entre deux mondes, dans le moment tout en anticipant la suite ». Passage non explicité (il n’y a pas que la musique dans la vie ?) : Lucie Legay avec son compagnon photographe, revêtant un scaphandre blanc sur une montagne. Quatrième épisode : avec son professeur de direction Jean-Sébastien Béreau (« Mon maître Yoda à moi »). Réponse, cette fois, à la question « Diriger, ça s’apprend ? »  (à laquelle le grand chef Carlo Maria Giulini  répondait : « non »).  Etonnant moment de direction muette, maître et élève commentant une musique qu’on n’entend pas. Béreau : « Selon mon professeur Louis Fourestier, la plus grande qualité d’un chef, c’est de ne pas empêcher l’orchestre de jouer ». Cinquième et dernier épisode filmé à la Cité de la musique le 17 novembre à l’occasion du concert avec Les Siècles des lauréates Tremplin. « Mon problème : arriver à me lâcher ». Conseil de Béreau : « Profitez de ce que vous entendez ». Tout est dit. Belle carrière à Lucie Legay. 
François Lafon 

https://www.youtube.com/user/philharmoniedeparis
Mise en ligne chaque lundi à 18h, du 18 novembre au 16 décembre (Photo © DR)

Au Musée de la musique (Philharmonie de Paris), à droite en entrant : Studio Pierre Henry « aux sources de l’électro », reconstitution du Studio Son/Ré, centre névralgique de la « Maison de sons » qu’habitait le compositeur rue de Toul (Paris 12ème) vendue à un promoteur et promise à la destruction à sa disparition en 2017. Un beau symbole, une extension du domaine de la musique à travers le plus prospectif et éclectique des musiciens, et paradoxalement (?) une ouverture vers l’avenir. « Un lieu troublant de vérité » selon Isabelle Warnier, veuve de Pierre Henry et directrice artistique du Studio, sensation partagée par ceux (10 000 au fil des années) qui ont arpenté la Maison de sons lors de ces soirées uniques en leur genre, où la vieille bâtisse devenait un immense instrument de musique(s). Première réaction : l’envie de s’installer à la console hypersophistiquée, poste de pilotage du maestro. Envie aussi (et là, c’est permis, partie interactive du lieu) d’élaborer sa propre partition sur ces appareils à la fois d’un autre âge et à jamais futuristes sur lesquels a fleuri un jardin musical aux multiples essences, dont l’arbre généalogique surplombe la pièce, de Schönberg à Brian Eno et même… Jean-Michel Jarre, et dont Pierre Henry a été le passeur et le réinventeur. Chemin pédagogique de ce lieu où les très jeunes (des classes entières) entrent tout naturellement comme dans un atelier numérique (et se précipitent, signe des temps, sur les claviers et la batterie), trois œuvres emblématiques : les Variations pour une porte et un soupir (1962 - chorégraphie Maurice Béjart), le légendaire "Psyché Rock" de la Messe pour le temps présent (1967 – Béjart encore) et Beethoven Remix (1998), version élargie de la Xème Symphonie de Beethoven, morceau de patrimoine devenu « corps sonore ouvert à l’invention électro-acoustique ». « Pierre-Henry aurait mis le son plus fort »,  remarque sa fidèle collaboratrice Bernadette Mangin. « Ce synthétiseur ? Celui de Frank Zappa, et regardez comment on faisait une boucle sonore il y a quarante ans »  renchérit Thierry Maniguet, conservateur du Musée, lieu de patrimoine devenant un terrain de création... en boucle. Une idée culottée, alla Pierre Henry.  
François Lafon 
 
Studio Pierre Henry, Musée de la Musique, Cité de la Musique, Paris, ouvert du mercredi au dimanche (Photo © Gil Lefauconnier)
Week-end Pierre Henry du 20 au 24 novembre, avec entre autres Carnet de Venise (création) et Messe pour le temps présent, la Xème de Beethoven version symphonique (création) et une rencontre  animée par Franck Mallet, auteur de Le son, la nuit, entretiens (voir ici)

Après L’Hiver avec Schubert, Olivier Bellamy passe L’Automne avec Brahms chez Buchet-Chastel. « Brahms et moi » plutôt que « Tout sur Brahms », mais pas tout à fait non plus. En presque trois cents pages, le journaliste-animateur-écrivain reste fidèle à son ADN musical, qui est l’admiration, mais une admiration érudite, qui n’est donc pas dupe de son sujet. C’est à un tir tous azimuts que nous assistons : quarante-cinq courts chapitres, autant d’entrées (on n’ose dire variations) ouvertement subjectives, voire personnelles, pour composer un portrait alla Arcimboldo du compositeur. Pas la peine de connaître son Brahms « dans l’ordre » pour s’y retrouver : le motif dans le tapis se dessine clairement, où l’on voit le drame bourgeois (Schumann le maître, sa femme Clara l’aimée, Brahms le disciple) déboucher sur un Destin avec un grand « D » : composer - génie aidant -  une musique originale en ce qu’elle innove en regardant vers l’arrière, vent debout contre l’obsession de nouveauté qui balaye l’époque et dont Wagner est le héraut (transposez vous-même l’affaire au XXème, voire au XXIème siècle). Tout cela avec la facilité d’écriture, l’humour sous la feinte (?) naïveté auxquels l’auteur nous a habitués, et qui nous valent quelques raccourcis musico-psychologiques qui n’engagent que leur auteur mais aussi nombre de fines intuitions, ainsi que quelques embardées jetant sur le sujet un éclairage indirect, tel le portrait de « Monsieur Ire » alias Patrick Szersnowicz, l’autocrate brahmsien du magazine Le Monde de la Musique. 
François Lafon 

L’Automne avec Brahms, par Olivier Bellamy – Buchet-Chastel, 288 p. 16 €

 

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