Mercredi 14 novembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
samedi 30 avril 2016 à 18h30

Chez Warner Classics : « Simon Rattle & his soloists, the CBSO years », réédition à l’usage des discophiles (pochettes d’époque) d’une quinzaine enregistrements pour EMI (1982-1999) du jeune Rattle dirigeant l’Orchestre Symphonique de Birmingham. Du recyclage travaillé, avec explications des rapports particuliers que le chef entretenait avec chacun des solistes en question. Autre cohérence, en creux celle-là et bien sûr passée sous silence par l’éditeur : aucun ou presque des ces albums n’a laissé de trace dans les discographies. On se souvient de Kyung-Wha Chung dans le 2ème Concerto pour violon de Bartok, mais plus tôt dans sa carrière, avec Georg Solti, ou de Nigel Kennedy lorsque, déguisé en punk, il « popifiait » Les Quatre Saisons de Vivaldi. Et si Lars Vogt, Thomas Zehetmaier, Truls Mork, les sœurs Labèque ou Leif Ove Andsnes ont depuis poursuivi de belles carrières, on a oublié Cécile Ousset, pianiste tarbaise plus connue de l’autre côté du Channel que dans son pays natal, ou Peter Donohoe, stakhanoviste du clavier ne faisant qu’une bouchée du redoutable 2ème de Bartok. Deux raisons donc de se rafraîchir la mémoire : retrouver Rattle au temps où son style, son répertoire, sa façon très personnelle de mettre l’accent sur des œuvres pas assez ou trop connues lui promettaient des lendemains qui chantent (ils chantent encore), et (re)découvrir des pépites discographiques, telles l’échevelé 2ème Concerto de Saint-Saëns par Ousset (son cheval de bataille), les Concertos pour violon de Szymanowski avec Zehetmaier, Mork dans la Cello Symphony de Britten, ou le composite triplé Rodrigo-Takemitsu-Arnold tenté et réussi par le grand guitariste Julian Bream.

François Lafon

Un coffret de 15 CD Warner Classics 08256480401

mercredi 20 avril 2016 à 17h15

80 CD, 11 DVD, un livre, une compilation, un double CD enfants : pour le centenaire Yehudi Menuhin (1916-1999), Warner tente de renouveler le miracle Callas, dont l’intégrale remasterisée a durablement aidé le label à affronter la crise du disque. Remastering soigné aussi pour cette somme, courant du début de l’enregistrement électrique (1929 – Menuhin avait treize ans) au tout-digital (1999, date de sa mort), passant du studio au live, du blockbuster à l’inédit, et en vidéo du Concert Magic tourné en 1947 dans l’ancien studio de Charlie Chaplin à Hollywood aux ultimes conversations-fleuves à Mykonos avec Bruno Monsaingeon - l’élève et le disciple, violoniste et cinéaste, dont Menuhin aura été le grand homme avant même Sviatoslav Richter et Glenn Gould, et artisan de cette réédition. Une somme moins grand public que l’intégrale Callas, tout de même, question de répertoire et d’instrument, le violon de Menuhin étant souvent plus expressif mais pas toujours plus melliflue que celui de ses confrères, les problèmes techniques et les écarts de justesse s’aggravant en outre à mesure que les moyens d’enregistrement devenaient plus précis et plus impitoyables. Reste qu’écouter Menuhin au long cours est un voyage dans le siècle, que les six coffrets (disponibles séparément) sont agencés pour contenter le passionné (les raretés et inédits) comme le néophyte (gravures historiques), l’un et l’autre se retrouvant autour des enregistrements de l’artiste avec sa sœur Hephzibah - excellente pianiste restée dans l’ombre de son illustre frère – et bien-sûr des films où la seule présence de Menuhin explique en partie le phénomène. Car l’essentiel est de l’ordre de l’indicible, de l’exclamation d’Albert Einstein en 1929 (« Je sais maintenant qu’il y a un Dieu au ciel ») à la péroraison de Monsaingeon : « La lumière est à la fois onde et particule. La particule a peut-être partiellement fait défaut à Yehudi dans l’ultime phase de sa carrière. L’onde est demeurée ». On ne saurait mieux résumer l’art du violoniste (et chef, meilleur qu’on l’a dit) ni mesurer la vanité de toute critique concernant les traces d’angélisme dont l’artiste savait non sans finesse émailler ses propos et légitimer ses choix artistiques et humains.
 

François Lafon
 

The Menuhin Century : une boite de 6 coffrets disponibles séparément + un livre « Passion Menuhin » de Bruno Monsaingeon – Yehudi Menuhin, le violon du siècle, 2 CD – Yehudi Menuhin pour les enfants, 2 CD

samedi 16 avril 2016 à 01h10

Dans l’étonnante salle IIIème République façon Versailles du Théâtre du Garde-chasse des Lilas, récital du jeune pianiste Simon Ghraichy. Public de connaisseurs, assez nombreux, pour ce Libano-Mexico-Français, élève de Michel Béroff et Daria Hovora au Conservatoire de Paris, invité ailleurs beaucoup plus qu’ici et qui fera ses grands débuts parisiens en avril 2017 au Théâtre des Champs-Elysées dans un programme « Liszt et les Amériques ». Très grand, tignasse noire, veste rouge vif, un air de Paganini pianiste et un répertoire à l’avenant : Liszt (Sonnet de Pétrarque n°104 des Années de Pèlerinage), Beethoven (Sonate « au clair de lune », Allegretto de la 7ème Symphonie transcrit par … Liszt), Villa-Lobos, Schumann (Kreisleriana). Un tempérament électrique et éclectique, davantage chez lui dans l’invention permanente de Liszt que dans le développement beethovénien, et qui trouve son point d’équilibre dans des Kreisleriana sans garde-fous, plus hoffmannesques encore (c’est le sujet) que dans l’enregistrement - avec une non moins inhabituelle Sonate de Liszt - paru la saison dernière chez Challenge.

François Lafon

Théâtre du Garde-chasse, Les Lilas, 15 avril Photo © DR

Première saison de la Pop : Tristan et Iseut, ni toi sans moi, ni moi sans toi. Explication : à fond de cale relookée chic (noir, rouge) de la Péniche Opéra rebaptisée (seules restent les initiales) mais toujours flottant sur le bassin de la Villette, Geoffroy Jourdain (nouveau maître des lieux avec Olivier Michel), Morgan Jourdain (musique) et Nicolas Vial (metteur en scène) manient le mythe et en assument les dérives. Re-explication : ce Tristan joué, chanté, rafistolé par quatre comédiens-chanteurs-rafistoleurs virtuoses commence à la manière de Poulenc et Michel Legrand, se poursuit à la fortune du pot (verres frottés, bouteilles soufflées, tuyaux de plastique) et se termine dans une apothéose wagnérienne elle-même clôturant une réjouissante rencontre-débat sur le thème « Qu’est-ce que ce mythe nous dit, à nous, aujourd’hui ? ». Peu de moyens mais pas mal d’idées, un art du pince sans rire évitant les délires téléphonés, jeu assez fin avec les niveaux de lecture - même si les parents rient plus fort que les enfants. « La Pop, c’est un laboratoire où des artistes d’horizons variés s’emparent de l’objet sonore et musical pour raconter une histoire », résume Geoffroy Jourdain, d’abord connu comme animateur de l’ensemble vocal Les Cris de Paris. « Un lieu où les spectacles naîtront avant d’aller se faire voir ailleurs », ajoute-t-il en prélude au spectacle. Sur le papier : une volonté (risquée) de se démarquer du style bon enfant de la Péniche Opéra. A en juger par ce Tristan assez désopilant, une continuation finement décalée de la tradition maison.

François Lafon

La Pop, Quai de la Loire, Paris. www.lapop.fr Photo © DR