Vendredi 22 juin 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mercredi 31 août 2016 à 08h47

La Saxe à l’époque de Bach n’est pas un royaume. Elle ne le deviendra qu’en 1806, par la grâce de Napoléon. Son souverain est de 1697 à 1733 l’électeur Friedrich August Ier, en même temps roi de Pologne sous le nom d’Auguste II le Fort. Il a, pour obtenir cette dignité royale, abjuré le luthéranisme pour le catholicisme, mais - exception notable - sans obliger ses sujets saxons à en faire autant. La Saxe luthérienne a donc une cour catholique. Dans sa capitale, Dresde, fleurit l’opéra italien, alors qu’à Leipzig, où Bach est cantor, la musique est luthérienne. Lorsque meurt en 1727 Christiane Eberhardine, duchesse de Saxe et reine de Pologne, qui contrairement à son mari est restée luthérienne, Bach compose une Trauerode (Ode funèbre), exécutée à Leipzig par les étudiants lors d’un service commémoratif. Françoise Lasserre et l’Ensemble Akadêmia l’ont programmée à La Chaise Dieu, suivie par le Magnificat, en ce lieu œuvre « de résistance », si l’on peut dire. Avec Jan Dismas Zelenka, natif de Bohême et musicien de cour à Dresde, on ne quitte pas les sommets. Il étudia à Vienne, et ses quelque vingt messes réussissent une synthèse rare de ferveur, d’éclat et de dynamisme, comme plus tard celles de Haydn. Vaclav Luks et le Collegium & Collegium Vocale 1704 avaient mis Zelenka à l‘honneur au festival 2013. Ils ont récidivé cette année avec la Missa Divi Xaverii, composée en 1729 à la gloire de saint François Xavier, patron de Maria Josepha, épouse du futur Friedrich August II (et August III de Pologne), alors enceinte : ouvrage splendide, pour quatre solistes vocaux (souvent traités de façon très « moderne »), chœur et un important effectif instrumental, trompettes et timbales intervenant aux endroits les plus inattendus. Grand succès, comme en début de concert pour un concerto de Heinichen et la messe brève en sol mineur de Bach.

Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, La Chaise Dieu, 25 et 26 août Photo © DR

L’ère des Médicis à Florence s’étend sur exactement trois siècles, de 1434 à 1737, avec pour le chef de famille le titre de duc à partir de 1532 et un peu plus tard celui de grand-duc de Toscane. Chez les Médicis comme dans les autres cours de la Renaissance, les mariages étaient l’occasion de fêtes somptueuses, de spectacles monumentaux alliant avec faste le théâtre, la musique et la danse. Tel fut le cas en 1589 lors du mariage de Ferdinand Ier de Médicis, grand-duc de Toscane, avec Christine de Lorraine, sa cousine lointaine, petite-fille de Catherine de Médicis, reine de France. La Pellegrina, pièce en cinq actes du poète et juriste Girolamo Bargagli, fut augmentée de six intermèdes - dont un représentant l’Harmonie des sphères sous la voûte céleste et un autre les Enfers - avec comme thème unificateur le pouvoir de la musique antique. C’est ce spectacle qu’à La Chaise Dieu ont « reconstitué » Raphaël Pichon, son Ensemble Pygmalion et d’excellents solistes vocaux, ces derniers donnant corps à des figures mythiques telles qu’Apollon, Orphée, Vénus ou Daphné, sans oublier des Bergers. Il s’agissait de célébrer et de chanter les amours d’Apollon et de Daphné, ou les larmes d’Orphée après la perte d’Euridice et avant sa propre apothéose. Les compositeurs ayant nom Giulio Caccini, Alessandro Striggio, Emilio de Cavalieri ou encore Jacopo Peri, pour ne citer que les plus connus, on se trouvait à La Chaise Dieu transporté soudain dans une représentation d’opéra, avec le degré d’émotion et de puissance dramatique que cela implique. Il n’était pas encore question d’opéra à Florence en 1589, mais peu importe, les réflexions sur les rapports littérature-musique allaient bon train, et cette forme d’art pointait à l’horizon. Il fallait séduire, mais aussi impressionner : pari tenu par Raphaël Pichon et ses musiciens pour ce grand concert « A la cour des Médicis », avec pour conclure un Ballet des Amants festif en diable, clos par le « chœur » de Cavalieri « O che nuovo miracolo », aux paroles appropriées.

Marc Vignal

Abbatiale Saint-Robert, La Chaise Dieu, 25 août Photo © DR

dimanche 28 août 2016 à 19h43

Qui dit « Chanson parisienne de la Renaissance » dit en priorité Clément Janequin et Claudin de Sermizy. Du premier, on ignore tout de la jeunesse et de la formation. Ecclésiastique, il fut rarement inspiré par le culte divin, du moins si l’on en juge par ce qui nous est parvenu, et mourut en 1558 sans avoir connu l’aisance matérielle. Sur les premières années du second, on n’est guère mieux renseigné, mais il occupa d’importants postes officiels, en particulier (jusqu’à sa mort en 1562) à la chapelle royale, et écrivit autant de musique sacrée que profane. Le festival de La Chaise Dieu - l’année 2016 est celle de son cinquantième anniversaire - les a programmés l’un et l’autre, en un beau concert intitulé « Florilège Renaissance » : extraits de deux messes parodiques (réutilisant le matériau de chansons antérieures) de Janequin, dont celle intitulée La Bataille, et motets de Pâques et de Noël de Sermisy. Avec comme interprète l’Ensemble Clément Janequin « de » Dominique Visse, fait de quatre solistes vocaux - de la voix de haute-contre à celle de basse - et d’un orgue. Effectifs réduits, mais ferveur intense, plénitude sonore également, en harmonie avec le lieu, une église de dimensions modestes entourée d’un cloître magnifique. Entrée en matière idéale pour un festivalier.
(A suivre).

Marc Vignal

Abbaye Saint André, Lavaudieu, 24 août Photo © DR 

jeudi 25 août 2016 à 12h54

Romancier, poète, critique, jongleur de mots, collectionneur hétéroclite, Michel Butor, mort le 24 août 2016, se passionnait pour tout ce qui permet de raconter l’art et la vie. En 2006, il se confiait au Monde de la Musique.

« Enfant de chœur, je m’efforçais de donner à ma clochette une sonorité la plus délicatement respectueuse. Dans le scoutisme, j’ai déchiffré le grégorien, m’émerveillant non seulement de la splendeur de certains offices, Noël ou la Semaine Sainte, mais du fait que la partition se déroulait sur une année entière avec variations à chaque reprise dépendant de la mobilité de certaines fêtes et du déplacement des semaines par rapport aux dates des mois. Tout le bruit de la vie profane était rythmé, canalisé par la colonnade liturgique. Naturellement, voyageant dans d’autres cultures, je me suis intéressé à leurs calendriers, leurs façons de le colorer et de marquer les alternances. A chaque gong asiatique, à chaque syllabe du muezzin, à chaque tambour de pueblo, mon enfance remonte avec ses émois et ses doutes, m’adjurant de lui découvrir une liturgie novatrice, libérée des anciennes chaînes, résonnant dans le monde entier avec toutes ses différences. »

Texte paru en 2006 dans le hors série Musiques sacrées, Le Monde de la Musique (Photo © DR)

lundi 8 août 2016 à 16h16

Biographe de La Malibran (Pygmalion, 2005) et de Pauline Viardot (Grasset, 2009), Patrick Barbier se passionne aussi pour l’époque baroque. Ce Voyage dans la Rome baroque vient en conclusion d’une trilogie des grandes capitales musicales d’Italie, après La Venise de Vivaldi et Naples en fête. Du coup, on s’étonne que la Florence des Médicis soit écartée, en particulier celle qui vit naître les débuts de l’opéra, sous l’impulsion des Bardi, Rinuccini et Peri, sans oublier bien sûr Caccini et Cavalieri : l’auteur la reléguant probablement à l’apogée de la Renaissance… Chroniques des Romains eux-mêmes, mais aussi récits de voyage, correspondances et souvenirs viennent étayer le sujet éminemment musical de cette Rome baroque.

Du fastueux carnaval romain déployé durant la semaine qui précède mardi gras, illustré par Berlioz dans son opéra Benvenuto Cellini, et pour lequel Goldoni écrivit qu’« on n’a point idée du brillant et de la magnificence de ces huit jours » et Goethe, qu’il s’agissait avant tout d’ « une fête que le peuple s’offre à lui-même », jusqu’aux célébrations musicales qui accompagnent la capitale pontificale sur près de deux siècles (du XVIIème au XVIIIème), Rome apparaît sans conteste comme la capitale la plus festive de toutes. Enfin, la venue en 1655 de Christine de Suède, qui demeura dans la Ville éternelle jusqu’à sa mort, en 1669, et la puissance protectrice de plusieurs cardinaux mécènes (les Barberini, Rospigliosi et autres Pamphilj), favorisent la création chez de nombreux musiciens, dont Domenico Scarlatti, Corelli et Vitalli. Sans oublier Stefano Landi qui, guidé par les drames florentins, signe le style de l’opéra romain, à l’image de ce beau Sant’ Alessio, créé chez Taddeo Barberini, en 1632, et redécouvert grâce au tandem Benjamin Lazar / William Christie, en 2008.

Si l’auteur s’attarde peu sur le séjour romain du jeune Haendel, et encore moins sur des personnalités qu’on aimerait mieux connaître comme Pasquini, Melani, Carissimi, Mazzocchi, Vincenzo et Stradella – mais pour lesquels l’information fait défaut ? –, il revient à juste titre sur l’apparition des castrats (son premier ouvrage, en 1989) liés à l’Église, comme sur les maîtres de la musique religieuse. Il décrit en détail l’organisation des plaisirs et évoque avec autant de verve l’activité des théâtres privés (3000 places pour celui des Barberini !) ou publics, comme le premier, le Tordinona, bâti par Carlo Fontana, et disparu depuis – sans oublier de resituer dans la Rome d’aujourd’hui la géographie architecturale encore très présente du passé.

Franck Mallet

Patrick Barbier, Voyage dans la Rome baroque. Grasset, 288 p. 19€ 

Mer Egée, Cyclades : des noms qui évoquent la Mythologie et les vacances, voire la seule mythologie des vacances. On connaît moins Syros, au cœur de l’archipel, et sa petite capitale, Ermoupolis : un port - jadis le premier du pays, aujourd’hui paradis des yachtmen -, ses deux collines avec chacune leur évêque, grec et catholique, et le Théâtre Apollon, le plus ancien opéra de Grèce (1864) dit encore « La Piccola Scala », délicieuse réduction de l’autre, et fruit de la volonté d’armateurs venus de Chios. Aujourd’hui, la petite Scala vit ses grandes heures en juillet, pour le Festival « international » de l’Egée, dédié à la plus classique des musiques. Fondé voici douze ans par Peter Tiboris, son inamovible directeur, musicien texan de parents grecs, le festival bénéficie de soutiens généreux publics et privés. Au programme, une production lyrique, au milieu de quelques concerts symphoniques. On y vient comme on est, on y croise le pope, le maire et même l’évêque (catholique), invité d’honneur d’un concert de musique sacrée (Campra, Berlioz, Franck, Fauré, Poulenc) par le Chœur d’enfants d’Île-de-France, conduit avec talent par Francis Bardot, juste avant la deuxième représentation de I Pagliacci, dont il assure la partie chorale. Piero Giulacci (Canio), vieux routier des scènes italiennes, sert Leoncavallo avec fougue et sincérité. Il est très applaudi. Alors qu’importe la simplicité du décor ou une prima donna un peu trop prima donna, qu’on croise après la représentation au bras du directeur du festival, … son mari. Si près et si loin de Myconos, en tout cas l’île la plus culturelle de l’Egée.

Gilles Miller

www.festivaloftheaegean.com Photo © DR