Mercredi 24 octobre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mercredi 25 juin 2014 à 17h42

Vu à la télé : Esa-Pekka Salonen composant son Concerto pour violon sur iPad. Inspiration devant sa glace en train de se raser, maturation chez lui en Finlande au bord d’un lac gelé, à Londres à la gare de St Pancras ou sur la terrasse de la Tate Modern, finalisation avec le Philharmonia Orchestra et la violoniste Leila Josefowicz. Un nouveau docu-pub faisant suite, entre autres, à l’application The Orchestra, où Salonen et « son » Philharmonia accréditent la double idée que la technologie peut donner un coup de jeune à la sacro-sainte musique classique et que la tablette iPad ne fait pas forcément de vous un consommateur passif. « A cool, elegant piece of work » selon Alex Ross, critique influent du magazine américain The New Yorker et auteur de l’excellent livre The Rest is noise (voir ici). Curieuse impression quand même de voir le très sérieux Salonen, moins médiatisé ici que dans les pays anglo-saxons, jouer les VRP de la compagnie à la pomme, laquelle il est vrai a fait fortune en mettant, avec l’iPod, la musique dans toutes les poches. De là à conclure qu’une simple application peut vous conduire à la tête du Philharmonia …

François Lafon

Capture d'écran de la pub iPAd

L’avenir du disque passera par la dématérialisation, dit-on. Fini le CD, maintenant que nous sommes constamment connectés, commence l’ère du téléchargement et du streaming. Le Philharmonique de Berlin, qui dispose depuis quelques années de sa propre plateforme de concerts sur Internet (le Digital Concert Hall) avait déjà fait un premier pas vers la disparition progressive des supports physiques. Mais l’orchestre le plus enregistré au monde ne semble pas vouloir devenir un avatar comme un autre dans les nuages numériques. En créant son propre label discographique, l’orchestre de Simon Rattle suit la trace du London Symphony ou du Concertgebouw d’Amsterdam qui mettent déjà sur galette leurs concerts enregistrés sur le vif. Le pari berlinois est pourtant plus audacieux : à orchestre de luxe, objet de luxe. Pour ouvrir le catalogue, une intégrale des symphonies de Schumann (voir ici ce qu'en pense François Lafon) sur deux CD, plus un Blu-ray qui donne la possibilité de regarder les concerts à la Philharmonie de Berlin ou de simplement les écouter avec une qualité assez phénoménale. Ce n’est pas tout, puisqu’on peut aussi télécharger les concerts (en plusieurs formats et qualités également), et se faire plaisir avec un pass valable pendant 48 heures sur le Digital Concert Hall. Le plus déroutant est sans doute l’écrin qui contient ces galettes : ne songez pas à ranger dans votre discothèque ce coffret au format italien, orné avec une vase créé expressément pour cette édition dans une manufacture berlinoise dont on cherche le rapport avec les symphonies de Schumann. Pour l’avoir chez vous, il faudra passer par la boutique en ligne de l’orchestre et payer 49,90 €, sans compter les frais d’envoi postal. Orchestre de luxe… 

Gérard Pangon

dimanche 15 juin 2014 à 00h40

Dans le double cadre du cycle Visions du monde (Cité de la Musique ) et du festival Manifeste (Ircam) consacré cette année à la transgression, Marcus Creed dirige Registre des lumières pour chœur, ensemble et électronique de Raphaël Cendo. Un triptyque convoquant Ovide et Héraclite pour raconter l’histoire du monde, rien moins : fond diffus cosmologique pour  "Le Temps des Origines", Eden imaginaire pour "Le Temps des premiers hommes", pouvoirs et contre-pouvoirs pour "Le Temps des civilisations". Elève de Brian Ferneyhough, Fausto Romitelli et Philippe Manoury, le compositeur manie le triple outil orchestral, choral et technologique avec une incroyable virtuosité, relayée par les non moins virtuoses MusikFabrik et SWR Vokalensemble Stuttgart. Constantes des trois volets : éviter la musique imitative, atteindre une certaine transcendance, embrasser le monde dans un grand geste sacré. Tout cela dans un combat forcément sans vainqueur entre le réel (entendu comme un foisonnement ininterrompu) et l’idéal, dont le chœur est le véhicule. Pour préparer l’oreille : Lux Aeterna, pour chœur à seize voix de György Ligeti et Por qué ?/Warum ? de Hans Zender pour chœur mixte à cappella. Souvenir du Ligeti accompagnant le voyage « au-delà des étoiles » dans 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Neuf minutes pour accomplir, en tout ascétisme, la traversée des apparences dont, depuis toujours, rêvent les musiciens.

François Lafon

Cité de la musique, Paris, 14 juin. Manifeste 2014, jusqu’au 10 juillet. www.ircam.fr Photo © DR

dimanche 8 juin 2014 à 18h34

Mercredi 4 juin, annulation de La Traviata (mise en scène Jean-Paul Scarpitta) à l’Opéra-Comédie de Montpellier. Soutenus par le maire Philippe Saurel (DVG) et par la nouvelle directrice de l’Opéra-Orchestre-National (OONM) Valérie Chevalier, les intermittents sont hués par le public. Samedi 7, deuxième représentation de La Traviata (mise en scène Benoit Jacquot) retardée d’une heure (ou moins, selon les sources) à l’Opéra de Paris - Bastille. Une trentaine d’intermittents selon le Journal du Dimanche, une centaine selon Libération tiennent une assemblée générale devant un public en majorité réprobateur. Au Festival d’Aix-en-Provence 2003, la première de La Traviata (mise en scène Peter Mussbach), déjà retardée de quelques jours, avait été perturbée par le charivari des intermittents sur la place de l’Archevêché. Public furieux, prêt à en découdre avec les trublions. Une coïncidence bien sûr. Quoique… Programmé aussi à Aix en 2003, Wozzeck (mise en scène Stéphane Braunschweig) n’avait même pas été représenté, mais chahuter Wozzeck aurait-il été aussi « payant » que de chahuter La Traviata ? De même ce 7 juin, au Palais Garnier, la première du Couronnement de Poppée (mise en scène Robert Wilson) a eu lieu sans encombre (voir ici). Moins « payant », là aussi ? Peut-être le public de Berg et de Monteverdi aurait-il été un peu plus favorable aux justes revendications des intermittents. Pour être - avec Carmen et La Flûte enchantée -, l’opéra grand public par excellence, La Traviata n’est pas cependant grand-chose en regard du feuilleton Plus belle la vie (France 3), dont les équipes ont observé quelques heures de grève vendredi 6 juin, provocant le désarroi des fans. Panem et circenses

François Lafon

lundi 2 juin 2014 à 10h38

« La mélodie, c’est comme si on disait « Voilà ce qui se passe » pour raconter un livre ou un film. C’est la partie émergée de l’iceberg. » « L’utilisation de quintes crée un son très distinct, ouvert et même mystique. » « Bach et Charlie Parker ont créé de nouveaux styles fondés sur les montées et les descentes de gammes. » « Les espaces entre les notes prêtent une certaine douceur à celles-ci. Comme pendant un concert de Chilly Gonzales qui n’affiche pas complet, chaque personne est d’autant plus unique qu’elle est entourée de sièges vides. » Ainsi parle Jason Beck, alias Chilly Gonzales, Canadien, pianiste et compositeur, roi de l’électro-pop, recordman du monde de l’endurance en concert (vingt-sept heures, trois minutes et quarante-quatre secondes), aujourd’hui auteur de Re-introduction Etudes (partitions + CD), destiné à « toutes les personnes qui ont appris le piano dans leur enfance et qui ont abandonné trop tôt. » Les études en question sont en effet à la portée des doigts les plus rouillés, et pourront redonner confiance aux polytraumatisés des gammes et du solfège. Il existe, certes, bien d’autres cahiers d’exercices, tous promettant de remettre en selle les plus découragés. Celui-ci a pour lui de ne pas se prendre au sérieux, tout en affichant ses références, humour compris : Brahms et Steve Jobs, Mozart et Thelonius Monk, Clara Schumann et Pierre Gagnaire, Maria Callas et Daft Punk. Le 7 juillet à l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique, l’artiste masterclassera quatre élus : « Ceci n’est pas un concert, mais une occasion pour les pianistes qui ont jeté l’éponge. » On devrait refuser du monde.

François Lafon

Chilly Gonzales : Re-introduction Etudes, 1 livre-CD Editions Bourgès.R
Masterclass publique lundi 7 juillet à 19h, Cité de la Musique, Paris. Candidatures jusqu’au 23 juin : envoyer lettre (pas plus de 300 mots) ou vidéo (pas plus de 2 minutes) à masterclass@chillygonzales.com.