Mercredi 18 juillet 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
mercredi 29 novembre 2017 à 11h20
Nouvelle biographie musicale de notre collaborateur Marc Vignal aux éditions Bleu Nuit (collection Horizons) : Luigi Cherubini. Le style Vignal à son apogée, tuilage et maillage virtuose de plusieurs couches de lecture. Au premier abord, une recension exhaustive, méticuleuse, objective des faits et gestes du compositeur, exigeant du lecteur une attention soutenue. De cette pléthore d’information se dégagent, étonnamment vivants et comme en perspective, un caractère et une époque. Cela convient particulièrement aux personnalités peu expansives telles Sibelius (Fayard) et Cherubini, ce dernier passé à la postérité pour son opéra Médée, dans lequel a brillé Maria Callas. Etonnant personnage que cet Italien passé par Londres et implanté en France, servant la royauté, traversant la Révolution, s’imposant à Napoléon (qui ne l’aimait pas), s’épanouissant sous la Restauration, laissant dans ses œuvres transparaître ses préférences monarchistes, sans jamais compromettre sa personnalité d’artiste. Un homme de pouvoir aussi, directeur à poigne du Conservatoire de Paris, soufflant au théâtre comme à l’église, et enfin dans les salons où s’imposa son œuvre de chambre tardive et inattendue, un charme italien tempéré par une exigence qui rebuta les hédonistes mais lui valut l’admiration de Beethoven. Ultime mais peut-être principale caractéristique du style Vignal : des analyses techniques mais parlantes de ses œuvres (livrets d’opéras compris) que le lecteur aurait tort de passer, comble apparent de l’objectivité recelant en fait les clés les plus secrètes de l’homme et de sa musique. 
François Lafon

Luigi Cherubini, par Marc Vignal. Editions Bleu Nuit, collection Horizons, 176 p., 20 euros

lundi 27 novembre 2017 à 15h26
Dans l’Autriche de 1938, deux hommes de pouvoir partagent la même passion pour la musique classique. Le premier, Kurt von Schuschnigg, est le chancelier en place ; le second, Arthur Seyss-Inquart, lui succédera bientôt, imposé par Hitler au moment de l’Anschluss. Ils aiment particulièrement Bruckner, ils en parlent souvent tous les deux, et dans L’ordre du jour, le magnifique récit qui vient d’obtenir le Prix Goncourt, Eric Vuillard se fait l’écho de leurs réflexions.

Ils songent à l’internement du compositeur, et Seyss-Inquart « raconte qu’Anton Bruckner, durant ses longues, très longues et monotones promenades, comptait les feuilles des arbres, que dans une sorte d’acharnement secret et stérile, il passait d’un arbre à l’autre et voyait avec angoisse croître le nombre qui le tourmentait. »

Puis ils évoquent sa Neuvième Symphonie, « son travail incessant de correction (qui) a parfois laissé derrière lui jusqu’à dix-sept versions du même passage.
Schuschnigg devait être fasciné par ce délirant système fait d’hésitations et de repentirs. C’est pourquoi peut-être Seyss-Inquart et lui aimaient par dessus tout deviser
[…] de la Neuvième Symphonie de Bruckner avec ses cuivres grandioses, son silence effarant, puis le souffle de la clarinette, et ce moment où les violons, lentement, crachent leurs petites étoiles de sang. »

Décrire subtilement la musique de Bruckner tout en suggérant le caractère de ces acteurs de l’Histoire et les abominations de l’Anschluss, tel est le tour de force réussi par Eric Vuillard. Un must.
Gérard Pangon
 
L’ordre du jour d’Eric Vuillard Ed. Actes Sud

vendredi 17 novembre 2017 à 20h10
Avec T@lenschool, la magie se joue en numérique. Derrière la formule, Christophe Rousset et Les Talens Lyriques, lesquels évoquent davantage les lueurs des chandelles que la lumière bleue des tablettes. Depuis 2014 pourtant, au collège Balzac (Paris 17ème) d’abord, puis dans divers établissements (de préférence prioritaires) de Paris et d’Ile-de-France, les trois applications (jouer ensemble – composer – interpréter) imaginés par le médiateur culturel Clément Lebrun et mis en œuvre par les développeurs Julien Bloit et Matthias Demoucron (passés par l’Ircam) forment de petits Horowitz de la tablette, capables d’intégrer un orchestre (chaque partie enregistrée par un membre des Talens Lyriques), de composer sa propre pièce (façon puzzle), d’en déterminer le tempo (Jeux de mains, jeux de clavecin). Trois cents élèves entre huit et seize ans sont donc à même de comparer Rameau et Couperin, de veiller à ce que le son du théorbe se marie harmonieusement avec celui des violes. Résultat : deux prix au concours New Tank Culture, un prix d’excellence de la fondation Audiens Générations. Pour fêter à sa manière les vingt-cinq ans des Talens Lyriques et les dix ans du programme d’action « Les Talens au collège », l’équipe travaille actuellement à une version anglaise et à un portage vers Android des applications, désormais gratuites pour les enseignants et institutions musicales. Limites du système : la musique plus récente, précisément mesurée, et d’où l’improvisation est bannie.  A la question « Avez-vous maintenant envie d’étudier un instrument pour de vrai ? », trois des jeunes virtuoses réunis lors de la présentation de l’opération répondent : la batterie, le piano et … rien. Après la sensibilisation, l’apprentissage. Du pain sur la tablette, ne serait-ce que pour damer le pion à un système éducatif qui s’éclaire encore à la chandelle. 
François Lafon

(Photo © Thomas Salva / Lumento)

dimanche 19 novembre 2017 à 18h06
La célèbre fanfare de La Péri précède d’ordinaire le poème dansé éponyme de Paul Dukas, comme une invitation au concert, mais il arrive aussi qu’elle serve de morceau conclusif. C’était le cas  lors de la Séance Solennelle 2017 au cours de laquelle fut proclamé le palmarès des prix et concours de l’Académie des Beaux-Arts pour l’année écoulée. Disciplines multiples : peinture, sculpture, architecture, gravure, composition musicale, matières libres, cinéma et audiovisuel, photographie. De  l’ouvrage d’André Lischke « Guide de l’opéra russe », lauréat en tant qu’ « ouvrage d’art » du Prix René Dumesmil, il a été question ici. Ont notamment été récompensées deux musiciennes, la violoncelliste  Emmanuelle Bertrand et la compositrice Michèle Reverdy. Au Vice-Président de l’Académie, Patrick de Carolis, il incombait de donner lecture du palmarès, et à sa Présidente, Edith Canat de Chizy, après avoir ouvert la séance, de rendre hommage aux disparus, en particulier à Jeanne Moreau. Hommage suivi de l’interprétation  par la Maîtrise de Toulouse et son chef Mark Opstad, lauréats du Prix Liliane Bettencourt pour le chant choral, de pages  de Guillaume Bouzignac, Zoltan Kodaly et Maurice Duruflé. Autres musiques entendues : le concerto pour violoncelle et orchestre à cordes « Clair obscur » de l’académicien Charles Chaynes, en création mondiale à titre posthume, et le premier mouvement de la symphonie n°4 de Beethoven, l’un et l’autre par l’Orchestre Colonne dirigé par Laurent Petitgirard, Secrétaire perpétuel de l’Académie. Juste avant la fanfare, ce dernier évoqua la situation de la musique au Venezuela, florissante grâce notamment à l’action de pionniers comme Gustavo Dudamel, incertaine dans le contexte actuel.
Marc Vignal
 
Institut de France, 15 novembre (Photo : Maîtrise de Toulouse © Patrice Nin)

Dans la Salle des concerts de la Cité de la Musique : in vain de Georg Friedrich Haas. Une pièce culte depuis sa création à Cologne en 2000 : une heure et quart d’une seule coulée, vingt-quatre instruments, de la lumière et de l’obscurité, et un projet ambitieux de la part de ce compositeur que l’on a classé parmi les « spectraux » (jouant sur les harmoniques de sons) mais qui prend se distances : « J’utilise les accords de partiels (ou de spectre) de façon très différente des compositeurs spectraux (…) Dans in vain, j’alterne entre deux mondes, les sons d’un des mondes sonnant « faux » dans l’autre ». Pourquoi in vain (en vain, avec une minuscule) ? Parce qu’en Autriche, au moment où il composait la pièce, l’extrême droite revenait au gouvernement, comme si le pire était oublié. Musicalement : aller à, mais revenir vers… en vain. Pourquoi deux longs moments où l’orchestre joue dans le noir complet ? Parce que « dans cette pièce, il est question d’être « éclairé » dans le sens des Lumières, et c’est précisément à ce moment-là que je souhaitais éteindre la lumière ». Et puis : « je voulais opposer une contre-utopie au monde du chef d’orchestre qui se tient devant celui-ci comme un dictateur ». Musicalement encore :  pour illustrer (si l’on peut dire) le « timbre sans luminosité », quand « ne demeurent que des sons ténus, feutrés, qui s’évitent les uns les autres en quarts de tons ». Et en pratique ? Une musique soutenue, sensuelle, entre deux mondes en effet, et plus redevable à Gérard Grisey (le pape des spectraux) qu’annoncé. On rêve à une expérience plus vertigineuse quand le noir se fait, ou que, après la seconde Nachtmusik, la lumière réapparaît par flashes pour s’éteindre sur le dernier accord, abrupt comme une fin de non-recevoir. Ensemble Intercontemporain irréprochable comme toujours sous la baguette rien moins que dictatoriale d’Erik Nielsen. 
François Lafon

Cité de la Musique – Philharmonie de Paris, 10 novembre (Photo  : G.F. Haas© Philippe Gontier)

jeudi 9 novembre 2017 à 12h52
Vingtième anniversaire du Musée de la musique, « un musée pour vivre la musique », dit l’affiche, sorte d’œil du « cyclone Cité de la musique – (« tiret », insiste le directeur général Laurent Bayle) Philharmonie de Paris ». Une expérience assez fascinante en effet : entre violons et clavecins artistement et pédagogiquement mis en valeur, rappel par le duo Laurent Bayle - Marie-Pauline Martin, jeune directrice du musée, de la naissance conflictuelle de l’endroit : musée de la musique ou des instruments ? Qu’allait-on faire des vénérables collections du Conservatoire ? Fallait-il ou non contextualiser ces machines à produire du son exposées telles des oeuvres d’art, voire des meubles ? Vingt ans après, la place de l’institution dans la puissante dynamique Cité-Philharmonie n’est plus en cause, ni son statut (c’est le Musée de… et non un établissement autonome), ni les nombreuses expositions, animations, documentations pour grands et petits. Deuxième cercle : plongée dans le passé ici exposé - squelette de viole de gambe avec étiquette et collants d’origine, dernière guitare (déjà injouable) de Django Reinhardt, prototype de guitare électrique. Contextualisation parlante : le violoncelle confectionné sur le front avec des caisses de munitions pendant la Grande Guerre pour le musicien-soldat Maurice Maréchal. Troisième cercle hautement protégé  dans les soutes du vaisseau (et donnant sur le périphérique) : le Laboratoire de recherche et de restauration, caverne des secrets à air savamment conditionné, expertise et établissement de fac-simile physiques et sonores d’instruments désormais silencieux. Ou comment dater le bois, faire avouer les âges et états d’un objet musical en interrogeant la colle et le vernis, analyser les aveux en chambre sourde d’une pièce minuscule. Comment surtout retrouver un timbre perdu ou décrit par des textes pas toujours précis, comprendre l’emploi du rouge (alchimique?) ou le rôle des insectes dans l’évolution des matériaux. Enthousiasme et humour des conservateurs (Jean-Philippe Echard, Thierry Maniguet) et du Sherlock Holmes restaurateur  (Stéphane Vaiedelich), à la fois scientifiques et poètes. Et tout cela tout aussi fort mais plus propice au rêve que les exploits de la police scientifique à la télévision. 

François Lafon

Musée de la Musique, Cité de la Musique, Paris. Philharmoniedeparis.fr (Photo © DR)

samedi 4 novembre 2017 à 00h06
Dans la Cour Khmère du musée Guimet, premier concert du week-end « Guimet invite Berlioz » : « Concert sur la jonque chinoise », inspiré d’une soirée londonienne à laquelle Berlioz a assisté en 1851 en compagnie du compositeur et musicographe François-Joseph Fétis. Une initiative de Bruno Messina, ethno-musicologue et animateur du festival Berlioz de La Côte Saint-André. « On me persuadera difficilement que le peuple chinois n’est pas fou, » écrivait Berlioz en quittant ladite jonque. Ce soir, au milieu des superbes statues khmères au sourire énigmatique, Jean-Christophe Frisch et son ensemble XIII-21 Le Baroque Nomade déclinent les étapes de la domestication de la musique chinoise par les occidentaux, de Molihua, air traditionnel emblématique, au 3ème Divertissement chinois du jésuite et missionnaire Joseph-Marie Amiot, du quadrille de Ba-ta-clan d’Offenbach à la Polka chinoise arrangée sur des airs nationaux de P. Champion. Mélange étonnant et assez détonnant, où les morceaux qui nous paraissent les plus raffinés sont justement ceux qui sonnaient aux oreilles de Berlioz (mais pas de Fétis) comme des « sifflements, mugissements et fracas métallique », et où les chinoiseries sur lesquelles dansaient nos ancêtres nous feraient un peu honte (ah, cette Epine sur des paroles de Théophile Gautier) s’ils n’étaient interprétés, l’instrumentarium mixte engendrant des sonorités inattendues, avec une telle souplesse stylistique. Suite du week-end samedi à l’hôtel d’Heidelbach somptueusement restauré avec des Flûtes enchantées (bansuri et à clef) et des Compositions persanes et mélodies de l’ancien Iran, le bouquet final revenant à François-Xavier Roth et aux Siècles parcourant – eux aussi parmi les chefs-d’œuvre khmères -  « l’Asie entendue à Paris au temps d’Emile Guimet », de Saint-Saëns à Delibes et …  Guimet lui-même, isérois comme Berlioz mais appelé à un plus grand avenir comme collectionneur que comme compositeur. 
François Lafon

Guimet invite Berlioz, Musée Guimet, Paris, les 3 et 4 novembre (Photo © DR)