Mardi 18 septembre 2018
Le cabinet de curiosités par François Lafon
lundi 30 octobre 2017 à 08h54
Eric Tanguy est de ces compositeurs actuels pour qui Sibelius signifie beaucoup. Il n’a pas écrit à son sujet une esquisse biographique permettant d’effleurer l’essentiel de sa production, mais s’est limité à neuf œuvres « emblématiques » représentant  les principaux genres, en se plaçant du point de vue de l’auditeur : d’où le titre de son « petit » livre  (Ecouter Sibelius), et le fait que Tanguy y parle volontiers de lui-même. Les œuvres choisies, dont chacune est définie d’un mot ou d’une formule, ne comptent pas nécessairement parmi les plus connues. On y trouve Kullervo (Le jaillissement), la suite de Karelia (La terre), le concerto pour violon (L’un et l’autre, c’est-à-dire le soliste et l’orchestre) et le quatuor à cordes « Voces intimae »  (La bête sauvage), « non écrit pour plaire ». Mais comme symphonie uniquement la Cinquième (Le flot), à la fois « ombre et lumière ». Malinconia pour violoncelle et piano (La blessure) est composé par Sibelius en 1900, alors qu’il vient de perdre sa troisième fille. Tanguy voit dans cette page méconnue « un tombeau glaçant (et non pas glacé) » d’une étonnante nouveauté formelle. L’impromptu pour piano opus 5 n°5 (Le diamant) scintille, mais pas à la manière de Liszt, et la mélodie Norden (Le Sud) « sonne comme une délivrance, à la façon du retour du soleil en Finlande. » Tanguy termine par Surusoitto pour orgue (La faille), dernier ouvrage purement instrumental de Sibelius, composé en 1931 pour les funérailles de son ami le peintre Akseli Gallen-Kallela. Permettant de « réfléchir à la manière d’écrire afin que la musique s’inscrive dans l’esprit de ceux qui l’écoutent, » Surusoitto a dans le parcours personnel de Tanguy tout à fait sa place.
Marc Vignal
 
Eric Tanguy (avec Nathalie Krafft), Ecouter Sibelius, Buchet-Chastel « Musique », 127 p. 
 
Ciné-concert et remise du Prix France Musique-SACEM de la musique de film au Studio 104 de la Maison de la Radio : La Nouvelle Babylone de Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg, musique de Dmitri Chostakovitch (1929) jouée en direct par le Philharmonique de Radio France. Créateurs et animateur de la FEKS (Fabrique de l’acteur excentrique), les deux réalisateurs entendaient, en cette période où l’avant-garde n’était pas encore proscrite en URSS, innover en édifiant. S’inspirant de Marx et Zola (La Nouvelle Babylone est le grand magasin d’Au Bonheur des dames), ils opposent frivolité bourgeoise et prise de conscience ouvrière sur fond de Commune de Paris, à travers l’idylle d’une jeune vendeuse gagnée à la cause révolutionnaire avec un soldat rallié, lui, aux Versaillais. Chostakovitch, vingt-deux ans et déjà connu comme symphoniste et compositeur d’opéra (Le Nez), n’est pas de reste : pour accompagner les images hallucinées d’une France vue du pays des lendemains qui chantent, il mêle Offenbach et hymnes révolutionnaires (acrobatique superposition de La Marseillaise et du cancan d’Orphée aux Enfers), et lance des clins d’œil aux rythmes stravinskiens et à la polytonalité selon Darius Milhaud, produisant une partition dépassant sensiblement les compétences des orchestres de cinémas. Alternant ironie et sentiments (du pur Chostakovitch, déjà), il confère au film une ambiguïté qui ne plaira pas aux autorités, déclenchant une première crise qui ne sera pas la dernière. Performance du Philharmonique de Radio France, tenu une heure et demie durant par le spécialiste Timothy Brock. En première partie, avant les discours d’usage et la désignation de l’Anglaise Anne Dudley, prix 2017 pour le film Elle de Paul Verhoeven : Tourgueniev 1850, pièce en demi-teinte de Marie-Jeanne Séréro, prix 2016. « Mon besoin d’écrire une musique compréhensible est important », déclare-t-elle. Mission accomplie. 
François Lafon

Maison de Radio France, Studio 104, 27 octobre (Photo : Elena Kuzmina dans La Nouvelle Babylone © DR)

mercredi 18 octobre 2017 à 23h14
Au théâtre de l’Athénée : Cassandre de Michaël Jarrell d’après Cinq Conférences de poétique de la romancière allemande Christa Wolf, avec Fanny Ardant. En concert avec Susanna Mälkki et l’Ensemble Intercontemporain (voir ici), en scène dans ce spectacle créé au festival d’Avignon 2015 et fréquemment repris, un compagnonnage tout trouvé que ce monodrame pour voix parlée et orchestre, matière à extérioriser un tempérament de tragédienne rappelant ses incarnations de Maria Callas au théâtre (Master class) et au cinéma (Callas for ever). Beau texte surtout, dans lequel le récit la fille de Priam condamnée à prédire la catastrophe (la guerre de Troie) mais à ne jamais être crue trouve en chaque époque une actualité nouvelle, belle musique que celle de Michaël Jarrell, riche mais jamais redondante, façon pas si souvent réussie d’accompagner la voix parlée (« Cassandre est en dehors de l’opéra, il n’y a plus de raisons de chanter, il n’y a plus que la voix et le récit »). Mise en scène minimaliste mais juste d’Hervé Loichemol, excellent Lemanic Modern Ensemble dirigé par le jeune Jean Deroyer : un cadre propice à mettre en valeur la spontanéité sous la sophistication, le jeu entre jeunesse et maturité qui ne sont pas pour rien dans la fascination qu’exerce Fanny Ardant. Idéal pour incarner une prophétesse qui n’a pu empêcher l’inéluctable. 
François Lafon 

Théâtre de l’Athénée, Paris, jusqu’au 22 octobre (Photo © DR)

mercredi 18 octobre 2017 à 19h25
Petite devinette à l’usage des fans d’opéra : quelle œuvre peut-on résumer par l’enchaînement « chantage sexuel, torture, meurtre, tromperie, trahison, suicide » ? Alors ? … La réponse se trouve dans l’avant-dernier roman de Donna Leon, Brunetti en trois actes. Il y a plus de vingt ans, le premier polar de cette Américaine fixée à Venise s’appelait Mort à La Fenice, et il y était question de La Traviata. La vingt-quatrième enquête de son commissaire fétiche, Guido Brunetti, le ramène à La Fenice, l'Opéra de Venise, où la célèbre Flavia Petrelli chante Tosca, que la romancière résume de la manière susdite, en commençant par raconter la fin de l’opéra comme un règlement de comptes digne d’un thriller. Mais son goût de la littérature, sa vision de la société italienne, et son amour des entrelacs vénitiens prennent vite le dessus, comme la musique, bien sûr. Férue de classique - elle a notamment publié un Bestiaire de Haendel à propos de ses arias, et des Curiosités vénitiennes accompagnées de musiques de Vivaldi - Donna Leon explore avec délice l’univers de l’opéra côté face et côté pile. En décrivant les déambulations de son commissaire en quête du mystérieux admirateur qui poursuit la Petrelli de menaçantes assiduités, elle raconte les affres des divas, les petites mesquineries des artistes, nous mène dans les coulisses des sentiments, et décrit tout un petit monde qui ne sait pas toujours où se trouve sa vérité.
Gérard Pangon
 


Donna Leon - Brunetti en trois actes éd. Points
 
Nuit blanche 2017 à la Philharmonie de Paris – Cité de la musique : Cinq marathons musicaux jusqu’à l’aube. 20h30, Salle des concerts de la Cité, début de l’hommage à Pierre Henry. Pénombre, public recueilli devant l’habituelle forêt d’enceintes. En écoutant sa dernière pièce Multiplicité, testament musical, adieu aux sons urbains donné ce soir en première mondiale, on cherche instinctivement la crinière blanche du maître, disparu en juillet dernier. La nuit se terminera avec Messe pour le temps présent, comme un retour aux sources. 21h30 à l’Amphithéâtre du Musée de la musique, deuxième concert (sur dix) de la Nuit du Quatuor, préparée par ProQuartet. Public de plus en plus nombreux, tous n’entrent pas. Ovation (même entre les mouvements) pour le Quatuor Danel, lequel ne fait qu’une bouchée du bouillant 1er Quatuor de Tchaïkovski. A 5h30, le Quatuor Tercea clôturera la session avec … Ainsi la Nuit de Henri Dutilleux. 22h au Musée éclairé de mille bougies (électriques) pour son vingtième anniversaire : célébration du clair-obscur. Etsuko Chida chante La Belle du Soir en s’accompagnant au Koto, exposée telle une œuvre précieuse. Deux étages au-dessus, des membres des Arts Florissants entonnent des Leçons de Ténèbres de Couperin. Entre les deux, Nicolas Arzenijevic et Antonio Garcia Jorge, saxophonistes, jouent (superbement) Le Dialogue de l’Ombre double de Pierre Boulez. 22h50 : éclairée a minima, la grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie prend des allures de cathédrale, avec pour officiant le pianiste Bruce Brubaker jouant Phil Glass, Terry Riley et John Cage, plus que jamais hallucinatoires et puritains en même temps. En dessous, au Studio transformé en salle de méditation, le groupe Vacarme (deux violons, violoncelle) et six invités passent la Nuit en « la », raga sans fin sur une seule note. Minuit : dehors, files d’attentes géantes, sous la pluie. Foule patiente, presque silencieuse, comme sont silencieux les groupes qui se déplacent d’un lieu à l’autre, canalisés selon une logistique évoquant La Folle Journée de Nantes. Nuit blanche sur le mode zen. Impressionnant. 

François Lafon

Philharmonie de Paris – Cité de la musique, 7-8 octobre (Photo © Jean-Régis Roustan)

jeudi 5 octobre 2017 à 09h46
Edité par la Cité de la Musique : Pierre Henry, le son, la nuit, entretiens avec Franck Mallet. Un demi-siècle de création transgenres (musicaux, mais pas seulement) et transgénérationnelle, au fil d’entretiens impromptus ou officiels (Les Inrockuptibles, Artpress), réalisés de 1995 à 2016, un an avant la mort du musicien-performer-inventeur. Des témoignages précieux : Pierre Henry ne verse jamais dans le jargon musique contemporaine, et Franck Mallet se garde bien de l’y pousser, tout en le conduisant en souplesse sur des chemins escarpés. Aucune démagogie non plus : ce n’est pas parce que Jean-Michel Jarre a décrété en guise de requiem qu’il était « le grand-père de tous les DJ du monde » que le sujet, vaste et complexe, n’est pas traité avec toute la tenue requise. Omniprésent sur la scène médiatique, inventeur de sons inattendus, animateur de lieux et organisateur d’événements qui ne l’étaient pas moins, l’auteur de Variations pour une porte et un soupir était resté un artisan, jamais aussi heureux, à la fin de sa vie, que lorsqu’il transformait pour une soixantaine de happy-few sa maison parisienne en auditorium-labyrinthe, voire en orchestre éclaté, où sa « musique concrète » trouvait sa juste mesure. Obligatoire frustration : ni les disques, ni les films (répertoriés en annexe) et récits ne remplacent – encore moins qu’ailleurs – le « j’y étais ».  Et Dieu (titre d’une œuvre monstre de Pierre Henry, d’après Victor Hugo) sait si l’on a eu des occasions de le dire et de le ressentir, au-delà des illustres jerks électroniques de la Messe pour le temps présent (chorégraphie Maurice Béjart), maintes fois remixés, y compris par le maître lui-même, et qui font de lui – seul et culte – le patriarche de l’ « interdit d’interdire » en musique.
François Lafon

Pierre Henry, le son, la nuit, entretiens avec Franck Mallet, Editions Cité de la musique, Philharmonie de Paris, collection « La Rue musicale », 160 p. 13, 90 euros
Dans le cadre de la Nuit blanche, samedi 7 octobre : Une Nuit, une Vie, hommage à Pierre Henry, Cité de la musique (salle des concerts), Paris, de 20h30 à 6h30 du matin