Vendredi 14 août 2020
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Pierre Henry disparaît à l’âge de 89 ans
vendredi 7 juillet 2017 à 08h53
« La nuit, je réfléchis à un seul son, je le fais travailler, je le fais bouger, il se décline ; c’est à la fois un enfer et quelque chose d’extraordinaire » nous confiait-il, dix ans plus tôt. Le son aura eu raison de lui, dans cette nuit du mercredi 5 juillet, où son cœur s’est arrêté de battre. À la veille de fêter ses 90 ans (le 9 décembre prochain), Pierre Henry aura de toute évidence été rattrapé très tôt par la postérité. Élève de Messiaen et Boulanger, il a l’intuition de la musique concrète au contact du théoricien Pierre Schaeffer, au Studio d’Essai de la Radiodiffusion française : produire une musique, sa musique, à partir d’une lutherie sonore inédite : sillons fermés, piano préparé, bruits de la nature, etc – Symphonie pour un homme seul, Voile d’Orphée 53, Haut-Voltage. Pour cet ancien percussionniste, toucher le son devient tangible dans son art de la manipulation, de la transformation et du traitement. Une sensibilité unique qu’il partage au cours de rencontres marquantes, en tout premier lieu avec le danseur et chorégraphe Maurice Béjart, avec lequel il façonne une quinzaine de spectacles – de Batterie fugace en 1950 à Fièvre, en 2006, sans compter le succès planétaire de la Messe pour le temps présent, créé en Avignon, en 1967, et les exceptionnels Variations pour une porte et un soupir et Reine verte
C’est tout un monde, celui de la musique électronique (les Jerks de la Messe cosignés avec Michel Colombier), propulsé hors de la sphère du milieu contemporain : on danse aussi sur Pierre Henry ! Il s’en suivra de nouvelles collaborations, avec des cinéastes (Grémillon, Carné, Decoin), des plasticiens (Klein, Arman, Schöffer, Dufrène…), des documentaristes (Les amours de la pieuvre, de Jean Painlevé)… Courtisé par les musiciens de rock au cours des années soixante, le voilà embringué dans le spectacle psychédélique Ceremony avec le groupe progressif Spooky Tooth et les « cinéformes » projetées de Thierry Vincens, ou encore maître du happening, avec un « concert couché » de vingt-six heures, au Sigma de Bordeaux, en 68. Pierre Henry n’aura eu de cesse de renaitre, que cela soit avec les DJ qui piratent et remixent sa Messe au cours des années 90, les concerts intimes – une cinquantaine de personnes, pas plus – organisé chez lui, dans sa Maison de sons, dans le 12ème arrondissement, à Paris, ou encore, à l’occasion cette fameuse Dixième Remix dopée de rythmes actuels, qui vient effacer l’échec, vingt ans plus tôt d’une composition, pourtant prophétique, qui combinait les neuf symphonies de Beethoven (La Dixième Symphonie de Beethoven). D’ailleurs, les « classiques » n’ont-ils pas connus depuis une nouvelle jeunesse, sous l’œil méticuleux et amusé du démiurge de la console, de Wagner (Dracula) à Bruckner (Comme une symphonie, envoi à Jules Verne), de Debussy (Par les grèves) à Liszt (Concerto sans orchestre) ? 
Disparu, le musicien ? Pas tout à fait, car si sa maison, à la fois studio et musée, devrait être anéantie sous les coups de pioche d’un promoteur parisien – merci à l’État et à la Ville de Paris (…) –, ses bandes magnétiques, en revanche, ont été déposées à la BNF. Il nous reste en outre de nombreux enregistrements CD et le Journal de mes sons, petit livre manifeste, d’une sensibilité extrême. Enfin, si l’on pensait que l’œuvre s’arrêtait à la mort de l’auteur, ce serait oublier qu’une nouvelle génération s’en est déjà emparée, tel ce récent Dracula qui a fait peau neuve le mois dernier (Théâtre de l’Athénée, voir ici) grâce à Othman Louati, Augustin Muller et l’ensemble Le Balcon : nouvel Alien combinant électro et orchestre. À suivre ? 
Franck Mallet
 
Nuit blanche Pierre Henry,  le 7 octobre, Cité de la musique, Paris.
 
 

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