Mardi 15 octobre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Harnoncourt et ses paradoxes
dimanche 6 mars 2016 à 16h53

Mort, samedi 5 mars 2016, de Nikolaus Harnoncourt. Quelques semaines après celle de Pierre Boulez, même déluge d'articles et de dépêches sur le sites d'information pour saluer la mémoire de cet autre musicien « révolutionnaire ». Le « pape du baroque » (lemonde.fr) a en effet pas mal bouleversé notre perception d'une énorme portion du répertoire, depuis Monteverdi jusqu'à Bruckner en passant par Bach, Mozart et Beethoven. La différence avec Boulez est pourtant de taille : si le compositeur français n'a jamais caché son envie de couper avec les traditions (quitte à y revenir pour en tirer profit), Harnoncourt (rejeton de l'aristocratie autrichienne) a toujours proclamé dans ses livres et ses interviews sa méfiance envers le monde moderne et ses dérives. S'il crée le Concentus Musicus, l'un des premiers ensembles stables jouant sur instruments d'époque le répertoire baroque et classique, c'est moins par désir de retrouver un son « authentique » (ce qu'il considère comme une chimère) que pour fuir le style de plus en plus uniformisé des orchestres modernes, lui qui pendant des années a joué comme violoncelliste au Symphonique de Vienne. Pas étonnant si, en dehors de son ensemble, il ne dirige régulièrement que trois orchestres de tradition post-romantique a priori à l'opposé de sa démarche (le Concertgebouw d'Amsterdam et les philharmoniques de Vienne et Berlin) mais les seuls à posséder encore pour lui un style original. Paradoxe encore pour ce supposé apôtre du retour aux sources, son mépris des musicologues, incapables, selon lui, de différencier l'œuvre d'un tâcheron de celle d'un génie car le génie est par essence ce qu'on ne peut pas mesurer. Dernier paradoxe : s'il a gagné la bataille contre l'uniformisation du son, cet individualiste a aussi contribué à créer un nouvel académisme ; on ne compte plus les épigones qui essayent de singer son style à la fois tranchant et chantant mais inimitable. La rage qu'il pouvait trouver dans un opéra de Mozart, le drame d'une passion de Bach, les accents rustiques d'une symphonie de Haydn ou de Schubert, ces instants de génie n'appartenaient qu'à lui.

Pablo Galonce

Photo © DR

 

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