Lundi 9 décembre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Dissonances physiologiques et préjugé bourgeois
lundi 6 décembre 2010 à 10h01

Dans son nouveau livre The Instinct Music, l’Anglais Philip Ball, auteur d’une Mémoire de l’eau, d’une Etude sur la cathédrale de Chartres et la cosmologie médiévale et d’une application pratique des mathématiques à la vie quotidienne intitulée Critical Mass : How One Thing Leads to Another (Comment une chose mène à une autre), entreprend de nous expliquer « comment la musique fonctionne et pourquoi on ne peut pas s'en passer ». Un vaste programme, duquel se détache une longue analyse de la question qui continue de diviser : pourquoi la musique atonale, ou sérielle (ce qui n’est pas la même chose) rebute-t-elle encore l’auditeur moyen ? Ball rappelle que si nous pouvons apprendre des choses extraordinaires sur l'effet de la musique sur le cerveau, son fonctionnement (celui de la musique, celui du cerveau, ou les deux ?) est finalement mystérieux. Bien. Il fustige « l’impénétrabilité arrogante des théoriciens de la musique », et nous explique que les harmoniques d’une note créent des modèles mathématiques qui existent indépendamment de l’interprétation qu’en donne le cerveau, ce qui fait que lorsque nous les organisons sous forme d’intervalles et de mélodie, nous sommes attirés par des intervalles inégaux qui nous aident à nous orienter. Certains nous sont inculqués dans l’utérus, d’autres au cours de la petite enfance. Vous suivez toujours ? Il parle aussi de dissonances physiologiques créées par l’interférence d’ondes acoustiques trop proches les unes des autres, et en déduit que s’il nous arrive de trouver la musique atonale désagréable à écouter, c’est davantage pour des raisons physiques que par la faute des préjugés bourgeois fustigés par Boulez ou Stockhausen. Damian Thomson, du Daily Telegraph, remercie Ball dans un long article de l’avoir décomplexé en lui apprenant que ce n’était qu’en 1977 qu’un musicologue avait réussi à localiser la série de douze sons autour de laquelle s’organise Le Marteau sans Maître de Pierre Boulez, composé en 1954. Il prend soin, par ailleurs, de préciser qu’il considère l’œuvre de Boulez comme un chef-d’œuvre. Un chef-d’œuvre qui produit des « dissonances physiologiques créées par l’interférence d’ondes trop proches les unes des autres » ? Pas pour les initiés, sans doute. On en revient au « préjugé bourgeois », alors. Comme l’a remarqué Leonard Bernstein, citant son confrère Charles Ives, la question est sans réponse.

François Lafon

Philip Ball : The Music Instinct. How Music works and why we can’t do without it. The Bodley Head Ltd. (en anglais)
Leonard Bernstein : La Question sans réponse, six conférences à Harvard. Robert Laffont (1992)


 

 

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