Lundi 14 octobre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Coup de buzz sous Louis XV
mercredi 15 décembre 2010 à 11h24

Sibylline information : sur le site de l’Université d’Harvard (Massachusetts), Hélène Delavault ressuscite douze chansons liées à l’Affaire des Quatorze. Décryptage du message dans le Guardian (Londres) du 4 décembre, sous la plume de l’historien américain Robert Darnton. En 1749, le comte de Maurepas, ministre de Louis XV, tombe en disgrâce. La raison ? Des chansons. On recherche d’abord l’auteur d’un poème commençant par « Monstre n'avez pas la noire furie » (le monstre étant le roi). Un étudiant en médecine est embastillé, puis un prêtre, puis douze autres suspects. Ce sont eux, les Quatorze. L’auteur ne sera jamais retrouvé, mais cinq nouveaux poèmes tombent entre les mains de la police. Chantés sur des airs à la mode, comme cela se faisait à l’époque, les textes infâmants sont bientôt dans toutes les bouches. L’un d’eux « Réveillez-vous, belle endormeuse », concerne Madame de Pompadour, née Poisson, et fait partie de ce qu’on appelle les Poissonnades (en référence aux Mazarinades, un siècle plus tôt). Le poème en est apparemment galant :
" Par Vos nobles et franches Façons,
Iris, Vous enchantez nos cœurs.
Sur nos Pas Vous semez des fleurs,
Maïs ce sont des fleurs blanches"
Or les « fleurs blanches » évoquent la syphilis, et l’on soupçonne Monsieur de Maurepas d’en être l’auteur. La chanson responsable de l’arrestation des Quatorze, elle, est plus politique. Chaque ministre en prend pour son grade, et la sûreté des attaques indique que le responsable a ses entrées à la cour. Le texte est à géométrie variable, et s’allonge au gré de l’actualité : Darnton en a découvert neuf versions, d’une longueur de onze à vingt-trois versets. Deux siècles et demi avant Internet, dans une société où très peu de gens savent lire, c’est ainsi que le buzz court les rues. Retrouver les musiques sur lesquelles ces brûlots étaient chantés n’a pas été évident. « Sur l’air de La Béquille du père Barnabé », lit-on en haut d’un feuillet. Un travail de bénédictin a été indispensable, mené au département musique de la Bibliothèque Nationale. Hélène Delavault, qui fut la « Carmen de Peter Brook » et s’est fait une réputation dans des répertoires politiquement incorrects, distille ces perfidies avec un charme so french. Et dire qu’il faut aller jusqu’à Harvard pour la retrouver ! 

François Lafon


An Electronic Cabaret. Paris Street Songs 1748-1750. Hélène Delavault (mezzo-soprano), Claude Pavy (guitare). www.hup.harvard.edu/features/darpoe

Photo : Madame de Pompadour "ressuscitée" dans la série TV Doctor Who

 

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