Jeudi 29 octobre 2020
Le cabinet de curiosités par François Lafon
André Suarès et l’Allemagne éternelle
lundi 17 juin 2013 à 11h00

Cités par Pierre Assouline dans son blog La République des livres, ces propos de l’écrivain et poète André Suarès, dont les chroniques « Sur la musique », parues dans la Revue musicale entre 1912 et 1936, viennent d’être réunies en volume chez Actes-Sud : « Qui entend la Passion selon Saint Matthieu comme on la donne à Leipzig, se sent désarmé devant les Allemands. Le peuple capable de créer une telle œuvre, et de la rendre comme elle a été créée, un tel peuple est absous. Quoi qu’il fasse, on ne peut le haïr. On lui doit la justice, qu’il refuse aux autres. Et ses égarements, ses excès, ses crimes mêmes sont effacés par une puissance si harmonieuse et tant de haute vertu. On dit de Timour ou Tamerlan qu’il est né les mains pleines de sang. L’Allemand est né les mains pleines de massacres, et l’âme pleine de musique. Le sang n’est rien ; mais la musique est tout, parfois ; et parfois, le tout est musique ». Un paradoxe, voire une provocation de plus de la part de ce trublion de l’esprit, qui avait été parmi les premiers à dénoncer le danger nazi, qui écrivait « Il n’y a que les Allemands pour être injurieux et grossiers comme des Boches », et affirmait de façon plus ambiguë « J’aime Beethoven, mais j’aime mieux la musique ». N’empêche que cette absolution implique l’idée reçue (c’est à dire discutable) que la musique exprime l’âme d’un peuple et même (plus discutable encore) l’âme éternelle de ce peuple. On peut aligner les variations sur le thème : Bach est allemand, mais l’Allemagne n’est pas Bach ; aimer Wagner, c’est aimer le côté sombre de l’Allemagne, aimer Bach c’est aimer son côté clair ; le docteur Mengele pleurait à Mozart comme Al Capone à Paillasse, etc. Mais ce serait sous-estimer Suarès, qui a écrit aussi : « L’art se moque des lois qu’on prétend lui donner, comme la vie se moque des principes » et « A tout coup, le dogme est paradoxe ».

François Lafon

André Suarès : Sur la musique. Préface de Stéphane Barsacq. Actes Sud, 224 p., 21 €

 

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