Mardi 15 octobre 2019
Le cabinet de curiosités par François Lafon
Valery Gergiev et la Russie éternelle
vendredi 20 avril 2018 à 19h04
Aux éditions Actes Sud : Rencontre, entretiens avec Valery Gergiev. Quand l’interviewer Bertrand Dermoncourt demande au maestro sa version sur l’allégeance à Staline (1936) de son cher Prokofiev, celui-ci répond : « Devenu un compositeur mondialement célèbre, il revient à Leningrad et se rend compte que sa musique y est jouée, notamment ses opéras, et que le niveau d’ensemble de la vie musicale est très élevé. C’est donc pour des raisons artistiques et politiques qu’il décide de revenir en URSS ». Rien, entre autres, sur le rôle controversé dans ce retour de Mira Mendelssohn, seconde épouse du compositeur. C’est le même système de défense (si l’on peut dire) qu’adopte Valery Gergiev quand arrivent les inévitables questions sur ses liens avec l’actuel président : « Les grands théâtres et musées russes doivent porter l’orgueil culturel national. C’est ce que Vladimir Poutine a bien compris en arrivant à la présidence en 2000 ». Il insiste par ailleurs sur le fait que c’est plusieurs années avant son accession au pouvoir suprême qu’il a été nommé directeur du Théâtre Mariinski de Saint Pétersbourg. Interrogé sur le concert qu’il a donné dans les ruines de Palmyre à peine libérées par Daesh (5 mai 2016), il rappelle que la manifestation était intitulée « Prière pour Palmyre. La musique fait revivre les pierres ». Même tactique à propos des Pussy Riot condamnées pour blasphème : « Il ne faut pas oublier que la « provocation » a eu lieu dans la cathédrale du Christ-Sauveur, démolie sur ordre de Staline et reconstruite avec l’argent des croyants ». Seule dénégation frontale, concernant les lois homophobes promulguées par Vladimir Poutine : « Il est faux d’affirmer que je soutiens la loi en question, alors que tout mon parcours prouve que j’ai toujours été en faveur de l’égalité des droits ». Conclusion : « La Russie telle qu’on la présente dans les médias occidentaux n’est pas la Russie que je connais. Même chose pour Poutine : entre celui présenté par les médias occidentaux et celui que je connais, le fossé est immense. Peut-être qu’on ne lui pardonne pas d’être si fort et de ne jamais rendre de compte à personne ». Polémique mise à part, tout Gergiev est là : Russie éternelle d’abord, et l’art pour fédérer les forces. Entretiens passionnants par ailleurs, description (aménagée ?) d’une carrière hors normes, portraits d’artistes pertinents, même si l’on peut méditer sur son enthousiasme envers le compositeur officiel Rodion Chtchedrine, ou sur sa descente en flammes de Pierre Boulez : « Cette période assez stérile de l’histoire de la musique est terminée, heureusement. Cela dit, c’était un grand chef d’orchestre ». 
François Lafon

Valery Gergiev, Rencontre. Entretiens avec Bertrand Dermoncourt. Actes Sud, 211 p., 22 euros

 

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