Mercredi 24 avril 2019
Concerts & dépendances
dimanche 31 mars 2019 à 00h31
A l’Opéra Comique, 570ème représentation du Postillon de Longjumeau d’Adolphe Adam, la 569ème datant de 1894. Du prolifique Adam, les balletomanes connaissent la musique de Giselle, et un public beaucoup plus large a en tête celle du cantique Minuit chrétien … sans savoir qu’elle est de lui. Ce Postillon aux accents faciles mais attrayants, joué partout et en particulier en Allemagne où Wagner lui-même se le chantait en boucle, aurait perdu son aura par la faute du chemin de fer, lequel a sonné le glas des diligences et de leurs cochers, « Oh qu’il est beau, qu’il est beau, qu’il est beau le postillon de Longjumeau » sonnant mieux en effet que « Oh qu’il est beau, qu’il est beau, qu’il est beau le chef de gare de Longjumeau ». C’est son côté théâtre dans le théâtre qui, selon ses dires, a inspiré Michel Fau, maître d’œuvre de cette résurrection. Une mise en abîme assez profonde : « A l’inimitable Lully, dont nous ne connaissons plus que le nom, a succédé l’inimitable Rameau, dont nous n’avons jamais entendu une note », écrivait Adam en 1857. L’ouvrage, censé se passer sous Louis XV, est donc un fantasme XVIIIème, une fantaisie sur la France bourbonnienne vue depuis celle de Louis-Philippe, roi bourgeois issu de la branche cadette d’Orléans. Comme toujours Fau fait dans le trop, mais un trop raffiné, parodiant l’opéra baroque en même temps que l’opéra-comique de nos grands-parents, avec des embardées dans le burlesque hollywoodien lorsqu’il apparaît lui-même en double (dans tous les sens du terme)/dame suivante de l’héroïne, subterfuge bien venu dans cette improbable histoire de postillon abandonnant son épouse le jour de ses noces pour devenir ténor d’opéra et se remariant avec elle dix ans plus tard sans la reconnaître, celle-ci s’étant muée en grande dame à la suite d’un héritage. Dans des toiles peintes baroco-flashy d’Emmanuel Charles et des costumes non moins fous (mais chics, signés Christian Lacroix), sous la direction elle aussi « too much contrôlé » de Sébastien Rouland à la tête du Chœur Accentus et de l’Orchestre de l’Opéra de Rouen, une distribution sans faute entoure la pétulante Québécoise Florie Valiquette en double épouse et le ténor oiseau rare sans lequel Le Postillon est impossible : le phénoménal Michael Spyres - désormais un habitué de la maison -, dont le très attendu contre-ré ne sort pas très droit ce soir, mais dont la présence, le style … et les suraigus de rattrapage font à juste titre crouler la salle. 
François Lafon

Opéra Comique, Paris, jusqu'au 9 avril. En différé sur France Musique le 28 avril (Photo © Stéphane Brion)

Festival Rachmaninov et la musique russe à la Scala-Paris, seconde semaine après Chopin and co (voir ici) des 18h30 dédiés à la nouvelle génération d’interprètes. Quatre jeunes pianistes encore, quatre façons d’écouter Rachmaninov et ses pairs. Quoi de commun entre Clément Lefebvre (28 ans – France) et Ilya Rashkovskiy (34 ans – Russie) ? L’un joue français, l’autre russe, dirait M. de La Palisse. Pas si simple. Indices : le premier adjoint au 5ème Moment musical et à six Etudes-Tableaux (n° 1, 2, 4, 5, 6, 9) la 3ème Sonate de Scriabine, passage en quatre mouvements intitulés « Etats d’âme » du postromantisme à un univers sans repères connus, le second confronte la 2ème Sonate de Rachmaninov aux Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Lefebvre, champion au disque de Couperin et Rameau (voir ), fait entendre le jeu permanent, dans les prouesses techniques des Etudes-Tableaux, entre tradition, virtuosité et (tout de même) prospective, débouchant tout naturellement sur Scriabine prêt à basculer dans un autre monde. Rashkovskiy fait flamber la 2ème Sonate, comme il va peindre chez Moussorgski des paysages hallucinés, n’hésitant pas à martyriser le piano tout en rappelant dans les passages doux qu’il est capable d’un toucher arachnéen. Deux façons en tout cas de montrer que Rachmaninov n’est pas (seulement) un nostalgique hors-temps comme il a été hors-sol. Superbe acoustique de La Scala, conçue pour la musique autant que pour le théâtre, mais qui sert moins le toucher souple de Clément Lefebvre. Public de plus en plus nombreux dans cette salle que les mélomanes curieux (et, espérons-le, un nouveau public) commencent à inclure dans leurs circuits.
François Lafon

La Scala-Paris, jusqu’au 30 mars. A lire : L’Intégrale des ombres, d’Olivier Schmitt, histoire mouvementée du lieu depuis Aristide Bruant (« A la Scala » – 1877) jusqu’aujourd’hui. (Photo Ilya Rashkovskiy © DR)

dimanche 24 mars 2019 à 22h37
A l’Opéra-Auditorium de Dijon : Les Boréades de Jean-Philippe Rameau. Une forme d’accomplissement dans la ville natale du compositeur que cette ultime tragédie lyrique frappée deux siècles et demi durant d’un sort étrange : annulation de la création en 1764 pour cause de décès de Rameau ou/et parce que l’ouvrage posait  trop de problèmes techniques, en réalité parce que des formules telles « Le bien suprême, c’est la liberté » (livret non signé mais presque sûrement de Louis de Cahusac) ne passait déjà pas vingt avant Le Mariage de Figaro, polémique fortement médiatisée un peu plus de deux siècles plus tard due à des complications juridico-artistiques, les droits d’exploitation de l’ouvrage ayant été confiées - selon la loi française, mais pas internationale -  par la Bibliothèque Nationale à un éditeur privé. Toutes tempêtes calmées, reste un chef-d’œuvre en forme de bilan, celui de Rameau vis-à-vis de la tragédie lyrique qu’il aura défendue jusqu’au bout, géniale démonstration que pour corseté qu’il soit, le genre permettait bien des innovations. Pas facile, même habillés d’une musique somptueuse, de mettre en scène le Vent du Nord (Borée) et ses fils (les Boréades), ceux-ci prétendant selon la coutume ancestrale soumettre une belle insoumise. Le justement adulé Barrie Kosky, directeur du Komische Oper de Berlin (coproducteur du spectacle) dont la relecture du Castor et Pollux de Rameau a laissé un grand souvenir à Dijon, a évité les pièges : pas de transposition ni d’actualisation attendues (la scène se passe en Bactriane, c’est-à-dire en Afghanistan), mais une « boite magique » s’ouvrant par le milieu, où une princesse rêve d’un amour libre de toute contrainte pour se retrouver seule après que le monde ancien (« Ne vous souvenez de vos peines que pour mieux sentir vos plaisirs ») aura été balayé par le vent de l’histoire. Gestique virtuose (chacun poussé par les vents contraires), ballets électrisés par six danseurs mi-baroques mi-Tex Avery entraînant des choristes déchaînés eux-aussi, plateau vocal équilibré dominé par le couple Hélène Guilmette - Mathias Vidal – ce dernier vrai haute-contre "à la française" – et par l’éclectique Emmanuelle De Negri dans un quadruple rôle, tous dirigés de main de maître par Emmanuelle Haïm à la tête de son Concert d’Astrée (orchestre et chœurs), autant à son affaire dans les grandes envolées dont l’ouvrage est généreux que dans la tendre autant que célèbre « Entrée de Polymnie ».
François Lafon

Opéra de Dijon - Auditorium, jusqu’au 28 mars - A venir sur Culturebox et Mezzo - DVD Warner en 2021 (Photo © Gilles Abegg - Opéra de Dijon)

jeudi 21 mars 2019 à 23h13
Festival International Chopin à la Scala-Paris, précédant Rachmaninov et la musique russe (la semaine prochaine). Deux fois quatre récitals-cartes blanches à de jeunes pianistes, Tanguy de Williencourt (29 ans – France) ouvrant le bal mercredi 20 devant une salle comble et sur fond de toile d’araignée géante, décor du spectacle de James Thierrée Raoul, lui aussi sold out dans ce lieu où il faut être, bien qu’ouvert depuis peu. La règle du jeu étant Chopin et ce qu’il vous inspire, Williencourt fait précéder la 3ème Ballade de la Fantaisie en ut mineur de Mozart et intercale la Vallée d’Obermann de Liszt (Première Année de Pèlerinage) entre les trois Valses op. 64 et le 4ème Scherzo. Bien vu, d’autant que ladite Fantaisie a déjà des couleurs romantiques et que Liszt a magistralement théorisé (et paraît-il imité au piano) le rubato selon son ami Chopin (« Le vent joue dans les feuilles mais l’arbre ne bouge pas »). Un rubato que le pianiste manie avec un charme indéniable, au risque de mettre sous le boisseau la forte personnalité dont il fait preuve ailleurs. Le lendemain Ismaël Margain (27 ans – France) lui aussi passé (entre autres) par la classe de Roger Muraro au Conservatoire, manie le concept de manière plus cérébrale, panachant les quatre Impromptus de Chopin (ou les trois Impromptus plus la Fantaisie-Impromptu, page justement célèbre restée inédite du vivant du compositeur) et les six de Fauré, le tout mettant en valeur sa vélocité digitale et le ton improvisant qui est sa signature, qualité que l’on retrouve dans deux bis très personnels et pince-sans-rire où apparaît un naturel plus jazz, annoncé dans sa petite allocution initiale par l’aveu qu’il ne connaissait jusqu’ici La Scala et son excellente acoustique que pour y avoir assisté à une concert électro.
François Lafon

La Scala-Paris, Festival international Chopin jusqu’au 23 mars.
Festival Rachmaninov et la musique russe, du 27 au 30 mars
(Photo:Ismaël Margain, Joseph Moog, Leonardo Pierdomenico, Tanguy de Williencourt©B. Millot, Thommy Mardo, DR)

Ouverture au Théâtre de l’Athénée du Festival Le Balcon - deux semaines d’événements variés pour fêter dans sa maison-mère le dixième anniversaire de l’ensemble à nul autre pareil dirigé par Maxime Pascal : Jakob Lenz, opéra de Wolfgang Rihm d’après la nouvelle de Georg Büchner. Entre Rihm, Büchner et Lenz, d’étranges corrélations, des histoires croisées de jeunesse tourmentée : le premier a vingt-sept ans quand son opéra est créé à Hambourg. D’emblée, c’est le succès, on loue cet ouvrage qui ne ressemble qu’à lui-même tout en revendiquant une glorieuse hérédité. Büchner, en 1835 (il avait vingt-deux ans), avait, lui, rendu hommage à Jakob Lenz dans une nouvelle hallucinée, où l’ami de Goethe, le héros du Sturm und Drang mort fou à quarante-et-un ans était recueilli par un pasteur bien intentionné et torturé par un « visiteur » sadique. En créateur protéiforme qu’il était déjà, Rihm a fait entrer ces deux univers dans l’heure et quart que dure son opéra, comme Büchner avait fait de Lenz un personnage de son propre théâtre : on retrouve Woyzeck (Büchner) et ses tortionnaires, Le Précepteur (Lenz) et son malheur socialo-sentimental. Sa musique, pour onze instrumentistes, trois voix solistes et un sextuor vocal, parvient tel Alban Berg dans … Wozzeck (d’après Büchner) mais avec des moyens tout différents, à nous faire entrer dans la tête du poète schizophrène. Chemin suivi, visuellement, par le vidéaste Nieto, collaborateur fidèle du Balcon, transformant le plateau de l’Athénée en abîme - forêt, cerveau malade, dessins fous – dans lequel sombre le baryton Vincent Vantyghem - d’autant plus à son affaire qu’il est aussi psychiatre -, entouré des excellents Michael Smallwood et Damien Pass (déjà remarqué avec Le Balcon dans Donnerstag aus Licht de Stockhausen – voir ici).  Après, sur la même scène, les mises en abyme théâtre/musique que sont Ariane à Naxos de Strauss, Le Balcon de Peter Eötvös (d’après Genet) et La Métamorphose de Michaël Levinas d’après Kafka (dont la captation est projetée dans le cadre du festival), Le Balcon montre une fois de plus qu’il a de la suite dans les idées. 
François Lafon

Théâtre de l’Athénée, Paris. Festival Le Balcon jusqu’au 30 mars. Jakob Lenz les 22 et 29 mars (Photo © Le Balcon)

A la MC 93 de Bobigny : La Chauve-souris de Johann Strauss fils, par l’Académie de l’Opéra de Paris. En guise d’introduction, la metteur en scène Célie Pauthe explique en voix off qu’elle ne savait trop quoi faire de l’opérette préférée des Viennois, jusqu’à ce qu’elle découvre que celle-ci avait été montée par les prisonniers du camp « modèle » de Terezin, promis à la mort après avoir été utilisés par la propagande nazie. Deux questions donc : pourquoi La Chauve-souris, là et à ce moment ? , et comment La Chauve-souris aujourd’hui, avec une troupe de jeunes chanteurs venus de tous les pays ? Elément de réponse pour le première (extrait du premier acte) : « Heureux celui qui oublie ce qu’on ne peut changer ». La seconde est plus pragmatique mais non moins abyssale : « Quelle meilleure machine de théâtre que cette histoire débridée, où chacun joue un personnage qu’il n’est pas ? » Une façon donc d’évoquer la danse sur un volcan dont les Viennois se sont fait une spécialité, et de faire apparaître le double sens d’un texte pas si innocent, tel « Ce cher pays où j’étais si heureuse » évoqué par la fausse Magyare Rosalinde dans sa Czardas du 2ème acte. Dans la pièce de Sarah Berthiaume Yukonstyle comme dans Des Arbres à abattre de Thomas Bernhard (Théâtre de la Colline), Célie Pauthe avait trouvé la juste distance pour explorer les confins du monde et de la conscience. Ici, elle insiste : longs panoramiques d’une visite filmée de Terezin, poème du déporté Robert Desnos (« Or, du fond de la nuit… ») en surimpression, extraits du célèbre documentaire nazi « Le Führer offre une ville aux juifs », commenté au troisième acte par Frosch, le geôlier porté sur la bouteille. Cela fait baisser le tonus du spectacle, comme si les déportés n’avaient pas eu besoin, face au pire, de  « faire comme si …» en se mesurant justement au symbole le plus frivole du monde d’avant. Les académiciens de l’Opéra se dépensent en tout cas sans compter dans l’exercice de haute voltige consistant à jouer (en français) et à chanter (en allemand) une musique vocalement aussi exigeante que celle de  bien des opéras « sérieux », accompagnés par un petit ensemble (membres de l’Académie et de l’Orchestre-Atelier Ostinato) évoquant les valses de Strauss adaptées par Schönberg ou Webern (réduction Didier Puntos), plus important que le duo piano-harmonium utilisé - selon le compositeur déporté Viktor Ullmann - à Terezin, mais trop discret pour relancer la perpetuum mobile straussien.
François Lafon 

MC 93, Bobigny, jusqu’au 23 mars - Les 2 Scènes, Besançon, du 3 au 5 avril – Théâtre Impérial de Compiègne le 26 avril – Maison de la culture d’Amiens, du 15 au 17 mai – MC2 Grenoble du 22 au 24 mai. Deux distributions en alternance (Photo © DR)

Aux Bouffes du Nord : En silence, opéra de chambre d’Alexandre Desplat (livret, musique, direction) et Solrey (livret, mise en scène, vidéo), d’après la nouvelle éponyme de Yasunari Kawabata (in Première Neige sur le mont Fuji). Drôle de titre pour un opéra, drôle de sujet aussi, drôle de projet pour un compositeur de cinéma multi-césarisé et oscarisé : trois espaces (verger, maison, lieu du réel), trois personnages (un narrateur, deux chanteurs), musiciens par groupes de trois pour raconter l’histoire d’un illustre écrivain paralysé, incapable de parler ni d’écrire, veillé par sa fille dans une maison proche d’un crématorium, au-delà d’un tunnel où rôde le fantôme d’une jeune femme. Rien que de naturel dans l’imagination japonaise, mais pas évident pour des occidentaux à représenter et mettre en musique que cette nouvelle d’un maître de l’irrationnel, traitant de la mémoire et de l’oubli, du passé et du présent, du réel et de l’au-delà, de l’apparition et de la disparition. « Un acte de résilience en écho à la blessure profonde du silence de mon violon, » explique Solrey, dans une autre vie Dominique Lemonnier, violoniste renommée devenue hémiplégique du bras gauche à la suite d’une opération. Et de la part de Desplat, un passage du miroir rêvé par nombre de ses confrères « habilleurs de films », de Bernard Herrmann à George Delerue. Pari en grande partie gagné. Mouvements millimétrés, éclairages irréels, costumes épurés, musiciens alignés en fond de scène comme passeurs d’un autre monde : pas de japonaiseries, mais accès pourtant à une dimension tout orientale où le temps est aboli, où le silence est l’ultime étape du parcours de toute une vie. La musique est à l’avenant, exempte de folklore, comme en apesanteur, orchestralement très travaillée et évocatrice (on sent l’homme de spectacle), vocalement exigeante (larges écarts pour la soprano et le baryton), plus originale cependant dans le jeu voix parlée-instruments que dans le récitatif-litanie hérité du théâtre musical des années 1980. Deux représentations parisiennes seulement après la création au Luxembourg en février, public « festival de Cannes » où l’on remarque d’autant plus la haute silhouette de Pascal Dusapin. 
François Lafon 

Bouffes du Nord, Paris, 2 et 3 février (Photo © Silvia Delmedico/Les Théâtres de la Ville de Luxembourg)