Samedi 1 octobre 2022
Concerts & dépendances
Du Rififi à Salzbourg, nouvel épisode du thriller. Pendant que la justice s'occupe des gestionnaires indélicats, la réorganisation du festival de Pâques a des ratés. Premier accroc : le Fonds pour le développement du tourisme, acteur majeur de la manifestation, se retire. Tollé de l'Orchestre Philharmonique de Berlin, qui avait posé son soutien comme condition à sa participation au festival jusqu'en 2013. Que vont faire les sponsors privés, pourvoyeurs de l'essentiel des subsides (6 millions d'euros) nécessaires à la bonne marche du festival ? C'est cependant de l'extérieur que vient le coup de pied de l'âne : le nouveau directeur musical de l'Opéra de Vienne, Franz Welser-Möst, propose de remplacer le Philharmonique de Berlin par celui de Vienne, dans des conditions financières plus intéressantes. La manœuvre est habile : le Philharmonique de Vienne, orchestre en résidence au festival d'été de Salzbourg, chasserait enfin son rival berlinois, imposé par Karajan et roi du festival de Pâques depuis 1967. Cela relance en tout cas la possibilité, évoquée puis démentie, d'une émigration de la manifestation à Baden-Baden, dont le Festspielhaus doit beaucoup à Eliette, la veuve de Karajan, et ressemble comme un frère à celui de Salzbourg. Et tout cela au moment où l'on annonce que la Fondation Herbert von Karajan Festival de Pâques perdrait une grande partie de ses prérogatives ! L'affaire se complique encore si l'on songe que Klaus Kretschmer, soupçonné d'avoir détourné 800 000 euros et retrouvé blessé sous un pont du haut duquel il s'était jeté, émargeait en sous-main au festival de Pâques, mais était directeur technique du festival d'été. Et si, pour les beaux jours, une saison 2 se préparait ?
Il manquait un symbole de la crise du disque. La mise en vente des studios londoniens d'Abbey Road, effet immédiat de la déconfiture d'EMI qui avait acheté le terrain pour 100 000 livres sterling en 1929, vient, si l'on ose dire, à point. Premier appel à la résistance : celui de Paul McCartney, quarante-et-un ans après l'album justement intitulé Abbey Road, sur la pochette duquel on voyait les Beatles traverser … Abbey Road.  Andrew Lloyd Webber lui a emboîté le pas, parlant même de racheter les bâtiments, sachant qu'EMI a déjà refusé une offre de 30 millions de livres. Première question angoissée : que vont devenir lesdits bâtiments  ? Dans son blog, la romancière Jessica Duchen imagine un hôtel de luxe, avec Suite Elgar (en souvenir de Yehudi Menuhin enregistrant là le Concerto pour violon sous la baguette du compositeur) et jacuzzi Beatles. Elle rêve aussi d'un musée de la musique, où l'on verrait qu'avant que le numérique ne vienne tout changer, la réalisation d'un disque nécessitait une énorme infrastructure.  On y verrait des photos d'un autre siècle, quand le directeur artistique Walther Legge invitait le vétéran Furtwängler et le débutant Giulini à enregistrer les chefs-d'œuvre du répertoire avec le Philharmonia, l'orchestre de luxe qu'il avait créé tout exprès pour eux. On y évoquerait Thomas Beecham (1m85), chef et milliardaire (les petites pilules Beecham, c'était sa famille), apprenant que le jeune Herbert von Karajan (1m68) s'apprêtait à enregistrer Hänsel et Gretel d'Humperdinck, et lui demandant : « Hänsel et Gretel ? Les deux à la fois ? ». Plusieurs centaines de touristes venaient chaque jour devant l'entrée des studios et écrivaient sur le mur des déclarations d'amour aux artistes de leurs rêves. Mais le pèlerinage était gratuit, et les notes de chauffage exorbitantes. La nouvelle est tombée le jour même où l'on apprenait la mort de Michel Glotz, qui fut trente ans durant le directeur artistique de Karajan. Comme le chantait Bob Dylan (artiste Columbia, concurrent d'EMI)  : “The times, they are a-changin”.
Rumeurs alarmistes à propos d'EMI, la seule major phonographique à ne pas avoir encore été absorbée par un grand groupe audiovisuel, tel Universal ou Sony. 1 milliard 750 millions de livres sterling (2 014 600 000 euros) de dettes pour l'année passée, bagarre sanglante entre financiers, lutte à mort entre Londres et New York. Si le groupe américain Citygroup (une des plus grosses, sinon la plus grosse des entreprises financières mondiales) l'emporte, c'en est fait de l'exception culturelle britannique appelée EMI. Levers de bouclier dans la presse et sur le Net. Le blog anglais On an overgrown path (Sur un sentier herbeux, titre d'une œuvre de Janacek), suggère que l'UNESCO étende sa protection du Patrimoine de l'humanité aux monuments intellectuels, et fasse classer les enregistrements des Pink Floyd et de Jacqueline Du Pré au même titre que les mégalithes de Stonehenge ou la cathédrale de Cantorbéry. Le traumatisme de la crise est décidément bien ancré : banquiers = prédateurs, libéralisme = destruction du bien commun au profit de quelques-uns, ces quelques-uns étant davantage enclins à encaisser des bonus qu'à protéger la culture. Il est en effet vraisemblable que les croqueurs de dollars de Citygroup (ou d'un autre monstre financier) ne tiendront pas le patrimoine laissé par Maria Callas pour une source de profit digne d'intérêt. A moins, peut-être, que Casta Diva ne vienne optimiser un spot de publicité. On va finir par bénir le domaine public : réédités par qui le veut, les disques signés Callas, Du Pré ou Karajan ont, au moins, une chance de survivre.

Côté salle, le Festival de Pâques de Salzbourg est un rêve de milliardaire : des places à 1250 euros, le Philharmonique de Berlin dans la fosse, des spectacles grand-luxe dans la tradition instaurée par Hebert von Karajan, qui l'a créé en 1967. Côté coulisses, un thriller dur, façon Millénium. La semaine dernière, Klaus Kretschmer, le directeur technique, est découvert sous un pont, grièvement blessé. Il était suspecté d'avoir empoché 700 000 euros destinés à des cabinets de conseil. « C'est Michael Dewitte le responsable, avait-il déclaré, moi, je ne suis que la victime d'un dommage collatéral ». Michael Dewitte, directeur général du festival, est actuellement en fuite. Il aurait, lui, détourné 5% du budget global durant les huit dernières années, ponctionné les dons des sponsors, trafiqué les notes de frais, procuré un emploi fictif à son épouse, siphonné 300 000 euros versés sur un compte bancaire chypriote. Les cabinets d'audit Deloitte et Ernst&Young, chargés chaque année de vérifier les comptes du festival, n'avaient rien remarqué, jusqu'à ce que la direction fasse procéder à une enquête spéciale, chargée d'expliquer où étaient passés les deux millions d'euros manquant dans les caisses. Actuellement, huit têtes du Festival de Pâques sont en examen, et ce n'est peut-être pas fini, car le Festival d'Eté risque, lui aussi, d'être gangréné : « C'est comme les bombardements américains sur Belgrade, ironise Ioan Holender, le directeur de l'Opéra de Vienne, dont Salzbourg est presque la résidence estivale. Ils ont appelé cela des dommages collatéraux. Les deux festivals sont dans le même immeuble et ont la même infrastructure. Avec la meilleure volonté du monde, ils ne peuvent pas être séparés ».

Revenons côté salle. Le 27 mars, Simon Rattle, successeur de Karajan à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Berlin, dirige au Grand Festspielhaus Le Crépuscule des dieux de Wagner, dans la mise en scène de Stéphane Braunsweig, créée à Aix-en-Provence l'été dernier. Que raconte Le Crépuscule des dieux ? La fin d'un monde d'envie et de profit, et l'avènement d'une nouvelle ère. Karajan, qui avait créé le festival de Pâques pour y monter Wagner à sa façon et concurrencer celui de Bayreuth, n'aurait pas manqué de faire remarquer que, comme d'habitude, il avait tout prévu avant tout le monde. Aux dernières nouvelles, c'est Peter Alward, ancien directeur d'EMI Classics, qui occupera dès la semaine prochaine le fauteuil laissé vide par Michael Dewitte. « Je le connais depuis trente ans, a déclaré Eliette von Karajan, la veuve du maestro. Il est digne de confiance ». C'est tout dire !

 

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