Jeudi 26 mai 2022
Concerts & dépendances
Il y a quatre ans, Raphaël Pichon et Pygmalion inscrivaient la Passion selon saint Jean dans un programme de sept concerts autour des cantates de Bach, donnés à la Philharmonie de Paris. Cette année, elle est au cœur d’un triptyque, Christus, trilogie sacrée, qui évoque, en trois soirs, la Nativité, la Passion et la Résurrection. Encore une fois, Raphaël Pichon imagine plus qu’un concert : c’est l’esprit Bach qu’il cherche à restituer, l'expression musicale de la foi profonde du Cantor. C’est ainsi qu’il complète la Passion par des œuvres qui faisaient partie de l’environnement de Jean Sébastien : le cantique anonyme O Traurigkeit, O Herzeleid qui ouvre le concert, chanté par une soliste seule éclairée tout en haut de la salle, avant d’être repris par le chœur a cappella, la cantate BWV159 « Voici que nous montons à Jérusalem », chemin du Christ vers sa mort qui assurera notre Salut, le choral de Luther, « Christ, du Lamm Gottes », et le motet de Joseph Handl « Voyez comment meurt le juste sans que personne ne le remarque. » Subtilement placés au fil du récit, ces passages ajoutent à la force de la Passion, déjà magnifiée par la direction de Raphaël Pichon. Par ses élans, il sublime la partition, par ses gestes, il entraîne le chœur et l’orchestre dans ses envolées, montre une attention particulière à chaque intervention des solistes et laisse le temps au temps. Sa rigueur et sa précision sont loin de toute raideur, la musique est vivante, sensible. Quant à la mise en lumière de Bertrand Couderc, elle accompagne finement les déplacements des choristes dans une succession de tableaux chargés d’émotion, tandis que l’orchestre et les chanteurs sont d’une extraordinaire pureté. Huw Montague Rendall est un Jésus poignant, et Julian Prégardien, un évangéliste totalement habité, capable de s’attrister, de s’indigner, de s’insurger même, avec une fluidité et des nuances vocales qu’on n’oublie pas.
Gérard Pangon
 
Philharmonie de Paris 20 février (Photo © DR)

mercredi 16 février 2022 à 18h26
1672 : début de la Guerre de Hollande menée par Louis XIV contre les Provinces Unies, l’Angleterre et la Suède. 350 ans plus tard, quel programme musical pour illustrer ces six années de conflit ? Du Lully, du Philidor ou du Corrette, certes, du côté français, mais on peut faire plus subtil, aller chercher des compositeurs moins connus et, par exemple, fouiller du côté des « parties adverses. » C’est ce qu’ont choisi de faire les programmateurs de la Saison musicale des Invalides. Au programme du 15 février, donc, Jacob Cats, David Petersen, et Jean-Baptiste Verrijt pour les Provinces Unies, Christian Geist, Gustav Düben et Vincenzo Albrici pour la Suède, accompagnés de Buxtehude, et de Purcell pour l’Angleterre. La découverte de ces baroqueux du nord vaut le détour. Ils sont aussi inventifs dans les musiques royales que dans la musique sacrée, et c’est à travers cette dernière qu’ils expriment de manière allégorique les préoccupations politiques : dans le Quis hostis de Christian Geist, les anges (du roi de Suède) luttent contre les démons ; dans un lied écrit par Jacob Cats, célèbre poète néerlandais du XVIIème, sur une musique de François Richard, luthiste et compositeur, admiré par Louis XIII, la foi est l’arme ultime face à la violence. Luth, percussions, violons, violes, orgue ou clavecin, l’Orkester Nord est dirigé avec conviction et générosité par Martin Wåhlberg, dont on a déjà pu apprécier le talent (voir ici et ). Les chanteurs de Vox Nidrosiensis ne mettent pas moins de cœur, avec peut-être une mention particulière pour le ténor Jan van Elsacker. Accompagné au luth, il raconte, dans une sorte de Sprechgesang avant l’heure, une histoire dont seuls les néerlandophones peuvent saisir le sens de cette prière. Mais avec son regard, son port de tête, son timbre et son phrasé, il électrise l’atmosphère, subjugue les auditeurs et crée l’émotion.
Gérard Pangon
 
Saint-Louis des Invalides 15 février (Photo © DR)
 
mardi 15 février 2022 à 00h00
A l’Opéra Comique, découverte de Coronis, zarzuela baroque de Sebastian Duron. Une résurrection même : conservé sans nom d’auteur à la Bibliothèque Nationale d’Espagne, puis attribué à Antonio Literes, récemment rendu à Duron via l’identification du copiste du manuscrit, l’ouvrage a  revu le jour à Caen … en novembre 2019. Quelques annulations plus tard, le voici à Paris. Ovation du public, qui n’a rien perdu pour attendre. On connaissait (de nom souvent) la zarzuela « romantique », faussement surnommée opérette espagnole, réunissant plutôt les ingrédients du genre léger tout en conservant un style et un parfum aussi inimitables que difficilement exportables, mais ce chef-d’œuvre de la période antérieure (1705, Duron est contemporain de Scarlatti, de Campra et de Purcell) donne envie d’en connaître davantage sur une tradition et un répertoire récemment révélés en France par une éclairante étude de Pierre-René Serna. Entièrement chanté (rare dans le genre) essentiellement par des femmes (les hommes étaient voués au service sacré), mêlant le grotesque et le sublime  comme l'avait fait Monteverdi mais n’évoquant les modèles étrangers que pour mieux affirmer sa spécificité, l’ouvrage met en vedette Coronis, nymphe irrésistible prise entre les feux d’Apollon, les tempêtes de Neptune et les ardeurs du vilain Triton pour finir par faire triompher le Soleil (les Bourbon d’Espagne ?). Du pain bénit pour Omar Porras, metteur en scène à l’univers très personnel basé en Suisse mais originaire de Bogota, qui mène un bal évoquant Orphée aux enfers passé par le carnaval de Rio, jonglant brillamment avec les ruptures de ton qui caractérisent la musique de Duron. Formidable aussi le travail de Vincent Dumestre et de son Poème Harmonique, restituant la constante énergie de cette musique (castagnettes comprises) et animant un plateau vocal sans faiblesse autour de Marie Perbost (Coronis) et d’Isabelle Druet (Triton). 
François Lafon 
Opéra Comique, Paris, jusqu'au 17 février (Photo © Stefan Brion)
 
Pierre-René Serna : La zarzuela baroque, Bleu Nuit éditeur, collection « Horizons » (voir ici). Vient de paraître, du même auteur chez le même éditeur : la zarzuela romantique.

Folle soirée à la Philharmonie de Paris, et pas seulement parce que Mozart y est à l’honneur. Dirigé par son jeune directeur Klaus Mäkelä et avec, Konzertmeister invité, l’électrisant Raphaël Christ (fils de Wolfram, l’altiste « de » Karajan), l’Orchestre de Paris explore l’art de la fugue, avec Johann Adolf Hasse, compositeur de théâtre jusque dans ce Fugue et Grave où les cordes jouent avec le feu, avec Mozart - Adagio et fugue (ombre et lumière toujours !), datant de l’époque où celui-ci transcrivait des extraits du Clavier bien tempéré de Bach -, avec enfin deux monuments : le Concerto pour violon de Brahms et l’ultime Symphonie de Mozart, la « Jupiter ». Tout naturellement - fruit apparemment d’un travail exemplaire - le jonglage d’un orchestre symphonique « traditionnel » (entendez non baroqueux) avec les styles, chez lui dans la forêt brahmsienne comme dans le jardin mozartien. Chez Brahms justement, Isabelle Faust jongle elle aussi : archet sûr, couleurs choisies, abandon contrôlé et embrasement fulgurant, donnant un "Allegro" final vraiment "giocoso", orchestre et soliste déchaînés. Survolté aussi le "Molto allegro" géant qui clôt la « Jupiter », après un andante et un menuet où le théâtre n’est jamais oublié. Double ovation, avec pour récompense avant l’entracte, un bis de luxe d’Isabelle Faust : un arrangement pour violon et orchestre de la « Romance », cinquième des six Klavierstücke op. 118 de Brahms.
François Lafon
Philharmonie de Paris, Grande Salle Pierre Boulez, 10 février - A écouter sur Arte Maestro pendant un an, sur Radio classique le 19 février, puis en streaming pendant 3 mois (Photo © DR)

Version de poche, au théâtre de l’Athénée, de la songplay de John Adams (musique) et June Jordan (livret) I was looking at the ceiling and then I saw the Sky, un quart de siècle après sa création à Berkeley dans une mise en scène de Peter Sellars. Il y a à peine dix ans, lors de sa reprise au Châtelet dans une version « grand format » de Giorgio Barberio Corsetti (voir ici), cet « hymne à l’amour » (Sellars) d’un groupe humain socialement et culturellement composite confronté à une catastrophe collective (le tremblement de terre de Los Angeles en 1994) péchait par ses côtés bien-pensants, voire convenus. Une pandémie mondiale et une vague d’idéologie woke plus tard, les perspectives ont bougé. La mise en scène discrète autant qu’efficace d’Enrico Bagnoli et de Marianne Pousseur (dont la Trilogie de éléments - voir - a fait trembler l’Athénée), sept très jeunes et très doués comédiens/chanteurs issus du Conservatoire Royal de Bruxelles (compagnie Khroma), des projections savamment décalées pour évoquer les rêves et la réalité, et ces saynètes brechtiennes façon Broadway prennent une consistance inattendue, trouvent des résonances étrangement prémonitoires. Dirigée par le chef belge Philippe Gérard à la tête d’un impeccable petit ensemble, la musique en est aussi revigorée, dépassant pour exsuder toute son ironie la performance consistant à mêler en chansons pop, rock, gospel et « musique sérieuse » sans que l’on oublie une seconde que John Adams en est le compositeur. 
François Lafon 
Théâtre Athénée – Louis-Jouvet, Paris, jusqu’au 10 février (Photo © Henri Amiel)

 

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