Mercredi 14 novembre 2018
Concerts & dépendances
A l’Opéra Comique : Mârouf, savetier du Caire de Henri Rabaud, reprise du spectacle mis en scène in loco par Jérôme Deschamps (2013) via l’Opéra de Bordeaux,  où Marc Minkowski – ce soir dans la fosse – l’a affiché à la rentrée dernière. Sous ce titre qui fleure bon l’opérette, un ouvrage ambitieux, succès ininterrompu (et international) de 1914 - création à l’Opéra Comique - à 1950 - dernière au Palais Garnier. Le livret, tiré d’un chapitre peu connu des Mille et une nuits, est une histoire de bluff (l’ouvrage - c’est dire sa notoriété - a largement contribué à mettre à la mode le mot, venant du poker et passé dans le langage militaire) : un pauvre savetier martyrisé par sa femme épouse la fille du Calife en se faisant passer pour un riche commanditaire de caravane, situation dont il se tirera grâce à un anneau magique (rien à voir avec celui des Niebelungen, quoique…). Bluffante elle aussi la musique de Rabaud, compositeur prolifique, directeur du Conservatoire, chef principal à l’Opéra, dont l’oubli tient peut-être en partie à son attitude résolument vichyssoise pendant l’Occupation. Surfant sur la vague orientaliste à laquelle Shéhérazade (de Rimski-Korsakov) chorégraphiée par les Ballets Russes avaient donné des allures avant-gardistes, celle-ci est d’une richesse peu commune, réconciliant presque trois heures durant mélodie continue et formes traditionnelles, beau chant et récitatif.  Bluffante aussi l’habileté de Jérôme Deschamps, qui n’a pas tenté de donner des couleurs actuelles (et Dieu sait pourtant…) à cet Orient rêvé à l’époque où les colonies étaient florissantes et où les expositions universelles confirmaient l’Europe dans son rôle de reine du monde, préférant l’univers entre Walt Disney (Aladin) et Iznogood de l’ « enfant qui s’enchante de la découverte d’un conte » (costumes délectables de Vanessa Sanino). Sous la baguette généreuse de Minkowski (la fosse de la salle Favart sonne fort) à la tête de l’Orchestre de Bordeaux Aquitaine, le plateau est un sans faute, dominé par Jean-Sébastien Bou retrouvant un de ses meilleurs rôles, baryton Martin alla Pelléas (un de ses autres meilleurs rôles), successeur en droite ligne du créateur Jean Périer, premier Mârouf et premier Pelléas. 
François Lafon 

Opéra Comique, Paris, jusqu’au 29 avril (Photo © Vincent Pontet)

dimanche 22 avril 2018 à 01h04
Aux Bouffes du Nord, The Beggar’s Opera (L’Opéra des gueux), « ballad opera » de John Gay et Johann Christoph Pepusch. « La première comédie musicale » (1728) selon le metteur en scène Robert Carsen, qui en a établi avec son dramaturge Ian Burton une version actualisée « dans le sens de ce que Peter Brook a élaboré dans son propre travail de condensation sur l’opéra, de Carmen à La Flûte enchantée » … déjà aux Bouffes du Nord et au cinéma avec le même Beggar’s Opera (1953). Une mise en abyme sophistiquée, le public actuel connaissant mieux L’Opéra de quat’sous – géniale mouture 1930 signée Bertolt Brecht et Kurt Weill -, celle-ci, dont l’idée est due à Jonathan Swift (« Que diriez-vous, d'une pastorale qui se déroulerait à Newgate parmi les voleurs et les putains ? ») se donnant comme contemporaine (on y parle de Brexit et l’on manie mobiles et tablettes) tout en conservant la musique originelle, recueil de chansons connues (à l’époque), interprétées en toute authenticité par Les Arts Florissants. A la fable politique et morale (tous pourris, mais les lendemains peuvent chanter) de Brecht, Carsen et Burton substituent un cynisme « no future » qui nous parle davantage … et rejoint l’œuvre originale. Un véritable musical en effet, sans temps morts et réglé comme à Broadway, où tout le monde chante, danse et joue la comédie avec une aisance toute anglo-saxonne, dans un univers de boîtes en carton (où dorment les pauvres et où les profiteurs entassent les marchandises), grand jeu de massacre où seul paie le chacun pour soi et au milieu duquel trône la corde à laquelle échappe le truand Mackie, lequel finira au gouvernement en compagnie de la pègre qu’il a lui-même truandée. Salle bondée, succès particulier pour Mr et Mrs Peachum (Robert Burt et Beverly Klein) en Thénardier florissants, pour Benjamin Purkiss, Mackie inattendu aux allures de James Dean et à l’accent cockney, pour Florian Carré (remplaçant ce soir William Christie) et pour la dizaine de musiciens qui parent cette grinçante histoire d’harmonies melliflues ajoutant encore à l’ironie qui en fait le sel. 
François Lafon

Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 3 mai. Tournée (à ce jour) en France, Suisse, Italie, Grande-Bretagne, Grèce et Luxembourg jusqu’en 2020 (Photo © Patrick Berger)

Au couvent des Récollets (Paris Xème), concert des sœurs Milstein dans le cadre des Pianissimes. Deux Lyonnaises d’origine moscovite, l’aînée violoniste (Maria), la cadette pianiste (Nathalia), cette dernière – élève entre autres de Nelson Goerner - considérée à vingt-trois ans comme une « nouvelle grande ». Programme proche de leur CD La Sonate de Vinteuil (Mirare – voir ici), si ce n’est qu’elles ne cherchent plus ici à repérer l’introuvable « petite phrase » proustienne et préfèrent évoquer cette époque donnée comme belle avant d’être balayée par la Grande Guerre : Debussy en première partie (le centenaire, toujours…), Ravel et son maître Saint-Saëns ensuite. Nathalia donne le ton avec deux des trois Estampes – "Soirée dans Grenade" et "Jardins sous la pluie" (1903) : toucher raffiné pour rêver l’Andalousie et faire un clin d’œil à Paris. Atmosphère onirique encore mais plus lourde d’arrières pensées avec la Sonate pour violon et piano (1915), troisième pièce d’un groupe de trois qui devaient être six et s’intituler patriotiquement « Sonates pour divers instruments composées par Claude Debussy, musicien français ». Entente parfaite des deux sœurs pour cet essai d’hommage au passé (Rameau, Couperin) à travers un langage d’avenir. Transition toute trouvée que Le Tombeau de Couperin, où Ravel dit un adieu sans pathos à ses amis morts à la guerre, et auquel Nathalia insuffle la dose nécessaire et suffisante de mélancolie, les soeurs se retrouvant pour une 1ère Sonate de Saint-Saëns où piano et violon se surpassent, sorte de « Kreutzer » fin XIXème contemporaine de la 3ème Symphonie avec orgue, les deux revenant à l’humaine condition avec deux bis délectables d’origine vocale :  la Pièce en forme de Habanera de Ravel et L’Heure exquise de Reynaldo Hahn. Pas seulement une « nouvelle grande » donc, mais d’ores et déjà, deux.
François Lafon

Paris - 16 avril (Photo : Maria et Nathalia Milstein © DR)

Épopée lyrique du poète soufi Attar (XIIème siècle), La conférence des oiseaux fut révélée grâce à l’adaptation de Jean-Claude Carrière pour son ami Peter Brook. Ce (long) spectacle, créé non pas au Théâtre des Bouffes du Nord (mythique lieu parisien de la troupe du metteur en scène), mais en Avignon à la fin des années 70, connut en 1985 une nouvelle version sous la plume de Michael Levinas, rattaché à l’époque au courant spectral de l’après Messiaen, aux côtés de Tristan Murail et Gérard Grisey. Pour sa première lyrique, ni théâtre musical ni opéra, le compositeur reprenait la forme du mélodrame héritée de Berlioz (Lelio…) et du romantisme allemand – en vérité, un fondu enchaîné d’esprit radiophonique à base de voix, de sons instrumentaux et d’électroacoustique.
 
Créée à Paris, à l’Auditorium de La Grande Halle de la Villette, La conférence des oiseaux connaîtra plusieurs reprises, avant celle-ci, confiée à Lilo Bor… une élève de Peter Brook – comme le rappelait notre confrère François Lafon, dans un « Prélude » (trop court !) à la représentation. La fable raconte comment les oiseaux se cherchèrent un roi, en la personne d’un de leurs congénères, mythique, le Simorgh… Au bout de leur longue quête, ils découvrent que celui-ci n’est autre qu’eux-mêmes : dieux et rois ne sont que des reflets. En prenant à l’époque une voix de femme au registre étendu pour le rôle principal de La Huppe, le compositeur n’avait pas encore clairement adopté sa tessiture préférée et ô combien ambiguë de contre-ténor, dont il fera le héraut de ses ouvrages lyriques suivants : Go-gol, d’après Le manteau de Gogol (1996), Les Nègres (Genet, 2004) et La métamorphose, d’après Kafka (2014). Voix étrange et fascinante, papillonnant entre le suraigu et le grave, être torturé et plaintif, voir hystérique, elle apparaît comme une personnification de l’individu, Christ aux outrages condamné à s’insérer dans la société : vous, moi…, le compositeur (?), l’artiste, etc. 
 
C’était particulièrement frappant dans cette nouvelle reprise avec la Huppe de Raquel Camarinha, soprano exceptionnelle, déjà remarquée dans Mozart et Haendel comme dans le répertoire contemporain. Elle capte l’auditeur dès qu’elle apparaît, avec la virtuosité renversante de son chant hérité du Lettrisme et un physique flatteur. À ses côtés, le comédien Lucas Hérault, qui incarne à lui seul tous les Oiseaux, n’est pas moins parfait dans cet art de la transformation cher au compositeur, virevoltant parmi chapeaux, étoles et gants, tout comme les huit musiciens de l’Ensemble 2e2m – qui eux aussi s’animent, prennent la pose… et participent grandement au succès de la pièce.   
 
La musique de Levinas nous emmène loin, très loin, avec la circonvolution élégiaque de ses souffles électroacoustiques, ses froissements métalliques (Pierre Henry), son art si subtil du pastiche (Tétralogie de Wagner, Chevauchée des Walkyries, marche des Géants et Guillaume Tell de Rossini !) et cette vibration intense qui vous pénètre (Scelsi), comme une colonne d’air qui pulse et reflue – l’une des vertus cardinales du compositeur. Seul petit bémol à ce spectacle, dû à l’acoustique propre du théâtre ou à un dosage problématique des sons enregistrés, réels et amplifiés, l’unification de ce fameux fondu enchaîné « levinassien » ne se faisait pas toujours dans les meilleures conditions. Souhaitons que cette interprétation puisse être préservée par un nouvel enregistrement qui rétablira à coup sûr l’équilibre. 
 
Franck Mallet
 
12 avril, Athénée-théâtre Louis Jouvet, Paris (Photo © 2e2m)